Liens vagabonds : Netflix investit le monde du livre

Il n’y a pas que les critiques de Télérama et les book-influenceurs qui font de la prescription littéraire : Netflix aussi endosse ce rôle, avec un certain succès. En témoigne le résultat d’une étude commissionnée par la plateforme américaine, dévoilée lors du Netflix Book Festival à Paris, organisé en partenariat avec le Centre national du livre (CNL). Tout comme la plateforme s’est associée à la British Library, l’une des institutions culturelles les plus célèbres du Royaume-Uni. Les adaptations à l’écran stimulent les ventes de livres, particulièrement auprès des jeunes. Sur 58 adaptations Netflix analysées en France entre 2017 et 2026, « plus de huit sur dix s’accompagnent d’un pic de ventes des livres » dont elles sont issues autour de leur sortie sur la plateforme américaine. Cette dernière a inauguré dès les années 2010 l’ère des acquisitions de droits par les plateformes de streaming.

L’effet de l’adaptation ne s’arrête donc pas à la sortie sur écran : il se prolonge dans les pratiques d’achats de livres. En effet, 77 % des spectateurs apprécient qu’une adaptation soit tirée d’un livre, 64 % s’intéressent au livre d’origine à sa sortie, 67 % achètent un livre et 73 % en parlent à leur entourage selon l’étude. Ainsi, apposer un bandeau « Vu sur Netflix » est devenu un argument de vente parlant, bien que les prix littéraires comme le Goncourt ou le titre de best-seller priment toujours. À titre d’exemple, avec la première saison de La Chronique des Bridgerton, sortie le 25 décembre 2020, le rythme des ventes a atteint 10 000 exemplaires par semaine. Au total, « 411 000 exemplaires ont été vendus sur la période de lancement : le record de l’étude ».  Ces chiffres positifs ont incité la plateforme à dédier une section aux adaptations littéraires, qui regroupent à la fois les séries et les films. Si une adaptation qui stimule la vente des œuvres d’origine n’a rien d’inhabituel – les ventes des Dents de la mer de Peter Benchley ayant bondi après le blockbuster de Steven Spielberg en 1975 -, Netflix démontre aujourd’hui une force de frappe considérable sur son marché.

Chez les jeunes, « l’adaptation devient une porte d’entrée vers le livre ». Environ 70 % des moins de 24 ans considèrent la sortie d’un film ou d’une série comme une incitation importante à lire un livre. Il s’agit d’une donnée importante à l’époque où l’on sait que les jeunes lisent de moins en moins et où l’on assiste à l’avènement d’un monde « post-littéraire ». De plus, 84 % des moins de 24 ans déclarent acheter le livre. L’étude ne précise pas si les jeunes lisent ensuite vraiment le livre, ou s’adonnent à la pratique du tsundoku, un mot d’origine japonaise qui désigne le fait d’acheter des livres et de les empiler chez soi sans forcément les lire. Pour capitaliser sur cette tendance, Netflix travaille actuellement avec ses équipes créatives à des adaptations qui pourraient spécifiquement séduire la cible des 15-24 ans, comme le précise Pauline Dauvin, VP Content chez Netflix.

Le livre, un enjeu stratégique

Pour Netflix, au-delà d’être une source inépuisable d’inspiration, le livre est devenu un enjeu stratégique. Confrontée à une baisse d’engagement de ses abonnés et ayant licencié 1 000 employés malgré une hausse de 16 % de son chiffre d’affaires, la plateforme cherche un nouveau souffle. Sans succès populaire majeur dans la veine de Stranger Things depuis un certain temps, son PDG Ted Sarandos a lui-même reconnu la nécessité de bâtir un catalogue plus solide.  Dans cette logique, le livre est appréhendé comme une marchandise obéissant aux lois du marché. Rien de nouveau en soi : les livres ont été les premiers objets vendus à crédit, puis les premiers équipés de codes-barres pour la gestion électronique des stocks. Aujourd’hui, cette marchandisation s’accélère : même YouTube négocie avec des éditeurs pour lancer des livres audio et concurrencer Spotify et Audible.

L’adaptation au risque du formatage

Cette approche commerciale transforme la création. Sur Netflix, les contenus tendent à s’enchaîner sans véritable distinction. Comme le soulignait le New York Times, « l’entreprise façonne une plateforme où tout doit s’enchaîner sans heurts, conçu pour plaire à tout le monde partout ». L’adaptation du chef-d’œuvre Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez en mini-série illustre ce phénomène : elle ressemble davantage aux autres productions du catalogue qu’à l’œuvre originale, souligne le magazine. « Son histoire s’est dissoute dans un monde de contenus ». Devenue une propriété intellectuelle à rentabiliser, elle « doit désormais se conformer aux exigences du streaming moderne : être adaptée pour une consommation internationale de contenu sans friction ».

