Les chatbots au service de la narration : retour sur Alfred Premium, le botdocumentaire d’Arte et de l’ONF

Par Catherine Martellini, créatrice de contenu multiplateforme, éditrice et journaliste. Billet invité présenté dans le cadre d’un partenariat éditorial entre la plateforme FMC Veille du Fonds des Médias du Canada (FMC) et Méta-Media. © [2019] Tous droits réservés.

Les chatbots, ou robots conversationnels, se sont multipliés ces dernières années et sont devenus un outil facilitant la relation client. Dans les médias, ils sont utilisés pour informer et l’on a pu voir quelques fictions interactives être développées. Quand Arte et l’Office National du Film (ONF) se sont demandés à quoi ressemblera le e-commerce dans 10 ans, ils n’ont pas opté pour un documentaire traditionnel, mais pour un format interactif et conversationnel sur Messenger pour faire découvrir aux utilisateurs les rouages des achats en ligne. Retour sur le processus créatif d’Alfred Premium.

L’idée originale d’explorer les dédales des transactions numériques est venue de Joël Ronez, un ancien responsable du pôle Web d’Arte France, maintenant à la tête du réseau de balados français Binge Audio.

« L’intention était vraiment d’aborder tout le processus d’achat, de la consultation de sites en passant par les critiques des internautes et des publicités qui sont proposées aux consommateurs à l’aide des algorithmes de Google, d’Amazon et de Facebook entre autres », explique Martin Viau, directeur des technologies à l’ONF, ayant aussi agi à titre de producteur dans le cadre de ce projet.

« Nous désirions aussi comprendre comment les nouvelles technologies affectent notre vie commerciale, et ce que ça signifiera dans 10 à 15 ans pour un consommateur d’avoir tout automatisé ses transactions, ajoute Marie-Ève Babineau, chargée de production à l’ONF, qui a commencé à travailler sur le projet il y a plus d’un an. L’hypothèse avancée était qu’à la longue, les consommateurs perdraient le contrôle de leurs achats. »

La production d’Alfred Premium aura duré près de quatre ans et aura vu défiler plusieurs équipes de création et de production, autant de l’ONF que d’Arte. Les deux organisations jouissent en effet d’une entente de coproduction depuis plusieurs années, s’échangeant à tour de rôle la mise en œuvre des projets.

« C’est Arte qui a amorcé ce projet, mais nos deux équipes se complètent toujours dans chacun d’entre eux », précise Martin Viau.

À format atypique, processus atypique

Bien que l’histoire aurait très bien pu être racontée dans un format linéaire, les équipes d’Arte et de l’ONF ont plutôt opté pour un tout nouveau format interactif peu exploité jusqu’à maintenant: le robot conversationnel (ou chatbot en anglais).

Diverses avenues avaient été explorées en ateliers de remue-méninges pour le format, mais ont été par la suite abandonnées. C’est le cas de l’une d’entre elles, qui consistait à créer une extension pour un navigateur qui guiderait l’usager dans son processus d’achat du début à la fin.

« On s’était un peu inspiré d’une extension existante dans Chrome qui, lorsque tu magasines un article sur Amazon, te redirige vers des boutiques physiques près de chez toi qui vendent le même article », mentionne-t-il.

Or, après avoir laissé mijoter l’idée pendant quelques semaines, les équipes en sont venues à la conclusion que la nécessité d’installer un module à un navigateur découragerait probablement la moitié des gens à vivre l’expérience.

C’est à ce moment que le robot conversationnel s’est imposé. Mis à part une expérience fictive dans laquelle les utilisateurs conversent avec un robot personnifiant Hemingway sur Messenger, les équipes avaient peu d’exemples sur lesquels s’appuyer, sinon les robots conçus pour des produits commerciaux.

Ce qui distinguait aussi le processus de création d’Alfred Premium des autres productions, ce sont les divers corps de métier qui se retrouvaient autour de la table durant les ateliers de création.

« Ces métiers cohabitent souvent, mais ils ont rarement l’occasion de créer de façon conjointe, souligne Martin Viau. On a appris beaucoup en travaillant avec eux. »

C’est ainsi qu’un journaliste a effectué un travail de recherche rigoureux pour approfondir chacun des six grands axes que l’ONF et Arte souhaitaient aborder : la transaction numérique, la quête de la performance, le vortex des critiques des internautes, l’identité numérique des individus, le tunnel d’achat infini et l’automatisation des transactions. Des spécialistes en représentation de données, des experts UX et en commerce électronique ont également mis la main à la pâte.

« Si ce sont parfois les auteurs qui portent les projets de A à Z et que notre apport consiste davantage à les aider à les développer, cette fois-ci, c’était vraiment un projet de producteurs: nous sommes allés dénicher les bonnes personnes pour nous aider à en parler », affirme Marie-Ève Babineau.

L’émotion et le robot : le piège de l’anthropomorphisme

La création du robot Messenger aura pris plus d’un an et s’est déroulée en plusieurs étapes.

La rédaction du « récit conversationnel » d’Alfred Premium a été réalisée par Pierre Corbinais, un scénariste français expérimenté dans les jeux vidéo, qui s’est servi d’un logiciel interactif pour proposer un scénario en arborescence. Le fonctionnement de celui-ci s’apparente un peu à une histoire dont vous êtes le héros. Ainsi, une réponse à une question du robot développe d’autres chemins, mais tous les chemins mènent inévitablement au même dénouement.

Le scénario a ensuite été adapté aux différents marchés.

« La version québécoise a été réalisée par Catherine Éthier puisqu’on considérait que le ton humoristique du robot correspondait parfaitement à sa plume », mentionne Marie-Ève Babineau.

Outre le ton humoristique, comment arrive-t-on à susciter des émotions avec un robot conversationnel à l’instar d’un format de documentaire plus linéaire?

« C’est un peu comme ça qu’on est tombé au départ dans le piège de l’anthropomorphisme, explique Martin Viau. Une créatrice de jeux vidéo française avait écrit une première version dans laquelle le robot avait une personnalité, mais on avait un malaise à aller dans ce sens-là. »

Une bonne décision, de son avis, puisque les utilisateurs ont pour la plupart vécu une émotion, pour ceux qui ont expérimenté Alfred Premium jusqu’à la fin.

