Liens vagabonds : À l’heure de la fatigue informationnelle, défendre le journalisme de terrain
La boussole est cassée. « La lecture du journal, le matin au lever, est une sorte de prière du matin réaliste. On s’oriente vers Dieu ou vers ce qu’est le monde, son attitude à l’égard du monde », écrivait Hegel en 1803. S’informer signifiait sortir de l’incertitude, savoir se situer et mieux comprendre ses pairs et le monde alentour. Aujourd’hui, moins d’un quart des Français estime que l’information les aide à comprendre les enjeux du pays, rapporte la Fondation Jean Jaurès dans sa troisième enquête « Les fatigués de l’info », menée avec l’Observatoire Société & Consommation (ObSoCo), la chaîne Arte et le kiosque de presse numérique Cafeyn. Sur les quatre années écoulées, un ressenti en particulier n’a fait qu’augmenter : la difficulté à suivre le fil. En effet, 85 % des Français trouvent le monde de plus en plus complexe, et 72 % estiment qu’il change trop vite. Sur les réseaux sociaux, qui constituent la première source d’actualité, les contenus divertissants, la propagande et l’« AI slop » se mêlent désormais sans hiérarchie ni logique, empêchant de métaboliser l’information en connaissance.
Dans ce chaos, un sentiment persiste : une fatigue informationnelle, ressentie désormais par plus de 55 % des Français (contre 53 % en 2022). « Sur internet, l’information abonde ; ce qui manque parfois, c’est le temps pour faire les liens entre les événements et les remettre en contexte », expliquait Mister Geopolitix dans une interview. Comment avoir l’impression de vivre dans un monde commun dans un tel univers épars, et qui récompense la polarisation ? « On décrit volontiers une France « fracturée » et « polarisée », mais en réalité, la polarisation est d’abord un fait de l’arène. Des élus, des plateaux, des plateformes », note la Fondation. La part des discours émotionnels des parlementaires, colère et piques aux adversaires, est passée de 22 % en 2014 à 40 % en 2024. Une intervention sur dix à l’Assemblée mobilise la sémantique guerrière sans qu’aucun conflit réel ne soit en jeu, abonde l’essai.
2003- Guerre d’Irak: je suis free lance en Turquie. Un de mes "chefs" m’appelle pour me demander de traverser la frontière (interdite) pour me rendre en Irak. – OK, mais quid d’une assurance? Réponse: mais l’assurance c’est réservé aux membres de la rédaction…
— Ariane Bonzon (@ArianeBonzon) October 30, 2026
Parmi tant d’autres raisons, voilà aussi pourquoi j’ai fini par dire « stop » et ranger ma casquette de journaliste au placard. Sans même parler de la charge mentale et du trouble de stress post-traumatique avec lequel on se retrouve à vivre une fois rentrés en France. Et puis il y a les petites blagues de nos « chefs », bien installés à Paris : « Mais le gilet pare-balles, c’est juste pour l’assurance ! » Et ces heures passées devant un écran à dérusher des images brutes : le sang, les cadavres, la violence. Sans même avoir le droit de souffler, parce qu’« il faut livrer vite, le diffuseur attend ». Et puis, au bout du compte, quelques centaines d’euros de droits d’auteur, versés des mois, voire des années plus tard. Tout un système. Tout un état d’esprit. Merci d’en parler @ArthurSarradin 🫡
— Andreï Valentin VAITOVICH (@andreivaitovich) October 29, 2026
Dans cette « machine à produire du flux » se débat le journaliste, « premier fatigué de l’information ». « Son métier s’exerce dans un environnement qui transforme chacune de ses qualités en un handicap : la lenteur face à la vitesse, la nuance face au slogan, la vérification face à l’affirmation », note l’étude. Le reportage, l’investigation, le temps long – tout ce qui pourrait apporter du sens et de la perspective au citoyen déboussolé – est aujourd’hui malmené par la situation économique des médias. La place du reportage est menacée au profit du commentaire, alertait ainsi Arthur Sarradin, lors de la remise du Prix Albert Londres, pour son livre Le Nom des ombres. Sortir de l’enfer concentrationnaire syrien. « Il n’y a plus la part belle qui est faite au reportage dans nos médias privés comme publics », répétait-il lors d’un passage sur France Inter. Sur le terrain, la précarité est la norme. Les correspondants indépendants doivent aujourd’hui tout financer eux-mêmes, transports, hébergement, frais de bouche, sans assurance, ni gilets pare-balles, ni matériel, alors même qu’un « reportage reste rémunéré 100 euros bruts » et un « feuillet moyen payé 70 euros bruts ». Le budget des frais est exsangue dans des rédactions « dépitées de la pauvreté qui les traverse et qui pèse de plus en plus sur le reportage ». Cette réalité a été relayée massivement sur la toile, par les journalistes tout autant frappés.
