Journalisme, Mission impossible ?
« Toute notre dignité consiste donc en la pensée. »
Blaise Pascal, Pensées, fragment 347 (éd. Brunschvicg)
C’est finalement la fabrication de ce nouveau cahier qui aura presque été mission impossible. Entre pressions bien réelles sur le journalisme et robots déguisés en serviables agents, nous avons fini par embrasser plusieurs fronts à la fois, à l’image des secousses qui traversent aujourd’hui toute la fabrique de l’information. Notre cahier de tendances est donc cette année volontairement éclectique, pour dessiner les contours d’une profession prise de toutes parts. Mais n’ayez crainte : on n’y trouvera pas que du très grave, mais aussi du détaillé, du drôle, et des contenus pour tous les âges – des Lego jusqu’au pape (qui revient dans l’actualité IA) –, car comprendre l’information et former l’esprit critique commence chez les plus jeunes et ne s’arrête jamais, comme nous le rappelle l’UNESCO avec son guide pour les parents. Et on ne s’interdira pas non plus d’utiliser le tiret cadratin, car il est tout de même bien utile.
Par Kati Bremme, directrice Innovation & Prospective et rédactrice en chef de Méta-Media, France Télévisions
Ce qui vous attend ici
La mission confiée au journaliste de 2026 s’est dotée d’un cahier des charges impossible : aller plus vite sans sacrifier le temps nécessaire à comprendre et vérifier ; être partout tout en étant proche ; travailler avec des machines sans leur abandonner les gestes par lesquels se forme le métier ; devenir assez familier pour inspirer confiance sans transformer sa personnalité en produit ; distribuer son travail sur les plateformes sans leur céder son public ; produire dans l’abondance sans participer au remplissage du monde ; collaborer avec ses concurrents sans diluer sa responsabilité ; documenter le réel alors que le faux devient infiniment plus facile à fabriquer. Le journaliste de 2026 est constamment sommé de choisir entre deux mauvaises options, sans perdre le cap. Autant de contradictions qui transforment parfois la profession en numéro d’équilibriste. Sergueï Dovlatov avait trouvé la formule bien avant les agents, les deepfakes et TikTok : « La route est difficile qui mène à la vérité vraie. »
Ce cahier emprunte cette route à travers trois territoires qui se chevauchent sans cesse : la guerre informationnelle, l’arrivée des agents et la revanche du réel que l’abondance numérique rend paradoxalement plus précieuse. Les frontières entre eux tiennent d’ailleurs de moins en moins longtemps. Une guerre peut éclater dans une morning routine, un journaliste devenir influenceur à l’entrée d’un sommet de l’OTAN, un article être lu d’abord par un robot, une conversation intime se poursuivre avec un compagnon artificiel et une vidéo de trois minutes mobiliser davantage d’attention qu’un blockbuster produit par Hollywood.
La mission est d’autant plus impossible que le terrain lui-même se dérobe. Selon RSF, moins de 1 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans un pays où la situation de la liberté de la presse est jugée « bonne », contre 20 % en 2002. En un peu plus de vingt ans, l’espace dans lequel le journalisme peut s’exercer dans de bonnes conditions s’est spectaculairement rétréci.

Mission impossible n°1 : Voir encore ce qui a lieu
La première difficulté paraît presque primitive : établir qu’une chose a réellement eu lieu.
Au printemps, lorsque les frappes iraniennes touchent le Golfe, les influenceurs de Dubaï qui filmaient jusque-là restaurants, voitures, hôtels et piscines de luxe se mettent sans transition à filmer missiles et explosions depuis leurs appartements. Certains continuent à poster leur routine beauté entre deux alertes, d’autres deviennent soudain des sources d’information pour leurs abonnés (toutefois rapidement recadrés par leur gouvernement hôte, et la très restrictive loi émiratie sur la cybercriminalité et les rumeurs en ligne). On passe du « TikTok parle de la guerre » à la guerre qui entre dans un feed qui n’avait pas été construit pour parler d’elle (et qui n’est accessoirement pas fait pour suivre une actualité chaude chronologique).