« Ils ont notamment ressenti de l’impatience, mais aussi de l’inquiétude à un certain moment où ils se sont mis à douter que le robot procède réellement à un achat. »

« As-tu vu le dernier “botdocu”? »

Outre le processus créatif plus atypique, la découvrabilité d’un tel format auprès du public constituait un enjeu certain.

En effet, comment inciter les gens à vivre l’expérience? C’est là que le format linéaire est venu à la rescousse. De courtes vidéos, sobres et efficaces, ont été publiées sur Facebook pour les attirer vers la discussion Messenger. Sinon, les canaux habituels comme l’infolettre des deux entités et leurs plateformes respectives ont servi. Un site Web a aussi été créé par souci d’accessibilité.

 

Malgré tout, l’expérience s’est soldée par des statistiques de visionnement un peu décevantes par rapport à d’autres productions interactives à succès de l’ONF, comme Fort McMoney. Une situation qui s’explique, selon Martin Viau, par son format atypique.

En effet, certains ne se rendaient pas jusqu’à la fin. « C’était notamment difficile de leur faire comprendre qu’ils pouvaient commencer l’expérience, l’interrompre et y revenir lorsqu’ils auraient plus de temps. »

L’ONF croyait que le fait de proposer l’expérience sur une plateforme employée par la majorité des gens faciliterait l’accès à un public plus large, mais ils se sont aperçus que les utilisateurs ne fréquentaient pas Facebook et Messenger nécessairement pour discuter avec un service. En France, le public a été un peu plus réceptif.

Malgré les résultats, le jeu en a valu la chandelle, soutient-il, ne serait-ce que sur le plan des apprentissages acquis pour détourner les technologies à des fins documentaires.

« C’est d’ailleurs un des mandats de notre studio interactif à l’ONF, d’explorer de nouveaux formats et de voir ce que l’on peut en tirer », affirme Martin Viau.

Alfred Premium se poursuit toujours sur Messenger et les retombées pourraient donc être différentes d’ici les prochains mois.

L’équipe se prépare à lancer une version pour enceinte connectée dans l’optique de pousser l’expérience encore plus loin.

 

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Crédits: Une idée originale de Joël Ronez, créée en collaboration avec Pierre Corbinais et Émilie F. Grenier. Adaptation québécoise par Catherine Éthier. Une coproduction d’ARTE France et de l’ONF. Voir tous les crédits.

Liens Vagabonds : le jeu vidéo, premier marché culturel français

A RETENIR CETTE SEMAINE

Gaming – L’événement qui fait le buzz ce week-end : la 10ème édition de Paris Games Week, le plus grand salon français du jeu vidéo et symbole de l’excellence nationale dans le domaine. Au menu : des tests de jeux comme Dragon Ball Z et Doom Eternal en avant-première, rencontres avec des professionnels, présentation de nouveaux hardware comme Shadow, un PC surpuissant dans le cloud et bien sûr des tournois pour ceux qui veulent goûter à la gloire. Lorsqu’on regarde les chiffres, la ferveur s’explique : en France, le secteur est le premier marché culturel et pèse 5 milliards d’euros. Les français sont particulièrement épris des jeux vidéo. Médiamétrie compte 10,6 millions de pratiquants « grand public », 2,9 millions d’« e-sportifs loisir » et 1,3 million d’e-sportifs amateurs qui se sont déjà inscrits à des compétitions. On y aborde également des enjeux sociaux, comme le sexisme en recul dans le secteur. A suivre jusqu’à la clôture du salon le 3 novembre.

Streaming/Vidéo – La plateforme HBOMax débarquera au printemps 2020 et compte atteindre 50 millions d’abonnés d’ici 5 ans.  L’offre sera beaucoup plus chère que celle des concurrents. Avec Apple et Disney sur le marché, les coûts de production des séries peuvent désormais atteindre les 25 millions par épisode. En France, Brut, qui est devenue la « deuxième plus grosse page Facebook de média » aux USA en un an, lève 40 millions de dollars. Enfin, TF1 mise sur le numérique pour redresser ses comptes

Prix Albert Londres  – Mardi, les Prix Albert Londres ont été remis à Paris. Le 81e prix Albert-Londres de la presse écrite revient à Benoît Vitkine (Le Monde) pour six enquêtes publiées entre 2018 et 2019. Dans la catégorie audiovisuel, Marlène Rabaud a remporté le prix pour son documentaire Congo Lucha, diffusé sur la RTBF et la BBC et prochainement programmé par France 2. Le Prix du livre a été décerné à Feurat Alani pour Le Parfum d’Irak, œuvre qui a également fait l’objet d’une adaptation en websérie.

3 CHIFFRES

19% – des mobinautes désactivent toutes les notifications 

1 sur 6 français est touché par l’illettrisme numérique 

1,3 million – le nombre d’e-sportifs amateurs en France, qui sont en grande majorité masculine (90 %), jeune (91 % de 15-34 ans), et issus de catégories socioprofessionnelles supérieures (54%).

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ES avec l’équipe Méta-Media

La technologie VR au service de la création

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Plutôt que de s’asseoir passivement devant un écran, le format immersif permet au spectateur de plonger au cœur de l’action et d’incarner un personnage. Si les professionnels de l’audiovisuel ne sont encore en phase d’expérimentation, leur enthousiasme pour la réalité virtuelle est réel. Retour d’expérience à l’occasion de Médias en Seine 2019.

La technologie VR : une évolution logique de l’industrie

Pour le producteur et fondateur d’Atlas V Antoine Cayrol, la VR n’est pas un medium, mais qu’une évolution de plus dans l’histoire du progrès technologique. Elle est le résultat de deux tendances de fond : le rapprochement des écrans et la tendance à l’ultra-réalisme. Au fil des ans, l’écran n’a fait que se rapprocher du spectacteur pour se situer au final à 2 cm de ses yeux : écran de cinéma, écran de télévision, écran d’ordinateur, écran de smartphone et disparition de celui-ci avec les lunettes VR. Par ailleurs, les technologies ont poussé vers l’utra-réalisme : noir et blanc, couleur, relief, mono, stéréo, dolby, dolby atmos, son spatialisé et interaction. Aujourd’hui, la disparition de l’écran et l’interaction ne sont que des moyens en plus de rapprocher le spectateur de l’histoire.