Au-delà du soutien individuel aux reporters, il s’agit aussi d’une vision de l’information à défendre. « Dans le traitement médiatique des guerres, je cherche à arracher aux chiffres et aux statistiques des considérations humaines pour retracer l’histoire de chacun. Le journalisme, c’est articuler le fait actuel, l’histoire, le fait précédent, l’humain qui s’y trouve, les situations régionales ; et politiques, les mémoires. C’est ainsi à mes yeux que l’on peut permettre au lecteur d’approcher un peu plus à la vérité ». C’est à travers l’empathie et le temps long accordés que l’on retisse des liens au sein d’un univers médiatique saturé de tensions. Laisser mourir le terrain conduit à condamner l’information à l’abstraction. Car, comme le concluait le reporter : « Si l’on laisse mourir le reportage, on va laisser des journaux sans mots, et puis une radio sans voix ».
CES DEUX DERNIÈRES SEMAINES EN FRANCE
- Le Nouvel Observateur va arrêter son cahier TéléObs pour faire des économies (l’Informé)
- Les premières demandes de carte de presse reculent de près de 12 % en 2026 (CBNews)
- Droits voisins : les éditeurs de presse gagnent une manche dans leur conflit avec Meta (Le Monde)
- IA : Google déploie son lobbying pour bloquer la rémunération des contenus culturels (La Lettre)
- Prix du livre Albert-Londres : Arthur Sarradin honore la mémoire des rescapés des prisons syriennes (France 24)
- « On assiste à des phénomènes d’emballement, voire de harcèlement contre des journalistes » : les médias alertent sur les violences à leur encontre à l’approche de la présidentielle (Le Monde)
- “On est quasiment les derniers représentants” du fameux esprit Canal : après 34 ans, “Groland” annonce la fin de sa diffusion (La Montagne)
3 CHIFFRES
- 40 %, c’est la proportion de réponses de chatbots à des questions liées aux élections qui contenaient au moins une inexactitude factuelle, selon un rapport à paraître de l’entreprise Forum AI.
- Selon l’observatoire du GESTE, les bots d’IA représentent 6,5% du trafic sur les sites médias étudiés.
- Les « néo-clouds » ont fait état d’une dette non résiliable en matière de datacenters s’élevant à 2100 milliards de dollars.
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE
L’IA générative prend une place croissante au cœur de plateformes existantes.

Source : Reuters
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
Les éditeurs risquent de financer la couche la plus coûteuse et de capturer la moins rentable (Bert Kok, LinkedIn)
« L’IA transforme la chaîne de valeur de l’information en un affrontement entre ceux qui créent un savoir original et ceux qui le synthétisent tout en contrôlant l’interface.
La majeure partie de l’actualité n’est pas rare. Le journalisme d’investigation et le reportage sur le terrain sont plus difficiles à remplacer, mais la rareté ne crée un levier commercial que si les éditeurs peuvent contrôler l’accès à leurs contenus et mesurer la façon dont leur travail est utilisé.