Témoignage, propagande, divertissement et information empruntent alors les mêmes formats, avec parfois les mêmes visages. Selon le Digital News Report 2026, 27 % du public mondial s’informe désormais chaque semaine auprès de news creators. La question du témoin devient donc inséparable de celle du créateur.
L’intelligence artificielle épaissit encore le brouillard. Une image générée suggère que l’Iran cache des armes dans des écoles ; puis, une frappe bien réelle détruit l’école de Shajareh Tayyebeh à Minab. Pour montrer ensuite l’horreur du bombardement, les autorités iraniennes diffusent à leur tour des images générées par IA. Le faux précède le réel, puis revient l’illustrer. Cette boucle donne soudain au vieux mot « preuve » des allures de technologie d’avenir.
La participation active des États à la désinformation se perfectionne. On retrouve toujours les formats classiques : une vidéo générée par IA montrant prétendument un gratte-ciel de Bahreïn touché par une frappe iranienne a notamment été diffusée par des comptes liés au gouvernement iranien, observe Associated Press. Mais on rencontre aussi des formats qui épousent à merveille les codes des réseaux sociaux comme ceux de la série Lego, initiée par des groupes propagandistes iraniens, qui mixe habilement images anciennes, extraits de jeux vidéo et contenus IA pour générer une nouvelle réalité. Bienvenue dans l’ère du « shitposting as statecraft » (on vous a d’ailleurs glissé dans ce cahier un glossaire, non exhaustif, de la désinformation, pour s’y retrouver entre astroturfing, cheapfakes, copypasta et LLM grooming…).
À Minneapolis, après la mort de Renée Good et d’Alex Pretti dans le contexte des manifestations contre l’ICE, les versions officielles sont contredites par les vidéos prises par des passants. Le New York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal et Bellingcat les reprennent et reconstituent les événements image par image. Dans le même temps, environ un tiers des conversations en ligne consacrées aux opérations des services fédéraux de l’immigration sont alimentées par des bots. Plus le récit public devient artificiel, plus quelques secondes captées par quelqu’un qui se trouvait réellement sur place prennent du poids.
Maurice Merleau-Ponty écrivait : « Le monde est non pas ce que je pense, mais ce que je vis. » La phrase prend aujourd’hui une singulière modernité. Le journalisme retrouve ici l’un de ses gestes les plus anciens : envoyer quelqu’un voir.
Et parfois l’y envoyer au péril de sa vie. Forbidden Stories a imaginé une réponse presque littérale à ce danger : une safety box, sorte de testament professionnel anticipé où un reporter menacé dépose ses informations et les instructions nécessaires pour que d’autres puissent poursuivre son enquête s’il disparaît. Laurent Richard résume la logique : « Vous allez tuer le messager, mais vous ne tuerez pas le message. »
Svetlana Alexievitch disait se métamorphoser « en une seule grande oreille sans relâche tournée vers l’autre ». C’est peut-être là que commence la mission du journaliste : dans cette capacité à écouter pleinement. On la retrouvera dans le documentaire tout en nuances d’Hélène Lam Trong sur Gaza, mais aussi dans l’interview croisée de Khrystyna Havryliuk, rédactrice en chef de Suspilne, le média public national ukrainien, et de Viktoria Murovana, chief producer de son département des contenus audiovisuels.
Mission impossible n°2 : Penser avec la machine sans lui remettre les clés de la pensée
La deuxième mission se déroule beaucoup plus près de nous, parfois à quelques centimètres de l’écran. Bernard Stiegler avait décrit le risque bien avant que ChatGPT existe : la prolétarisation commence lorsque la machine dépossède l’individu de ses savoirs tout en le maintenant dans le processus de production. Nous restons devant notre bureau, simplement, une partie des gestes qui fabriquaient notre expertise migre ailleurs.
Et parfois avec succès. Chez Reuters, FactGenie extrait les faits de communiqués avant de les soumettre aux journalistes. Environ 150 journalistes l’utilisent déjà, et certaines alertes peuvent partir deux fois plus vite. Une machine convenablement dressée prépare le terrain, mais elle ne choisit pas la destination. La frontière que nous choisirons de tracer entre les deux sera décisive.