« C’est une demande l’audience de rentrer dans les histoires, d’avoir plus de choix et plus d’émotions » affirme Antoine.

Source : Mirror (capture d’écran)

Ces outils permettent aux réalisateurs de renouer avec une certaine forme de photo-réalisme.

« Pour Mirror, nous avons scanné cent-cinquante expressions de visages d’une actrice pour pouvoir les répliquer sur son avatar en réalité virtuelle » explique Pierre Zandrowicz.

« Je dirigeais directement l’actrice dans le décor VR. Je lui décrivais énormément le décor autour d’elle, afin qu’elle y associe des émotions » ajoute-t-il.

La VR est une technologie qui permet de renouer la confiance avec le public. La VR incite à l’interactivité. Le spectateur a le sentiment d’être dans le film. Il a envie d’interagir. Pour la première fois, celui-ci peut voir ce qu’on lui cache.

« Les moteurs de jeu permettent de faire des expériences roomscale à mi-chemin entre le cinéma, le théâtre et le jeu vidéo. Le spectateur peut se mouvoir, interagir et toucher des choses » affirme Antoine Cayrol

« C’est très intéressant pour un réalisateur de voir ce que les spectateurs regardent spécifiquement dans un film VR » ajoute Nicolas Casavecchia.

Une plus grande marge de manœuvre pour les créateurs

« Quand je travaille avec un moteur de jeu vidéo en temps réel, j’ai cette capacité d’improvisation que je n’aurais pas dans l’industrie du cinéma classique où lorsqu’une scène est tournée, je ne peux pas revenir en arrière »  affirme Martin Allais

Là où l’industrie du cinéma est beaucoup plus séquentielle, les logiciels utilisés pour la VR permettent de revenir sur une scène tournée en 360 et de la modifier sans coût de tournage supplémentaire. 

« Avec la réalité virtuelle, j’ai découvert le temps réel. En quelques clics sur Unreal ou Unity, je peux changer la lumière et l’angle de la caméra. Je peux aussi recréer un espace avec de fausses matières, de fausses personnes » ajoute Pierre Zandrowicz .

Battlescar, de Nico Casavecchia et Martin Allais

Les professionnels se permettent ainsi d’envisager beaucoup plus de possibilités dans la phase de création.

« Battlescar est une oeuvre exploratoire. Nous sommes passés par de très nombreuses versions du script et de l’audio avant la phase finale. Nous avons improvisé pendant trois ans » explique Martin Allais.

Source : Battlescar (capture d’écran)

Cette technologie ouvre une brèche importante pour tous les réalisateurs. Même les professionnels du cinéma classique s’en emparent. Steven Spielberg a ainsi eu recours aux outils actuels de réalité virtuelle afin de diriger certaines scènes de son film Ready Player One. En portant un casque de réalité virtuelle, il pouvait embrasser d’un seul regard tout un décor numérique, se représenter les acteurs comme leurs avatars et planifier ses prises de vue. 

Malgré ces avancées technologiques, Steven Spielberg souligne : « Je ne mets jamais un film au service de la technologie, mais toujours la technologie au service du film. Elle permet de réaliser ce genre de films, mais il faut réussir à la faire complètement disparaître pour qu’on ne se concentre que sur l’histoire et les personnages.»

« Désormais, les réalisateurs de renom s’intéressent à la VR mais l’obstacle le plus difficile à passer est cet abandon du cadre » explique Benjamin Hoguet, spécialiste VR.

Une frontière de plus en plus poreuse avec l’univers du jeu vidéo

Aujourd’hui, la frontière est très floue entre un jeu vidéo et une histoire dans laquelle le spectateur interagit. Les professionnels du cinéma et des jeux vidéo utilisent souvent les mêmes outils. 

« Le plus difficile, c’est d’intégrer dans l’expérience la notion de corps. C’est pour ça que beaucoup de professionnels de VR viennent du théâtre. C’est la grosse équation à résoudre » explique Jan Kounen

« On parle souvent de la clarté des jeux vidéo en évoquant le fait qu’on apprend en faisant l’expérience de quelque-chose. Cette notion expérientielle m’a beaucoup apporté dans l’écriture » explique Martin Allais 

 « Il faut trouver des formules pour faire croire à une interactivité là où on ne fait qu’orienter le spectateur »  affirme Antoine Cayrol.

 « Avec la VR, nous laissons davantage de choix au spectateur comme dans la vie, mais nous utilisons les artifices de la mise en scène pour recréer un sentiment d’expérience. Il n’y a plus de valeur de plan donc il faut trouver d’autres moyens d’emmener le téléspectateur quelque part. Si on veut qu’il tourne la tête, on peut par exemple déclencher un son spatialisé derrière lui » explique Jan Kounen.

La VR se cherche encore, mais elle permet d’intégrer de la narration et des choix à l’intérieur d’une expérience interactive. Pour Jan Kounen, il y a quelque chose de l’ordre du fantasme du cinéma : on rentre dans le film pour interagir avec lui. Pour le public, il reste un apprentissage à faire qui passe par le corps pour profiter pleinement des expériences VR. Lorsque celui sera intégré, les producteurs pourront alors complexifier leur écriture.

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Crédit photo : Neon Brand via Unsplash

[Etude] la technologie de plus en plus intégrée dans le quotidien des rédactions

Par Diana Liu, France Télévisions, MediaLab

Piratage, désinformation, violence en ligne et physique contre les journalistes, crise de confiance : voici quelques-uns des enjeux principaux que doivent affronter les médias dans notre ère de vertige digital. La technologie numérique émerge comme un outil clé de contre-attaque pour la sécurisation des communications jusqu’à la vérification des faits, mais les salles de rédaction lui donnent-elles la place qu’elle mérite ? 