Ce lissage est minutieusement codifié. Dans son essai Netflix, l’aliénation en série, Romain Blondeau révélait dès 2022 l’existence d’« une bible de 69 pages destinée aux scénaristes engagés sur des projets de la plateforme, qui décline les critères essentiels, selon elle, pour faire une bonne série, notamment du point de vue de la caractérisation des personnages et de la gestion de l’intrigue ». Entre impositions de plans de vingt secondes minimum, explications simplifiées pour éviter de faire douter le spectateur, et consignes demandant aux personnages d’inciter à haute voix ce qu’ils font, la création s’exécute sous contrôle.  « J’écris qu’on sort toujours de ces visionnages avec des réponses, jamais avec des questions. Netflix a créé une perte de sacralité à la fois dans notre rapport aux images et à la fiction, et dans notre pratique de la consommation », conclut le producteur de cinéma.

En 2024, Anthropic lançait en secret son « Project Panama » : des millions de livres achetés, leur reliure découpée, leurs pages numérisées pour entraîner Claude, puis envoyées au recyclage. Netflix contribue aujourd’hui à ramener les jeunes générations en librairie. Simple prolongement de la consommation sur écran ou signe d’un retour au livre, à l’objet, au plaisir de lire dans un monde saturé de contenus ? Les géants de la tech, qui ont absorbé le patrimoine littéraire mondial, sont-ils aussi en train de décider de ce que nous lirons demain ?

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Après l’affaire Thélyson Orélien, les lecteurs entre soupçon, colère et prudence : “Je redoute un style IA” (Télérama)
  • Prix Bayeux des correspondants de guerre : le photographe palestinien Mahmoud Abu Hamda récompensé, un palmarès dominé par le conflit à Gaza (Le Monde)
  • Le Sénat adopte la proposition de loi sur la modernisation de la radio (Sénat)
  • Du 16 au 18 octobre, Netflix organise à Paris son premier Book Festival, en partenariat avec le CNL (Télérama)
  • La Commission européenne lance la version pilote du registre européen de la publicité politique en ligne (Commission européenne)
  • L’APIG formule neuf propositions aux candidats à la présidentielle de 2027 pour renforcer le financement et la protection de la presse (Phrases)
  • Taxe, attaques des chaînes privées… La patronne de YouTube France défend son « modèle à succès » (Les Echos)
  • L’offre de nouveaux contenus à la télévision et sur les plateformes de streaming est en baisse, selon une étude de Glance (Médiamétrie) (CBNews)
  • Paris dénonce une guerre informationnelle contre l’Europe et vise Elon Musk (next)
  • La plateforme de streaming Deezer va mettre en place une option pour exclure totalement la musique générée par IA (Le Parisien)
  • YouTube annonce l’arrivée en France de son programme d’affiliation YouTube Shopping (minted)

3 CHIFFRES

  • La coalition SPUR (Standards for Publisher Usage Rights) a annoncé que plus de 40 éditeurs et organismes représentatifs du secteur ont rejoint l’initiative, portant le nombre total de ses membres à plus de 80 éditeurs de presse et organisations sectorielles répartis dans 20 pays.
  • Netflix supprime 6 % de ses effectifs, soit environ 1 000 postes à l’échelle mondiale, ses plus importantes coupes budgétaires depuis 2022, rapporte le Wall Street Journal.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Seuls 39 % des jeunes déclarent faire confiance aux informations fournies par les chatbots d’IA, la majorité restant sceptique quant à leur fiabilité.

Source : Knight Foundation

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

Les « dépenses astronomiques » derrière l’économie des créateurs de contenu (Financial Times)

« Les créateurs à succès perçoivent un peu d’argent venant de plateformes comme YouTube, en fonction de leur nombre de vues et d’abonnés, mais les revenus principaux proviennent des marques qui cherchent à sponsoriser ou à commander du contenu.

Les agences de publicité et de marketing traditionnelles ont créé des divisions dédiées aux créateurs : WPP possède les agences de marketing d’influence Obviously et GOAT Group, Publicis a racheté ce printemps Fabric Social (spécialisée dans les réseaux sociaux et l’influence), et United Talent Agency dispose de UTA Creators. De nouveaux groupes médias (#media), comme l’agence de marketing londonienne SCREENSHOT Media, ont également émergé pour aider les marques à nouer des alliances avec les influenceurs

Pour de nombreux créateurs, les contrats avec les marques représentent environ 80 % de leurs revenus, selon Mae Karwowski, fondatrice d’Obviously. En règle générale, les petits influenceurs professionnels comptent entre 1 000 et 5 000 abonnés, avant de passer au niveau micro (10 000 à 50 000), intermédiaire (mid-tier, 50 000 à 500 000), macro (500 000 à 1 million) puis aux poids lourds (1 million et plus). »

Les jeunes attachent de la valeur à la liberté d’expression, mais ils ne se sentent pas toujours libres de l’exercer (Knight Foundation)

Une nouvelle recherche menée par la fondation Knight et Ipsos auprès de jeunes adultes et de lycéens met en évidence une génération qui attache une grande importance à la liberté d’expression en tant que principe démocratique, mais qui est moins confiante quant à son exercice sans conséquences.