Les heures passées autrefois à dérusher n’étaient pas uniquement des heures de fabrication. C’était là que l’on remarquait qu’une réponse contredisait celle donnée deux heures plus tôt, qu’un silence devenait intéressant, qu’une image secondaire ouvrait soudain un autre récit. E. M. Forster posait cette question faussement simple : « Comment savoir ce que je pense tant que je ne vois pas ce que je dis ? » L’écriture, le montage, la transcription et même une certaine quantité d’ennui appartiennent aux instruments de la pensée. Au même moment, Rose Horowitch se demande dans The Atlantic si nous n’entrons pas déjà dans un monde « post-littéraire » : « l’ère littéraire ne sera qu’un bref intermède entre l’âge de l’oralité et l’âge du numérique ». À Yale, des étudiants demandent déjà à ChatGPT de leur simplifier les livres qu’ils doivent comprendre.
Le risque commence désormais à se mesurer. Dans trois expériences portant sur 1 372 participants et près de 10 000 essais, des chercheurs de Wharton observent que l’IA augmente fortement les performances lorsqu’elle a raison, puis entraîne ses utilisateurs dans sa chute lorsqu’elle se trompe. Ils adoptent ses réponses erronées tout en gagnant parfois en confiance dans leur propre jugement. Les chercheurs parlent de « reddition cognitive ». Voilà un paradoxe autrement plus redoutable que la simple hallucination : la machine peut se tromper et nous rendre simultanément plus certains d’avoir raison.
Ezra Eeman parle de « Pre-think, Pre-feel, Pre-decide ». Nous sollicitons la machine avant même d’avoir formulé notre propre pensée : aide-moi à comprendre ce qui se passe, à interpréter ce que je ressens, à choisir ce que je dois faire. À force d’automatiser ce qui précède la décision, on risque moins de déléguer le jugement que d’en externaliser les conditions de formation, jusqu’à désapprendre à apprendre.

Cette question devient particulièrement aiguë pour les jeunes journalistes. Veille, transcription, dérushage, recherche documentaire, premier résumé : les tâches que l’IA absorbe le plus volontiers sont aussi celles au cours desquelles on apprend à reconnaître une source boiteuse, un détail discordant ou une information absente. Une rédaction peut gagner une heure aujourd’hui et découvrir, quelques années plus tard, qu’elle a supprimé l’endroit où se formaient l’expérience et le jugement. C’est ce que montre Muhammad Naim Muhamad Ali, enseignant en journalisme à Kuala Lumpur, dans son analyse de la classe de journalisme de 2030.
Il existe heureusement une voie moins paresseuse. L’étude de Wharton recommande de réintroduire une friction stratégique : demander d’abord à l’utilisateur ce qu’il pense, lui faire évaluer une réponse avant de l’accepter, préserver des moments d’« exercice cognitif » sans assistance. Un curieux retournement : après avoir passé vingt ans à supprimer toute friction dans les interfaces, nous voilà peut-être obligés d’en remettre pour sauver notre cerveau.
On passe du « TikTok parle de la guerre » à la guerre qui entre dans le feed.
Mission impossible n°3 : Devenir presque de la famille sans transformer le journaliste en produit
En même temps que la machine apprend à devenir familière, le journalisme essaye d’accomplir le paradoxe d’être proche tout en gardant une distance. Nous nous sommes longtemps demandé si les créateurs allaient remplacer les médias (y compris dans un précédent Cahier). La question commence à dater. Dave Jorgenson, longtemps « TikTok guy » du Washington Post, incarne plutôt leur rapprochement. Depuis son départ du journal, il affirme que son audience lui accorde davantage de confiance ; dans les mois suivants, les vues YouTube du Washington Post auraient chuté d’environ 85 %. Il continue pourtant à croiser jusqu’à six sources pour une vidéo et demeure fidèlement attaché au travail des rédactions traditionnelles.