Selon l’édition 2019 du rapport sur l’état de la technologie dans les rédactions mondiales du Centre International des Journalistes (ICFJ), réalisé auprès de plus de 4.000 journalistes de 149 pays et de 14 langues, la transformation est en cours. Il y a deux ans, ce même rapport révélait que les journalistes avaient du mal à faire face à la révolution numérique. Mais le pari n’est pas encore gagné. Quelles sont les tendances sur l’utilisation de la tech dans le journalisme, et quelles pistes à dégager pour l’avenir des médias ?

Technologie et journalisme : 5 tendances

1. Cybersécurité, enfin une prise de conscience

Alors que les journalistes tentent de se frayer un chemin dans un environnement de plus en plus dangereux, la cybersécurité devient une première ligne de défense incontournable. L‘heure est à la prise de conscience : plus des deux tiers des journalistes et des salles de rédaction sécurisent leurs communications, un bond significatif par rapport à 2017 lorsque moins de la moitié des journalistes employaient des techniques de cybersécurité. L’outil de préférence : des applications de messagerie cryptées. 

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

D’autres mesures de sécurité sont beaucoup moins utilisées, telles que le cryptage de courriel, d’appel téléphonique ou l’usage d’un VPN. Un quart ou encore moins des salles de rédaction s’en servent.

2. La désinformation de plus en plus contrée avec des outils numériques

Prise de conscience aussi des directeurs de rédaction vis-à-vis du problème de désinformation, ainsi que l’émergence des outils numériques pour lutter contre. 75% des directeurs s’inquiètent de l’impact de la désinformation sur l’industrie, et un tiers affirme que leur organisation emploie des vérificateurs spécialisés pour vérifier la véracité des informations de leurs reportages. Cependant, moins de la moitié des journalistes disent que la désinformation influe sur leur travail quotidien.

Malgré cette différence d’opinion, les journalistes se tournent de plus en plus vers des outils numériques de vérification des faits tels que Google Fact Check Tools, Facebook Fact Checker, Storyful et Dataminr. Un quart des journalistes disent utiliser ces outils au moins une fois par semaine, et plus d’un tiers des directeurs de l’information disent la même chose. Deux fois plus de journalistes utilisent les outils de vérification des réseaux sociaux aujourd’hui comparé à il y a deux ans.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

3. L’engagement et la restauration de la confiance du public passent également par des outils des réseaux sociaux

De manière globale, la crise de confiance dans les médias est l’une des préoccupations les moins importantes des directeurs de rédaction, un changement par rapport au sondage de 2017. 

Mais des efforts sont faits en faveur de l’engagement et de la confiance du public. Plus de 60% des salles de rédaction et plus de 50% des journalistes se concentrent davantage sur les articles d’intérêt public et citent plus de sources pour bâtir la confiance. On constate aussi une utilisation notable des réseaux sociaux, l’outil numérique le plus fréquemment utilisé par des journalistes pour interagir avec leur public (82% l’utilise au moins une fois par semaine), trouver du contenu généré par les internautes à rajouter aux articles (68%) et engager ses communautés (67%).

A noter par ailleurs, la montée en puissance des applications de messagerie pour engager le public. 69% des journalistes l’utilisent au moins une fois par semaine, surtout en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient / Afrique du Nord, par rapport au 63% pour Twitter ou d’autres microblogs.

4. L’utilisation des données pour produire et diffuser des reportages 

Les journalistes sont montés en compétence concernant l’utilisation des données pour produire et diffuser des reportages. Selon le rapport, c’est le plus grand changement dans la manière dont les journalistes font leur métier aujourd’hui. 61% des journalistes analysent et utilisent les données pour des articles au moins une fois par semaine, comparé à 36% il y a deux ans. 35% produisent également des visualisations de données et des infographies, comparé à 27% en 2017.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

5. Les salles de rédaction hybrides se multiplient

Alors que de nombreuses salles de rédaction sont passées à un modèle mélangeant diffusion traditionnelle et numérique, le pourcentage de salles de rédaction exclusivement numériques a diminué ou est demeuré stable depuis 2017, sauf en Asie de l’Est et du Sud-Est. La baisse la plus marquante des salles de rédaction uniquement numérique a eu lieu en Amérique du Nord (de 33% à 22%) et en Eurasie (de 55% à 45%).

On s’appuie également sur une plus grande diversité de formats pour distribuer son contenu, même si les réseaux sociaux restent dominants. Environ 66% des médias d’information diffusent du contenu dans au moins quatre formats, une hausse importante par rapport à 40% en 2017. Outre les productions pour les réseaux sociaux, les formats populaires comprennent la vidéo (35%), les applications de messagerie (27%), les newsletters (27%) et le livestreaming (24%).

4 défis pour l’avenir

1. Embaucher davantage de spécialistes de la tech, surtout chez les femmes

Même si l’utilisation de certains outils numériques (les plateformes de vérification des faits, les réseaux sociaux et la création de contenu numérique) est à la hausse, les journalistes et les directeurs de rédaction ayant une expérience avancée dans les technologies, telles que la cybersécurité ou les analytiques, sont toujours peu nombreux.

Au moment de leur embauche, 19% des journalistes possédaient des compétences en analyse et 7% avaient des compétences en cybersécurité, tandis que 43% possédaient des compétences dans des outils numériques et vidéo. Seuls 4% des employés des rédactions sont des professionnels de la technologie (développeurs de produits), une légère augmentation par rapport à 2% en 2017.

Les femmes occupent désormais la moitié ou plus des postes de direction dans 4 sur 8 des régions étudiées, et la majorité des postes de journalisme en Europe et en Amérique du Nord. Toutefois, les femmes sont moins nombreuses à avoir des compétences numériques que les hommes au moment de l’embauche. Environ 25% des femmes n’avaient aucune expérience numérique, comparé à 15% des hommes. 48% des femmes possédaient deux compétences techniques ou plus, comparé à 55% des hommes.

2. Proposer des formations plus poussée pour les journalistes (qui sont en demande)

Le sondage constate un décalage entre la demande et la disponibilité des formations spécialisées.

