Liens vagabonds : qui a encore besoin de critiques à l’ère de l’IA ?

Qui a encore besoin de critiques à l’ère des influenceurs et des opinions générées par l’IA ? Apparemment plus grand monde, à en croire les médias traditionnels eux-mêmes, pourtant longtemps les premiers à défendre ce rôle singulier. Dernier exemple : Michael Phillips, critique cinéma du Chicago Tribune, a dû quitter son poste après plus de vingt ans de service — une première depuis les années 1950, époque où le journal ne restait jamais sans voix critique attitrée. Dans le même temps, Vanity Fair a écarté Richard Lawson, son critique cinéma, au nom d’un recentrage éditorial sur Hollywood. Cherchez l’erreur. Même au New York Times, quatre critiques culturels ont été « reclassés ». Une hémorragie silencieuse, que The New Yorker comparait ironiquement déjà en 2017 à “une version lente et terne du roman Dix petits nègres”. Et la critique culturelle n’est pas la seule concernée. Le journalisme scientifique, lui aussi, subit des coupes. À l’heure où l’on prône partout le “critical thinking”, la critique serait-elle devenue superflue… parce que non rentable ? Sia Michel, cheffe de la rubrique culture du New York Times, justifie cette évolution par un paysage culturel devenu trop fragmenté : « Nos lecteurs ont besoin de guides fiables pour s’y repérer, pas seulement via des critiques traditionnelles, mais aussi à travers des essais, de nouveaux formats narratifs, des vidéos. »

Dans ce désert critique, les algorithmes de recommandation, les contenus générés par IA et les influenceurs taillés pour la viralité prennent le relais. Les derniers journalistes culturels se battent, souvent pour des revenus dérisoires, avec la peur du backlash numérique, la tentation de l’autocensure… et un accès aux sources de plus en plus limité. Lors du dernier Festival de Cannes, plus de cent journalistes ont interpellé l’organisation pour défendre leur droit à de vraies interviews et à un journalisme digne de ce nom. Ils dénoncent un accès réduit aux artistes, de plus en plus réservé aux influenceurs — ces “serviteurs de la communication”, selon le Syndicat français de la critique de cinéma — ainsi que la montée en puissance de contenus artificiels produits par l’IA. « Les véritables interviews sont le seul antidote valable à la manipulation digitale », alertait une lettre ouverte initiée par le journaliste italien Marco Consoli et signée par plus d’une centaine de confrères. Selon eux, les contenus de fond, qui nécessitent un contact direct avec les artistes, sont « plus que jamais nécessaires à l’heure où l’IA est utilisée pour générer de l’audience et produire des contenus inflammables ». Cela dit, les critiques eux-mêmes ne sont pas exempts de reproches. En France, leur proximité et leur connivence avec certains cinéastes a été pointée du doigt, notamment dans l’affaire révélée par Judith Godrèche.

Mais faut-il vraiment se passer de critiques, sous prétexte que chacun peut aujourd’hui publier son avis en ligne ? Ce serait oublier que la critique n’a jamais été qu’un jugement personnel. Elle est un outil d’exploration, de transmission, d’émancipation. Une manière de défendre l’inconnu, de résister au consensus fabriqué, de rendre la complexité intelligible. « La critique est le seul antidote que nous ayons à la publicité payée », écrit Virgil Thomson. « Elle interroge les succès, exalte l’inconnu, défend l’ambiguïté », ajoute A.O. Scott, ex-critique du New York Times, dans Better Living Through Criticism. Elle est aussi une mémoire. « Les réseaux sociaux produisent des contenus volatiles, tandis que la critique forge un corpus durable. Elle ne se contente pas d’analyser l’instant : elle construit une histoire du cinéma », rappelle le Syndicat français de la critique dans Le Monde. Ce qui se joue ici dépasse le sort d’une profession. C’est la possibilité même d’un débat culturel éclairé. Si seuls les contenus viraux, optimisés pour la visibilité, survivent, alors les formes d’art lentes, minoritaires, exigeantes ou expérimentales disparaîtront du champ public. Comme l’écrit The New Yorker : « Si la valeur dépend de la popularité, alors les arts vivants sont perdus d’avance. »

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Groupe Facebook « La France avec Jordan Bardella » : une enquête est ouverte (Le Monde)
  • Mort en direct de Jean Pormanove : la ministre déléguée au Numérique veut attaquer Kick en justice (Télérama)
  • NOVO19, la nouvelle chaîne du groupe Ouest-France, lève le voile sur sa grille (Le Figaro
  • Binge Audio : le studio de podcasts se lance dans la production de documentaires audiovisuels (Satellifacts)