La confiance ne quitte pas forcément le journalisme ; elle change d’adresse. Chez les moins de 25 ans, 51 % disent déjà faire davantage confiance à une personnalité ou à un influenceur qu’à une marque média institutionnelle. Le créateur occupe cet étrange voisinage entre l’inconnu et le proche : quelqu’un que nous n’avons jamais rencontré mais dont nous reconnaissons le visage, les tics de langage, les obsessions, le décor et parfois le chien. Le journaliste devient presque de la famille.
MisterGeopolitix rend le brouillage encore plus tangible. Au sommet de l’OTAN, son statut d’« influenceur » lui permet d’entrer alors qu’une centaine de journalistes se voient refuser l’accès. Pourtant, une semaine de terrain en Ukraine lui coûte environ 3 000 euros, dix jours à la frontière birmano-thaïlandaise 2 500 ; il travaille avec des experts, rencontre des témoins et revendique une déontologie journalistique. Journaliste, vulgarisateur, créateur, influenceur : les étiquettes deviennent alors moins intéressantes que les gestes réels.
La proximité possède sa propre économie complexe. En France, 85 % des créateurs gagnent moins que le Smic, tandis que 1 % dépasse 500 000 euros annuels ; 80 % considèrent leur pouvoir de négociation avec les plateformes faible ou très faible. Sur YouTube, les 3 % de chaînes les plus regardées du programme partenaire captent près de la moitié des revenus redistribués, et la plateforme vient de durcir ses règles d’accès à la rémunération.

La creator economy offre ainsi aux médias un miroir peu flatteur : on peut avoir une communauté sans posséder la route qui mène jusqu’à elle. Et cette communauté se replie de plus en plus à huis clos. Plus de la moitié des utilisateurs interrogés disent publier moins qu’il y a cinq ans ; 70 % de l’engagement de la Gen Z sur Instagram se déroulerait désormais dans les messages privés ou les comptes destinés aux proches.
Après le broadcasting, le narrowcasting. Et peut-être bientôt un trustcasting : ce qui mérite notre attention arrive parce qu’une personne en qui nous avons confiance a jugé que cela méritait d’être transmis. Evan Shapiro choisirait d’ailleurs la communauté avant la distribution ou même la propriété intellectuelle, parce que le contact direct avec elle révèle à la fois ce qu’il faut produire et comment le distribuer.

Voilà également une belle piste pour un média de service public : un bon algorithme devrait savoir nous connaître sans nous enfermer, nous surprendre sans nous perdre, et préserver assez de monde commun pour que des personnes différentes puissent encore voir, de temps en temps, la même chose. Une inspiration pour Matt Brittin, nouveau directeur général de la BBC et ancien patron de Google en Europe qui propose cet été un algorithme du service public : non pas greffer quelques bonnes intentions sur les mécanismes commerciaux existants, mais changer ce que le système cherche à accomplir, passer du « pour vous » au « avec vous » .
Mission impossible n°4 : Capter l’attention sans se laisser emprisonner par le format
Le journalisme change de visage, et il change aussi de taille. Les formats verticaux courts ont cessé depuis longtemps d’être un épiphénomène adolescent. Ailleurs, les microdramas, feuilletons composés d’épisodes de quelques dizaines de secondes à quelques minutes, représenteraient déjà près de 10 % du temps de streaming mondial, contre moins de 1 % au début de 2024. La Chine concentre environ 80 % des acteurs et des applications du secteur.

L’Inde, elle, utilise déjà l’IA pour en réduire les coûts de production d’environ 70 %. Il est difficile de regarder encore ces formats comme des amuse-bouches périphériques quand ils deviennent une grammaire propre.
The Economist, institution fondée au XIXe siècle et peu suspecte de passion adolescente pour les reels, lance pour la première fois en 183 ans un abonnement centré sur le streaming audio, vidéo et les jeux. Radio-Canada produit des capsules d’une minute pour le petit-déjeuner des jeunes ; YLE construit depuis la pandémie un espace dans Roblox ; la journaliste Constance Derouain transforme une vidéo envoyée à sa nièce en série TikTok pour expliquer la guerre russo-ukrainienne à hauteur d’enfant.