Les salles de rédaction offrent surtout des formations en vidéo et audio, mais les journalistes souhaitent également recevoir plus de formation sur des sujets tels que le journalisme de données, la cybersécurité, le podcasting et les outils de vérification des faits.

Le domaine dans lequel les journalistes veulent le plus de formation est le journalisme de données : 79% des journalistes souhaitent une formation sur l’analyse des données, alors que seulement 35% des salles de rédaction l’offrent. De plus, les journalistes accordent davantage d’importance au journalisme de données que les directeurs de rédaction : 65% des journalistes trouvent que cela a un impact positif sur leur travail par rapport à 55% des directeurs.

L’écart le plus fort entre la demande et la disponibilité des formations concerne l’utilisation et la compréhension de l’IA. 42% des journalistes veulent une formation en IA tandis que seulement 5% des salles de rédaction l’offrent.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

3. Réussir l’intégration de l’IA dans les rédactions 

Presque deux tiers des directeurs affirment que l’intégration d’IA dans la salle de rédaction (robot-journalisme, logiciels de transcription, indexation des images, etc) est un défi de taille — le deuxième plus grand challenge après le développement de nouveaux modèles de revenus.

Dans six des huit régions, 50% ou plus des directeurs de rédaction citent l’IA comme préoccupation centrale, en particulier les directeurs en Asie de l’Est et du Sud-Est (70%), en Asie du Sud (69%) et en Amérique latine et dans les Caraïbes (68%). Les directeurs en Europe, eux, sont moins de 50% à être préoccupés par le défi d’IA. À l’ère actuelle, seulement 6% des journalistes utilisent l’intelligence artificielle et le robot-journalisme quotidiennement, et 10% les utilisent chaque semaine.

4. Tirer profit de la technologie pour diversifier ses revenus

Alors que le sondage de 2017 montrait une industrie mal équipée pour faire face à la révolution numérique, les données de 2019 indiquent que le développement de nouvelles sources de revenus semble être le plus gros défi chez 73% des directeurs de rédaction, étant donné que 54% de ces derniers affirment que la publicité n’est plus leur principale source de revenus. Cependant, plus d’un quart des directeurs s’attendent à ce que les abonnements numériques deviennent une source importante de revenus au cours de la prochaine année.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

Autre grande difficulté, sauf en Amérique du Nord — recruter et engager des journalistes. À l’échelle mondiale, 55% des salles de rédaction l’affirment, mais le chiffre baisse à 28% en Amérique du Nord. C’est un peu paradoxale, étant donné le taux de licenciement important dans le secteur : 40% des journalistes ont déjà perdu un poste en raison de coupes budgétaires et 70% ont travaillé en free-lance à un moment de leur carrière.

Cependant, il semble y avoir un consensus sur les possibilités qui s’ouvrent grâce à la technologie numérique. 58% des directeurs de rédaction estiment que les réseaux sociaux contribuent à l’augmentation des revenus, 56% affirment la même chose pour le contenu vidéo et audio, 53% pour les formats visuels et interactifs et 40% pour le journalisme de données. 

Dans l’ensemble, une intégration réfléchie de la technologie vient épauler de plus en plus l’expertise journalistique afin de relever les défis actuels des médias. Chose à la fois prometteuse et exigeante, car il y a encore beaucoup de boulot à faire.

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Crédit photo : Matthew Guay – Unsplash

Liens vagabonds : les GAFA paieront-ils un jour les contenus à leur juste prix ?

À retenir cette semaine

GAFAS & éditeurs – Facebook lance vendredi son onglet info et va payer les éditeurs. Enfin certains. Mais, tout comme Google, Facebook,efuse de payer pour des liens enrichis. Et les médias feraient bien de se souvenir des essais précédents de Facebook envers les médias. (Ah, et Breitbart sera aussi bénéficiaire et cela ne résoudra pas la crise de l’info, d’autant que l’info locale ne sera pas payée.)

Les professionnels des médias français se positionnent dans une tribune signée par plus de 1.100 journalistes et personnalités accusant Google de bafouer la loi, fait discutable, et réclament une contre-attaque des pouvoirs publics. La France dépose plainte contre Google auprès de l’autorité de la concurrence.

Info – CNN lance une offre d’agrégation d’infos afin de concurrencer les offres Apple et Facebook News. Amazon lance aussi sa chaîne info avec le contenu des autres ! Et LinkedIn a maintenant une rédaction de plus de 65 journalistes.

Streaming Netflix lève 2,2 milliards  de dollars d’obligation (ce qui porte sa dette à 14 mds $ ) pour faire face à l’arrivée des gros concurrents Disney +, Apple TV +, HBO Max et Peacock. Rakuten lance son service de AVOD dans 40 pays en Europe et l’investisseur tchèque Daniel Kretinsky entre au capital du groupe média allemand ProSiebenSat1. Dans le même temps, la BBC perd son jeune public, avertit le régulateur britannique.

Sociétés de production – le Français Banijay en passe de racheter le géant hollandais de la téléréalité Endemolshine pour deux milliards d’euros.

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ES avec l’équipe Méta-Media

Les nouvelles technologies au service de l’humain et de ses intuitions (Médias en Seine)

Par Diana Liu, France Télévisions, MediaLab

Le progrès technologique peut susciter une réponse plutôt manichéenne – soit on se revendique “early adopter” technophile soit on se montre techno-sceptique voire technophobe. Le festival Médias en Seine était l’occasion de parler innovation, start-ups, IA et nouvelles technologies. L’objectif : se débarrasser des discours à sensation pour réfléchir réellement sur ces techniques émergeantes et leurs enjeux dans un paysage médiatique en profonde mutation. Au programme : des prévisions ni utopiques ni dystopiques, mais plutôt pragmatiques, qui considèrent l’innovation comme un élargissement de l’intuition humaine. 