3 CHIFFRES

  • Perplexity annonce qu’elle partagera 80 % des revenus générés par son tout dernier produit avec les éditeurs de presse, rapporte Bloomberg.
  • YouTube reste en tête des distributeurs TV pendant six mois consécutifs, avec 13,4 % de l’utilisation totale de la télévision pour la période de juillet, selon le Nielsen Media Distributor Gauge.
  • Une enquête révèle que la moitié des adultes britanniques craignent que l’IA ne leur vole leur emploi ou ne le modifie.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

L’arrêt de l’aide exceptionnelle « Papier » a peser sur les aides de la presse en 2024

Source : mind media

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • Nous avons échoué dans la lutte contre la désinformation. Et maintenant ? (Noéma)
  • Se débarrasser du doomscrolling (CNN)
  • Les jeunes travailleurs n’ont pas été remplacés par l’IA — les économistes les cherchent simplement au mauvais endroit (Antonio Casilli), réaction à un document de travail rédigé par trois chercheurs de Stanford, intitulé « Canaries in the Coal Mine? Six Facts about the Recent Employment Effects of Artificial Intelligence » (« Les canaris dans la mine ? Six faits sur les effets récents de l’intelligence artificielle sur l’emploi »)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • La Corée du Sud interdit l’utilisation des smartphones en classe (The New York Times)
  • La vidéo de tournée de Will Smith a utilisé l’IA pour générer des spectateurs enthousiastes… le résultat est sinistre (Futurism)
  • Bluesky devient la plateforme de choix pour la communauté scientifique (arsTechnica)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION 

  • YouTube a secrètement fait appel à l’IA pour éditer les vidéos de ses utilisateurs. Les résultats pourraient déformer la réalité (BBC)
  • Après le décès d’un adolescent, OpenAI prévoit d’intégrer des contrôles parentaux à ChatGPT (The Verge)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • La société xAI d’Elon Musk poursuit OpenAI et Apple en justice (The Verge)
  • Meta (comme d’autres plateformes) interdit les publicités politiques en Europe en raison des nouvelles réglementations de l’UE / Règlement européen sur la transparence et le ciblage de la publicité politique (TTPA) (CP Meta)
  • Vous n’êtes pas réellement propriétaire du film que vous venez d’« acheter ». Une nouvelle action collective vise Amazon (The Hollywood Reporter)
  • Le journal brésilien Folha de São Paulo poursuit OpenAI pour violation du droit d’auteur (Folha De S.Paulo)
  • Des groupes de médias japonais poursuivent en justice le moteur de recherche IA Perplexity pour violation présumée de droits d’auteur (Financial Times)

JOURNALISME

  • Un journaliste de presse écrite peut-il devenir reporter à la télévision ? Certains rencontrent des difficultés importantes. D’autres trouvent le succès. (Poynter)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • La nouvelle fonctionnalité IA de WhatsApp vous permet de reformuler et d’ajuster le ton de vos messages (TechCrunch)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Google Traduction rivalise avec Duolingo grâce à de nouveaux outils pédagogiques (TechCrunch)
  • “On n’a jamais envie de décrocher” : des employés de TikTok alertent sur l’impact de l’application chez les adolescents dans une vidéo récemment dévoilée (CNN)
  • Le chatbot d’Instagram a aidé des comptes d’adolescents à planifier leur suicide — sans possibilité pour les parents de le désactiver (The Washington Post)

STREAMING, OTT, SVOD 

  • La dernière initiative de Netflix pour vous inciter à binge-watcher : des watchlists basées sur votre signe astrologique (Variety)
  •  Le film le plus regardé de l’histoire de Netflix est une comédie musicale animée (Bloomberg)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Spotify lance une fonctionnalité de messagerie intégrée à son application, dans l’espoir que cette nouvelle fonctionnalité de messagerie directe stimulera l’écoute et « suscitera l’engouement » (Variety)
  • Apple s’associe à TuneIn pour renforcer ses fonctionnalités radio face à la concurrence dans le domaine du streaming (Reddit)
  • Spotify dévoile ses chansons de l’été (Axios)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  •  Le “vibe-hacking”, nouvelle grande menace liée à l’IA  (The Verge)
  • « La nouvelle encyclopédie » : comment certains enfants utiliseront l’IA à l’école cette année (CNN)
  • Une enquête suggère que les internautes continuent de cliquer sur les liens après avoir lu la note d’information de « Google AI Overview » (Press Gazette) (Enquête datant de mai 2025, auprès de 1000 adultes aux Etats-Unis, Pollfish pour NP Digital)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • LinkedIn intensifie sa campagne publicitaire vidéo et fait appel à davantage d’éditeurs et de créateurs pour stimuler sa croissance (Reuters)
  • Les vidéos « AI slop » peuvent être agaçantes, mais elles accumulent les vues — et les revenus publicitaires (NPR)

Par Kati Bremme, Océane Ansah et Alexandra Klinnik 

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