Le changement de format peut donc être autre chose qu’un appauvrissement : une manière de déplacer la porte d’entrée sans baisser le plafond. La difficulté commence lorsque la logique du contenant finit par dicter celle de la pensée. Le journalisme connaît déjà ce danger : chercher le hook avant de savoir ce que l’on veut raconter, couper le réel à la durée décidée par une plateforme, transformer toute complexité en première personne ou toute contradiction en punchline.
Grégoire Barbey, quittant Le Temps après quinze années de journalisme, résume bien la tension : les influenceurs font de l’incarnation et du « je » leur principal élément de différenciation ; ce format donne davantage de place à l’individu et modifie la façon dont l’information est pensée et produite. L’enjeu devient alors moins de résister au format court que de savoir ce que l’on refuse de raccourcir.
Le journalisme essaye d’accomplir le paradoxe d’être proche tout en gardant une distance.
Mission impossible n°5 : Produire dans un monde où produire ne coûte presque plus rien
Nous avons longtemps vécu avec l’angoisse de la page blanche. L’IA nous fait découvrir celle de la page pleine. Un journaliste de Fortune affirme avoir produit 600 articles avec l’aide de l’IA depuis juillet 2025. Selon Graphite, le nombre de textes générés par IA sur le Web aurait même dépassé celui des textes humains dès la fin de 2024.
Le problème devient alors moins de produire que de trouver quelque chose qui mérite encore d’être lu. L’AI slop a déjà enfanté une industrie de l’hygiène. LinkedIn expérimente un bouton permettant de signaler « ce qui ressemble à de l’AI slop ». Pangram vient de lever 9 millions de dollars pour détecter les textes synthétiques ; Spur Intelligence 200 millions pour distinguer le trafic humain de celui des robots ; même l’encyclique de Léon XIV a reçu une certification Proudly Human.

Après avoir monétisé notre attention, le numérique commence à monétiser notre doute. Cette abondance introduit surtout une asymétrie radicale pour le journalisme. Inventer une citation demande quelques secondes ; établir qu’elle n’a jamais été prononcée peut exiger de retrouver une interview, des archives ou un témoin. Une fausse image de guerre naît en un prompt ; déterminer où une photographie authentique a été prise, quand et dans quelles circonstances réclame encore quelqu’un qui sache lire le réel, voire s’y rendre.
Plus la fabrication devient facile, plus l’établissement des faits devient précieux. Le quotidien norvégien VG a même transformé cette différence en indicateur : combien de journalisme la rédaction produit-elle que l’IA aurait été incapable de fabriquer seule ? Les critères semblent presque archaïques : le journaliste est-il sorti du bureau ? Était-il sur place ? A-t-il obtenu une information qui n’était pas publique ?
Autrement dit, ce qui redevient rare tient moins dans le fichier livré que dans le trajet nécessaire pour pouvoir l’écrire. Cette distinction est précisément celle que le mot « contenu » tend à effacer. Il place côte à côte une enquête menée pendant six mois, une dépêche, une vidéo synthétique et trois paragraphes fabriqués pour remplir une page. Pour la machine, tous deviennent des séquences de tokens. Pour le journalisme, ils ont des biographies radicalement différentes. Et ces biographies ont parfois des conséquences étonnamment matérielles.
Sur des terrains très différents, plusieurs études montrent qu’une information bien diffusée peut modifier concrètement le cours des choses : mobiliser davantage d’aide, améliorer la santé publique ou rendre des financements réellement accessibles. Derrière les grandes formules sur le rôle démocratique du journalisme, il y a donc quelque chose de très tangible : une information peut produire un événement réel.
Mission impossible n°6 : Rester humain sans transformer « l’humain » en argument de vente
L’étrangeté de 2026 tient peut-être au fait qu’au moment où les machines deviennent plus humaines, nous commençons à craindre que les humains deviennent plus artificiels. Aux États-Unis, 72 % des adolescents ont déjà utilisé un compagnon IA, souvent à l’insu de leurs parents. Parmi les 13-17 ans interrogés par Common Sense Media et NORC, 33 % préféreraient se tourner vers un compagnon IA plutôt que vers un humain pour certaines conversations importantes et 31 % jugent ces échanges aussi satisfaisants, voire davantage, que les interactions humaines.