Tous groupes confondus, les espaces conçus pour le libre échange, tels que les salles de classe et les milieux professionnels, sont ceux où ils se sentent le moins libres, tandis que les espaces personnels et privés, comme le foyer et, de plus en plus, les chatbots IA, sont ceux où ils se sentent le plus libres. Moins de quatre étudiants sur dix déclarent que la liberté d’expression est préservée, le niveau le plus bas mesuré en une décennie d’enquêtes Knight Foundation-Ipsos.

L’après-SEO : comment les rédactions s’adaptent à l’évolution de la recherche à l’ère de l’IA (Reuters Institute)

« Il n’existe cependant pas de classement universel des médias préférés de l’IA : les publications les plus fréquemment citées varient selon ChatGPT, Google, Perplexity et les autres systèmes. Mais des marques établies comme Reuters, la BBC, le New York Times et le Guardian occupent régulièrement une place importante. Quelle est alors la marge de manœuvre des éditeurs plus modestes ?

Selon Ezra Eeman, ils peuvent disposer d’un avantage lorsqu’ils produisent des informations spécialisées ou locales que les grandes organisations ne sont pas en mesure de fournir. Plutôt que de rivaliser sur des sujets traités par des centaines de médias, ils peuvent chercher à répondre à des questions pour lesquelles ils ne sont que quelques-uns à faire autorité. « Pour les petits éditeurs, l’enjeu est de répondre aux questions auxquelles ils sont les seuls à pouvoir apporter une réponse spécifique », explique-t-il. « Si vous êtes la seule source au monde à disposer d’une réponse sur un sujet très local, seules quelques sources possèdent cette information. Vous pourrez alors être découvert et cité. » Les responsables éditoriaux interrogés s’accordent sur un point : même lorsque la recherche par IA ne génère pas de trafic, les éditeurs doivent rester visibles là où leur public effectue ses recherches. »

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Au Brésil, Meta accusé d’interférer dans la présidentielle (La Tribune)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • La Turquie perquisitionne une chaîne de télévision proche de l’opposition. « Halk TV est le cinquième grand média turc dont la direction a été remplacée par le gouvernement. » (New York Times)
  • Un journaliste japonais arrêté dans la région russe de Sakhaline pour des accusations d’espionnage (Associated Press)
  • X déclare avoir « identifié et suspendu plus de 13 000 comptes impliqués dans trois opérations soupçonnées d’influence étrangère liées à l’Iran, à la Russie et à la Chine, qui ciblaient les conversations politiques américaines. » (X)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Selon des experts juridiques, les nouvelles conditions commerciales de Meta permettront le scraping des sites d’actualités (NiemanLab)

JOURNALISME 

  • CNN lance son service d’abonnement à l’étranger (Digiday)
  • « Restaurer l’autorité » : le défi du nouveau directeur de l’information de la BBC (The Guardian)
  • Rapport 2026 sur l’état de l’information locale : Une année « Super El Niño » pour la presse locale (Local News Initiative)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Le canal d’information de la BBC est lancé sur YouTube pour les téléspectateurs du Royaume-Uni et des États-Unis (BBC)

CREATOR ECONOMY

  • La contribution économique de 8,4 milliards d’euros de YouTube peut-elle lui permettre d’obtenir un meilleur accord en Europe ? (Tubefilter)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Facebook offre « aux utilisateurs un plus grand contrôle sur l’algorithme qui détermine ce qui apparaît dans leur fil d’actualité » (TechCrunch)
  • 63 % des adultes de la génération Z s’efforcent intentionnellement de se déconnecter de leur téléphone (Pinterest)
  • YouTube Music a annoncé « le déploiement d’un nouveau système d’étiquetage visant à améliorer la transparence autour des chansons créées avec l’IA générative. » (TechCrunch)
  • Facebook met un chatbot à disposition des utilisateurs pour corriger leurs algorithmes de recommandation (Tubefilter)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Alors que son sort chez Skydance reste incertain », le service de streaming Discovery+ augmente ses tarifs. (THR)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • YouTube « a eu des discussions avec des éditeurs ces derniers mois concernant le développement d’une fonctionnalité de livres audio » (Wall Street Journal)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Meta dévoile Muse Wonder, nouveau modèle d’IA qu’il dit être au niveau d’OpenAI et d’Anthropic (Meta)
  • Character.AI a déposé le bilan (Gizmodo)
  • Apple lance ses premières fonctionnalités d’IA en Chine en décembre (Bloomberg)
  • Doctolib : Nvidia va entrer au capital en tant qu’actionnaire minoritaire pour « lancer la révolution de l’IA en Europe » (Le Monde)
  • CNN et Google concluent un partenariat pluriannuel autour de l’intelligence artificielle générative (Variety)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Shopify va permettre de « transformer n’importe quel agent IA en personal shopper » en lui ouvrant l’accès à l’ensemble de son catalogue (The Verge)

Par Kati Bremme et Alexandra Klinnik

Illustration : KB + ChatGPT

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