L’accessibilité et l’intuition au cœur des futures technologies

A quelles nouveautés devons-nous nous attendre ? Le matériel va changer, les moyens de télécommunication vont évoluer et beaucoup plus vite qu’on le croit. Les grandes lignes de cette évolutions : « Une plus grande accessibilité utilisateur sur le plan technique et dans la création des contenus » d’après Simon Latapie, directeur des opérations à VLC et Guillaume Grallet, spécialiste des technologies du Point et de France 24

Pour obtenir cette accessibilité, l’outil clé sera « l’interopérabilité » — la capacité des systèmes (et des utilisateurs) à lire et à communiquer sans discontinuité via n’importe quel format et n’importe quelle plateforme. L’idée : adapter les contenus pour qu’on puisse les consommer quand on veut, de la manière la plus fluide possible.

Mais pour permettre cette interopérabilité, encore faut-il de la 5G. Et celle-ci tarde à être déployée en France. « La 5G est une évolution très importante du standard. C’est la faculté technique à fabriquer des fonctions techniques qui sont comprises par tous les équipements qui vont l’adapter » explique Bernard Fontaine, directeur de l’innovation technologique à France Télévisions. À suivre aussi : les travaux sur la 6G en cours actuellement dans divers pays, en Finlande et en Chine chez Huawei.

Simon Latapie précise que « l’accessibilité est souvent synonyme d’intuition, plus que de nouvelle technologie. » En effet, c’est l’intuition des utilisateurs qui influence l’évolution des nouvelles technologies. Les lunettes de réalité augmentée telles les Google Glass rentreront-elles dans ce cas de figure ? Guillaume Grallet parie dessus. Il y a aussi la commande par le cerveau, qui semble venir tout droit d’un film de science-fiction… mais pas tant que ça. « Facebook a racheté CTRL Labs, un studio new-yorkais qui a mis au point un bracelet qui veut interpréter les signaux électriques de notre cerveau — en gros, savoir ce que l’on pense. Il faut suivre les travaux de la Royal Society en Angleterre et les législateurs chiliens qui s’intéressent aux données neurologiques. »

Groupes médias et start-ups doivent s’associer pour innover ensemble

Anticiper les usages de demain suscite l’enthousiasme, mais on se heurte souvent à une autre réalité — les difficultés de mise en application, particulièrement au sein des grands groupes. Dans les médias comme dans d’autres industries, on oppose les start-ups agiles et disruptives aux plus grandes structures qui ont tendance à méfier du risque et du changement. Or pour affronter les défis des mutations du paysage médiatique, mieux vaut collaborer que rester en concurrence.

Deux exemples de collaboration de start-ups technologiques avec un groupe Média : Excense, un logiciel qui permet de réaliser des présentations interactives riches, impactantes et pédagogiques, et Newsbridge, une plateforme d’indexation et de montage d’images vidéos qui aide les journalistes et les documentalistes dans la création de reportage. Les deux start-ups se sont associés avec France Télévisions afin de développer leur produit en collaboration avec les équipes des chaînes, dans un intense processus de test-and-learn.

Quels sont ces nouveaux savoir-faire techniques ? Dans le cas de Newsbridge, l’IA et les technologies cognitives permettent de s’attaquer à un problème de taille : l’inondation d’une télévision par les contenus vidéo. « En 2018, on a tourné plus de 15 millions d’heures de vidéo. Dans 10 ans, on pourra multiplier ce chiffre par 10. La problématique à laquelle on répond est donc — comment traiter tout ce contenu-là avec des équipes qui ne sont pas de taille illimitée ? » explique Frédéric Petitpont, fondateur de Newsbridge.

Lorsque le développement de produit se fait en temps réel avec les utilisateurs, la technologie s’adapte plus rapidement aux besoins de ces derniers. « Ce qui est intéressant c’est de voir comment la technologie peut aider les personnes à travailler avec plus de confort et moins de contrainte. » ajoute Frédéric Petitpont.

L’intelligence artificielle n’a pas vocation à nous remplacer, mais à nous assister

Nous avons tous entendu des prédictions apocalyptiques sur la nouvelle ère de l’intelligence artificielle. Selon Dr. Luc Julia, co-créateur de l’IA Siri, et Eric Scherer, directeur de la prospective et de l’innovation à France Télévisions, « il ne faut pas basculer dans une science fiction à la RoboCop, mais appréhender et canaliser cet outil à bon escient. »

Les cas d’utilisation d’IA se multiplient dans plusieurs secteurs — la médecine, les transports « et les médias » nous rappelle Eric Scherer. « Les algorithmes appliqués nous ont déjà permis d’améliorer des choses, comme la personnalisation des contenus à la place du “carpet bombing” – soit le fait d’inonder tous les canaux avec le même contenu . » Les bots traitent déjà les résultats sportifs, financiers et électoraux dans les rédactions et permettent ainsi aux journalistes de se dégager du temps pour des activités à plus forte valeur ajoutée : interview, enquête, analyse. L’IA permet également de réduire le bruit d’internet ou de détecter les signaux faibles.

La prochaine étape à franchir ? Utiliser l’IA pour lutter contre les fake news et la désinformation. « On essaie de regarder comment on peut labeliser une information à partir des ses composants. Comme un label bio sur un produit alimentaire qui identifie les colorants et les additifs, on espère à terme pouvoir avoir un label pour une information vérifiée et traçable. » L’IA pourrait également être un outil d’interaction et de co-création de contenus entre les médias et leur audience.

Il ne faut pas pour autant minimiser les polémiques autour de l’IA telles que les deepfakes ou le problème du biais algorithmique. « Il y a des problèmes éthiques liés au choix des données pour nourrir les algorithmes et aux choix des ingénieurs qui les développent. » affirme Eric Scherer. Mais ces questions ne doivent pas empêcher les groupes média de se servir de ces outils à des fins constructives. « N’ayons pas peur, mais ne soyons pas non plus des bisounours. Il faut comprendre la puissance de l’outil pour faire en sorte de contrer les méchants qui vont l’utiliser à mauvais escient. » ajoute le Dr Luc Julia.