Google avait déjà formulé le fantasme il y a près de trente ans avec son bouton « I’m Feeling Lucky » : ne plus choisir parmi une liste de résultats, mais être conduit directement vers la bonne réponse, dans la bonne humeur. À l’époque, cela relevait encore du raccourci un peu ludique. Avec les chatbots et les agents, cette promesse devient une architecture de l’accès à l’information. Google rêvait de supprimer la liste avec I’m Feeling Lucky. Les agents vont plus loin : ils commencent à supprimer une partie du chemin entre l’intention et l’action. Shuwei Fang décrit la nouvelle économie de ce déplacement : le demand signal. Après deux décennies passées à monétiser notre attention, le numérique apprend à lire directement ce que nous voulons accomplir. En face, la liste disparaît et avec elle le choix, puis le clic, puis, souvent, la source elle-même.

Bruno Patino parle d’une économie de la relation succédant à l’économie de l’attention. Après avoir appris à prolonger notre regard, les plateformes apprennent à prolonger la conversation. Le pape Léon XIV formule le danger autrement : le risque ultime résiderait moins dans le fait de prendre une machine pour une personne que dans celui de perdre le désir d’aller chercher les autres.
Cette fatigue gagne aussi les réseaux sociaux. Plus de la moitié des personnes interrogées disent publier moins qu’il y a cinq ans. Une part croissante des échanges disparaît dans les messages privés, les groupes et les espaces fermés. Après deux décennies d’injonction à l’exposition, l’absence commence presque à devenir un signe de distinction.
Le réel revient également d’une manière beaucoup moins philosophique : le cloud a fini par prendre un code postal. Derrière chaque prompt s’étendent des data centers, des réseaux électriques, des câbles et des besoins en eau. Depuis 2022, près des deux tiers des projets de data centers annoncés ou en construction se situeraient dans des régions déjà soumises au stress hydrique. L’intelligence artificielle devait achever de dématérialiser le monde ; elle nous oblige finalement à regarder concrètement où elle s’installe, nous rappelle Mathilde Saliou dans notre entretien.
Cette géographie explique aussi pourquoi la Chine mérite davantage que son rôle commode d’adversaire dans une nouvelle guerre froide technologique. Là-bas, l’IA frappe surtout par la vitesse avec laquelle elle quitte l’écran : voitures, robots, industrie, commerce, vidéo et services. Bilibili compte 376 millions d’utilisateurs et exporte ses donghua, ses communautés et ses danmu ; Qwen d’Alibaba aurait dépassé deux milliards de téléchargements sur Hugging Face.
La vieille formule chinoise — « traverser la rivière en tâtant les pierres » — décrit bien ce pragmatisme. Pendant que l’Occident continue volontiers à débattre de ce que l’IA est, la Chine regarde ce qu’elle fait, et on vous en dira plus dans ce cahier.
Quand le journalisme est menacé partout, l’une des meilleures façons de le défendre consiste encore à faire du journalisme.
Mission impossible n°7 : Faire corps sans se dissoudre
Au terme du cahier, une idée revient de manière obstinée dans des endroits qui ne semblaient pas devoir se rencontrer : la communauté. Wikipédia repose sur plus de 250 000 bénévoles. Pour attirer les plus jeunes, la fondation mise sur TikTok mais aussi sur des réseaux de mentorat particulièrement actifs en Europe centrale et orientale : la recherche d’appartenance devient elle-même une infrastructure du savoir.
Citizen Facts réunit 1 500 citoyens sur Discord pour enquêter aux côtés de journalistes. L’expérience demande parfois, reconnaît Aude Favre, deux fois plus de travail aux professionnels : les données apportées doivent être vérifiées, certains gestes demeurent réservés aux journalistes et la responsabilité finale reste la sienne. Mais cette lenteur produit quelque chose que l’efficacité mesure mal : des citoyens comprennent de l’intérieur comment une information se fabrique.