Les éditeurs ont besoin de plus que de la simple capacité de reportage. Il leur faut une architecture de la connaissance et, là où ils peuvent la maintenir, une relation directe avec les utilisateurs qui aide la rédaction à découvrir ce que le public a encore besoin de savoir.»
Substack a-t-il réparé Internet ? (The New Yorker)

« On accuse souvent les réseaux sociaux d’avoir engendré une génération de narcissiques adeptes de l’auto-promotion et d’avoir provoqué une chute vertigineuse du temps d’attention et de l’engagement intellectuel. Mais dans cette nouvelle économie de l’écrit, une « quête désespérée d’attention » devient pratiquement « une exigence du secteur », analyse Brouillette. La plateforme ne sauvera peut-être pas le journalisme dans son ensemble, mais elle aide à coup sûr à prolonger la carrière de ceux qui sont prêts à jouer le « jeu » – pour reprendre le mot de McKenzie – de la valorisation de leur propre marque personnelle. »
Arthur Sarradin, lauréat du prix Albert-Londres pour son livre sur la Syrie : « Il faut une écoute et une empathie totale » (Télérama)
« Le journalisme que je pratique est situé. La question des marges est essentielle pour moi. Je ne m’intéresse pas beaucoup aux enjeux de pouvoir, aux coulisses, les puissants ne me fascinent pas. Je me demande toujours : « Dans tout cela, où se place l’individu ? » Je trouvais plus d’intérêt à parler à un fossoyeur qui a creusé les fosses communes qu’à un député du régime d’al-Assad, même si c’est éclairant aussi. »
Comment une « armée » WhatsApp a fait basculer l’élection brésilienne (ABC News)
« Nommé l’« Exército do Lula » – l’Armée de Lula en français -, ce groupe a mobilisé des millions de Brésiliens en soutien au président entrant… En trois jours, l’Armée de Lula a dépassé les 2 millions d’abonnés, et le soir de l’élection, le groupe comptait plus de 10,8 millions de personnes. »
DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Meta reporte le déploiement de ses nouvelles conditions d’utilisation, qui devaient permettre une collecte massive de données sur les sites d’actualité (NiemanLab)
- Des restaurants sardes interdisent aux familles d’utiliser leur téléphone à table (The Guardian)
- Reddit va rendre la connexion obligatoire : un tournant majeur après 21 ans d’existence (Axios)
- Qu’est-ce que « l’accent IA » ? Pourquoi les textes générés par les grands modèles de langage sont-ils si agaçants, selon les linguistes ? (Dead Language Society)
DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- La Russie a supprimé son principal journal indépendant, mais le journalisme de Novaya Gazeta survivra (cjr)
- Yoani Sánchez, l’une des journalistes indépendantes les plus connues de Cuba, arrêtée lors d’une répression « alarmante » (Bloomberg)
- Une enquête révèle que les créateurs qui citent leurs sources renforcent la confiance (ProofNews)
- Les experts mettent en garde contre la prolifération de la désinformation alimentée par l’IA sur les réseaux sociaux à l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis (The Guardian)
How is the internet less private than in 2006, when the whole family shared one computer? Back then, the internet was weird, personal, and all of ours. So, we got your favorite meme legends back together to say it louder: What happened to the internet? 1/3 https://t.co/t0Ar1FwzQD
— Firefox (@firefox) October 25, 2026
ENVIRONNEMENT
- Consommation d’eau : les géants de la tech face à une révolte mondiale (Rest of World)
- Sur la question des data centers, le message de l’Amérique est désormais limpide (The Atlantic)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- Des médias norvégiens poursuivent Meta en justice au sujet de ses conditions d’extraction de données pour l’IA (Press Gazette)
- La Grande-Bretagne enquête sur les nouvelles conditions commerciales de Meta (Reuters)
- Google et Apple condamnés à 47,6 millions de dollars d’amende en Corée du Sud pour abus de position dominante dans les app stores (Media Daily News)