 

Quel est le rêve du créateur de Siri pour l’intelligence artificielle ? « Que celle-ci m’assiste dans mes tâches quotidiennes, comme un criquet sur mon épaule, et qui m’aide à faire en sorte que mon travail soit plus intéressant au final » Dans un monde en constante mutation et disruption, c’est ce à quoi les responsables des nouvelles technologies devraient aspirer : des outils plus accessibles et intuitifs, un travail collaboratif pour mettre en place ces outils et une approche réfléchie de l’IA — pour les professionnels à Médias en Seine, l’humain doit rester au cœur de l’innovation technologique.

Crédit photo : Franck, Unsplash

PODCAST – Confiance, IA, nouvelles narrations, environnement… : nos talks sur l’avenir des médias (Médias En Seine 2019)

En manque d’inspiration dans les transports ? Ecoutez nos talks sur l’avenir des médias animés par Christophe de Vallambras du Media Lab de France TV lors du festival Médias en Seine.

Pour ne rater aucun de nos podcasts, suivez Méta-Media sur ces plateformes : Apple Podcast, Spotify, Deezer, Castbox, Tootak, Majelan

La confiance dans les médias

Avec François Ernenwein, rédacteur en chef à La Croix et le Dr. Albert Moukheiber, neuroscientifique.

L’environnement et les médias

Avec Nathalie Yserd d’Eco Systems, Quentin Laurens de Qarnot Computing, Gilles Bregant de l’ANFR et Arnaud Ngatcha de France.tv

 Les formats immersifs dans les médias

Avec Jan Kounen, réalisateur, Benjamin Hoguet, auteur, bloggeur et Nathalie Gallet du MediaLab de l’info de france.tv

L’intelligence artificielle dans les médias

Avec Luc Julia, le papa de Siri, VP et CTO de Innovation Samsung Electronics et Eric Scherer de France.tv

Les nouvelles technologies dans les médias

Avec Bernard Fontaine de FranceTV, Simon Latapie de VLC et Guillaume Grallet du Point et de France 24.

Les start-ups dans les groupes médias

Avec Frédéric Petitpont de Newsbridge et Valery Benoit d’Excense

Les conférences 2018

Et comme elles n’ont pas perdu de leur pertinence, voici les podcasts des conférences organisées par FranceTV de l’édition 2018 !

Crédit Image de Une : Jelle van Leest on Unsplash

PODCAST – les 4 derniers épisodes de la Balade Virtuelle à Venice VR

Après les quatre premiers podcasts réalisés lors de Venice VR, découvrez quatre nouveaux créateurs d’expériences immersives présents lors de la Biennale.

Episode 13 : Aux frontières du Nouveau Cinéma avec Katayoun Dibamehr, programmatrice du FNC

On continue notre balade à Venise avec Katayoun Dibamehr, productrice et programmatrice du Festival du Nouveau Cinéma qui a lieu à la mi octobre à Montréal. A ce titre elle s’intéresse fortement aux nouvelles formes de cinéma et notamment de l’expérimentation en Réalité Virtuelle. Ensemble nous avons parcouru les superbes allées des Giardini à Venise, ces jardins qui sont un des lieux principaux de la Biennale d’Art Contemporain de Venise. Une balade idéale pour aller au delà du cinéma traditionnel et dessiner ensemble un large panorama de la VR, en compagnie de chorégraphes, vidéastes et artistes d’art contemporain.

Episode 14 : Du punk dans la VR avec Battlescar, de Martin Allas et Nico Casavecchia

Retour sur l’île VR avec un duo de rockstars. Martin Allais et Nico Casavecchia sont les auteurs et réalisateurs  de Battlescar, un film d’animation qui n’en fini pas de collectionner les récompenses sur le circuit des festivals. L’histoire : deux nanas dans le New York des années 70 qui se rencontrent au poste de police et décident de monter un groupe de punk. Le genre d’histoire qui se prête à une exploration nostalgique de la musique et de l’effervescence créative de l’époque en compagnie des Stooges, des Ramones et de Siouxsie, dans le mythique club du CBGB. Et puis leur film d’animation regorge de trouvailles stylistiques menées à un rythme d’enfer, qui en font une des expériences feu d’artifice, parmi ce que la VR a produit de mieux jusqu’ici.

Episode 15 : Sur le Grand Canal entre Art et VR, avec Myriam Achard, du centre Phi

Le centre Phi de Montréal est probablement le centre d’art qui a le plus investi sur la VR et l’immersif. Depuis 5 ans se succèdent expositions et installations dans ce lieu dédié à l’art et aux technologies. Ce qui le distingue : une programmation très affutée et un soin très particulier porté à l’accueil des visiteurs. A Venise, le centre Phi participe pendant toute la biennale d’art via une exposition de réalité virtuelle. Dans un palazzo au bord du  grand canal, sont présentés  le travail de figures bien connues de l’art contemporain : Marina Abramovic et Olafur Eliasson. Et c’est dans cet endroit chargé d’histoire que l’on retrouve Myriam Achard qui dirige les activités du centre Phi avec la fondatrice et collectionneuse Phoebe Greenberg.

Episode 16 : Les belles histoires de Pierre Zandrowicz – réalisateur d’Ex Anima, Miroirs, 38 minutes et I Philip

Pierre Zandrowicz est bien connu du monde la VR. En 2015 il réalisait I Philip, dans lequel nous devenions une version robotisée de l’écrivain Philip K Dick. Le thème et la forme de ce film ont marqué les débuts de la VR et fort de son succès Pierre entame alors une carrière de producteur et réalisateur au sein d’une nouvelle société : Atlas V. Pour cet épisode, nous avons enregistré en deux fois. Une première fois en Juin à Paris au Jardin des Plantes, pour évoquer ses deux projets en cours, Miroirs et 38 minutes et une deuxième fois à Venise, à l’occasion de la sortie du son film Ex Anima, une ode au monde des chevaux, réalisée avec Bartabas.

Crédits : La Balade Virtuelle est un podcast de Fabbula. Coordonné par Camille Jeanjean  Mixé par Laurie Galligani. Musique de Ghislain Besançon et Fabien Siouffi. Illustrations de Welid Labidi.

Comment les médias locaux réinventent la relation à leurs publics en Europe francophone

Par Nathalie Pignard-Cheynel, professeure assistante à l’Académie du journalisme et des médias (AJM), David Gerber, post-doctorant à l’AJM et Laura Amigo, doctorante à l’AJM. Billet originellement publié sur fr.ejo.ch et republié sur Méta-Media avec autorisation.