Forbidden Stories transforme la collaboration en bouclier. Wikipédia en fait une méthode de connaissance. Les créateurs construisent leur économie autour de communautés. Les publics réinvestissent leurs proches. Même le futur Web des agents force les éditeurs à retrouver les vertus du collectif.
Maria Ressa appelle depuis plusieurs années à une « radical collaboration », capable de dépasser les réflexes de concurrence. Liz Corbin, directrice de l’information de l’UER, arrive au même constat lorsqu’elle affirme que la collaboration est devenue la seule réponse possible à la guerre informationnelle, parce qu’aucun média ne peut la mener seul. Laurent Richard le formule plus simplement : quand le journalisme est menacé partout, l’une des meilleures façons de le défendre consiste encore à faire du journalisme.
Il existe dans cet entretien une scène qui résume peut-être mieux ce cahier que bien des grands principes. Chez Forbidden Stories, chaque mot doit pouvoir remonter jusqu’à un document ou une source. Lorsqu’un chiffre hésite entre 80 et 72 millions, les fact-checkers rappellent les auteurs du document pour trancher. Ils vérifient même la météo. À l’heure où quelques secondes suffisent pour produire des océans de prose vraisemblable, ce geste prend presque des allures de luxe : quelqu’un s’obstine encore à savoir quel temps il faisait.
Mais cette obstination a un coût. Celui du temps passé, des déplacements, des semaines de vérification, des mois d’enquête parfois. Et tandis que les conditions économiques du métier continuent de se tendre, la question finit toujours par revenir : qui peut encore se permettre de travailler ainsi ? « C’est plutôt correctement rémunéré en France, si l’on parle du prix au feuillet. Mais est-ce que toucher entre 1 000 et 5 000 euros pour le rendu final, c’est un salaire décent pour faire du terrain pendant des mois, voire des années ? », s’interroge la journaliste pigiste Romane Mugnier. À force de demander aux journalistes de vivre de peu, de cumuler, d’attendre, de financer eux-mêmes le temps long, on finit par réserver ce métier à ceux qui peuvent se permettre de le pratiquer. Et par transformer peu à peu le journalisme en hobby.
Un vieux dicton populaire (de Thuringe si l’on veut être chauvine), que mon cher ami OZ, aujourd’hui disparu, aimait à citer en bon dadaïste, disait : « Si la garniture est deux fois plus épaisse que le beurre, et le beurre deux fois plus épais que le pain, alors le pain peut bien être aussi épais que l’on veut. » Permettez-moi de le détourner un peu pour décrire le déplacement en cours pour les médias. Nous avons longtemps pensé notre valeur dans l’épaisseur du pain : produire davantage, enrichir les formats, densifier les offres, accumuler les contenus.
Avec les agents, la valeur se joue de plus en plus aussi dans ce qui l’accompagne : le service, le contexte, la personnalisation, l’accès au terrain, la capacité à retrouver une source, la mémoire accumulée par une rédaction, l’intelligence de son public, la possibilité d’agir à partir d’une information, et surtout quelqu’un qui puisse encore répondre de ce qui a été publié. Le contenu reste indispensable, mais il ne suffit plus à lui seul à organiser la relation avec le public. Au terme de ces pages, la mission du journalisme paraît à la fois extraordinairement transformée et étrangement familière. Les interfaces changent, les formats raccourcissent, les robots lisent, écrivent et commencent à agir. Pourtant, au fond du labyrinthe, on retrouve des verbes très anciens : aller voir, écouter, douter, vérifier, relier, raconter, corriger, transmettre. Demain, la puissance d’un média se mesurera moins à tout ce qu’il possède qu’à tout ce qu’il permet de faire.
C’est peut-être une mission qui paraît impossible.
Et qu’il faut continuer d’accepter.
Bonne lecture !

📖 Pour télécharger le cahier de tendances 25 dans son intégralité, c’est par ici
Illustration : Laura Deleuze