JOURNALISME
- Salon, un pionnier de la presse en ligne, ferme ses portes après 31 ans d’existence (salon)
- Le quotidien italien La Stampa s’implante aux États-Unis avec une nouvelle équipe (Press Gazette)
- Le Spiil soutient la création d’une coalition transatlantique rassemblant plus de 1000 éditeurs de presse européens et canadiens (Spiil)
- Plusieurs grandes fondations philanthropiques, dont la Knight Foundation et la MacArthur Foundation, « investissent 21 millions de dollars dans un nouveau fonds visant à aider les entreprises de presse locale à se développer. » (Axios)
- Peut-on faire confiance aux sondages pour les élections de mi-mandat ? Trois journalistes du Times en débattent (New York Times)
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- Tubi s’associe à TikTok pour créer 10 séries originales de longue durée (Variety)
Instagram launches long-form video called "Features" Creators can link up to 8 clips that show up in the feed and drive to the full video per @mosseri https://t.co/U4L82Vte4r
— Colin and Samir ✌🏼✌🏾 (@ColinandSamir) October 26, 2026
CREATOR ECONOMY
- Hasan Piker, ce commentateur progressiste de Twitch devenu une figure incontournable (The Washington Post)
- La Small Business Administration (l’organisme américain pour les petites et moyennes entreprises) intègre officiellement les créateurs sous sa tutelle (Digiday)
- Le youtubeur-documentariste Johnny Harris lève 12 millions de dollars pour développer son incubateur de créateurs (Press Publish)
- Ce média axé sur les réseaux sociaux a transformé ses micro-trottoirs en une chaîne YouTube de 600 000 abonnés (The Business of Content)
RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- Face à la grogne des créateurs, le patron d’Instagram, Adam Mosseri, a confirmé que la plateforme « étudie plusieurs options pour aider les créateurs de contenus longs à être rémunérés ». (The Verge)
- Instagram est clairement jaloux de YouTube et lance toute une série de changements (Business Insider)
- Discord : Les serveurs publics de plus de 1 000 membres bientôt référencés sur les moteurs de recherche (Mashable)
- Meta aurait envisagé une campagne de dénigrement vis-à-vis du psychologue Jonathan Haidt (gizmodo)
- Le « soutien inconditionnel » de la Big Tech à l’administration Trump « semble terriblement risqué » après la déroute des midterms (The Verge)
STREAMING, OTT, SVOD
- Hollywood soutient le New York Times dans sa bataille sur le droit d’auteur contre OpenAI et Microsoft (Axios)
- Le Wall Street Journal prévoit de se lancer à grande échelle dans la télévision en streaming (Business Insider)
- Netflix a beaucoup communiqué sur ses projets de jeux vidéo et de podcasts. Ce n’est plus le cas (Business Insider)
- YouTube : la télé du salon génère désormais un tiers de ses revenus publicitaires (tubefilter)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- Beehiiv a lancé des outils publicitaires pour les podcasts (beehiv)
- Écouteriez-vous de la musique créée par l’IA ? Peut-être que vous le faites déjà (New York Times)
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Le New York Times ne voit pas les agents IA comme une menace pour son modèle d’abonnement (pour l’instant) (The Wrap)
- Pourquoi l’Afrique a besoin de son propre interrupteur d’arrêt d’urgence pour l’IA (Rest of World)
- « Musk et Zuckerberg relaient la volonté de Trump de rebaptiser l’IA en « super intelligence » (CNBC)
- Google annonce l’extension des publicités en mode IA aux marchés internationaux (TechCrunch)
- Plongée au cœur de la prise de conscience de Proton face à l’IA (404 media)
- Découvrez les agents IA qui essaient de devenir de vrais journalistes (Wired)

- Anthropic a signé son premier accord de licence avec un média, l’agence AP (Adweek)
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- Les ventes publicitaires de Meta en pâtissent depuis que les Européens peuvent opter pour une personnalisation réduite (Wired)
Par Alexandra Klinnik et Kati Bremme
Illustration : KB + ChatGPT