Des chercheurs en Belgique, France et Suisse se penchent sur la manière dont les médias locaux tentent de réinventer la relation à leurs publics. Avec le projet LINC (Local, News, Innovation, Communauté), ils ont identifié huit catégories permettant de caractériser l’implication des publics dans les quelques 250 initiatives déjà recensées par crowdsourcing.

Défiance à leur égard, essor des « fake news », chute de la diffusion, concentration accrue du secteur, ou encore concurrence des plateformes: les médias font face à une crise profonde qui les fragilise et affecte leur développement. Les causes sont multiples, avec des racines aussi bien économiques, que technologiques, culturelles et sociétales. On peut toutefois y repérer un élément central : les publics. Ces publics qui n’accordent plus leur confiance aux médias, les consomment moins, se sentent en décalage avec les offres éditoriales traditionnelles et se tournent vers d’autres acteurs de la production et diffusion de contenus.

Les médias ont pris conscience qu’ils devaient impérativement renouer avec leurs lecteurs, téléspectateurs, auditeurs ou utilisateurs, au risque de casser définitivement un lien déjà effiloché. Cet élan est amplifié par le numérique, porteur d’une culture participative et expressive qui favorise les échanges, la conversation et l’expression de chacun.

Le journalisme dit « participatif » a ainsi connu un essor important à la fin des années 2000. Mais les espoirs et promesses se sont étiolés, au point que l’on peut parler de désenchantement. Progressivement les espaces de commentaires ont été externalisés voire fermés, tout comme les blogs de médias; des sites (ou rubriques participatives) disparaissent aussi (citons, pour la France Rue89, Le Post, Le Lab, etc.). Principale cause de ce semi-échec : la difficile intégration des velléités participatives dans des organisations et des pratiques professionnelles assez rigides qui finalement conduit à un “clash des cultures”.

Pourtant, la pression pour une information horizontale et plus en phase avec les attentes et pratiques des publics est toujours là; les réseaux sociaux n’ont fait que l’amplifier. Et c’est là le point de départ du projet LINC (Local, News, Innovation, Communauté – voir encadré) qui entend explorer cette question au niveau local. Pourquoi les médias locaux ? Parce qu’ils ont globalement moins les faveurs de la recherche (francophone tout au moins), mais surtout parce que ce sont, historiquement, les médias de la proximité avec les publics et d’entretien du lien social sur un territoire donné. Le local est également perçu, par les géants du numérique, comme un défi important pour leur expansion.

Le projet LINC a également pour vocation de comprendre si, et dans quelle mesure, nous assistons à une mutation profonde du journalisme. L’inscription des initiatives dans le temps donne un début de réponse. Elle esquisse le passage du journalisme participatif à ce que certains appellent aujourd’hui journalisme d’engagement.

Le projet LINC (Local • News • Innovation • Communauté) en 5 points

  1. Ce projet collectif, basé à l’Académie du journalisme et des médias de l’université de Neuchâtel, rassemble plusieurs chercheurs de Belgique, France et Suisse.
  2. L’objectif de la recherche consiste à étudier les pratiques et les stratégies des acteurs médiatiques locaux vis-à-vis de leurs publics à travers trois axes :
    1. Les actions et pratiques de participation des publics et d’engagement des médias
    2. Leur intégration dans les processus éditoriaux
    3. Le rôle des dispositifs numériques
  3. La recherche se décline en 3 phases :

1. Recensement des initiatives de médias locaux envers leurs publics

2. Etude de cas de médias en France, Belgique, Suisse

3. Analyse de dispositifs numériques de liens médias / publics

  1. La recherche est menée à l’échelle européenne francophone (Belgique francophone, France, Suisse romande)
  2. Outre les objectifs de recherche, le projet vise à fédérer un réseau de professionnels et de chercheurs s’intéressant aux médias locaux et à l’engagement vis-à-vis des publics.

Un recensement des initiatives menées par les médias locaux

En vue d’analyser les actions, stratégies et pratiques des médias locaux en termes de lien avec les publics, la première tâche consiste à repérer la matière à étudier. Dans la logique coopérative et applicative du projet, nous avons opté pour un recensement participatif, conjugué à la mise à disposition d’une partie des données récoltées sous licence Creative Commons. Un formulaire en ligne permet ainsi à toute personne (professionnel de média, chercheur, expert ou même citoyen ordinaire) de faire connaître une initiative (action, dispositif, événement, etc.) d’un média français, wallon ou suisse romand, visant à (re)penser le lien aux publics. Les initiatives ne sont retenues que si elles sont portées par des médias dont on peut considérer qu’ils sont locaux dans une acception large (en somme: produisant de l’information sur et pour un territoire plus petit que le territoire national) et employant au moins un-e journaliste professionnel-le. En plus de cette approche par crowdsourcing, l’équipe elle-même contribue à la base de données et effectue un travail de vérification et d’édition des entrées proposées. Fin juin 2019, près de 250 initiatives ont ainsi été répertoriées; une liste qui a vocation à s’agrandir encore…

Malgré certaines limites[1], la base de données offre quelques perspectives d’étude intéressantes. La première grille de lecture, fournie dans la version publique, est une catégorisation de chaque entrée par type d’initiative. Cela permet de retrouver, par tri et filtrage, des initiatives qui se réclament d’un même format (par exemple un café lecteurs, une conférence de rédaction ouverte, un appel à contribution, etc.).

Quelle implication des publics dans les initiatives des médias ?

Plus que les types d’initiatives, c’est la manière dont les publics sont impliqués qui nous a plus spécifiquement intéressés. Nous avons, pour ce faire, élaboré une classification regroupant 95% des initiatives dans huit catégories distinctes. Ces catégories ont été pensées autant que possible comme exclusives, en identifiant la dominante de chaque initiative. Ajoutons qu’elles doivent être considérées comme des ensembles élastiques, pluriels et recouvrant une grande diversité de pratiques.

Figure 1. Huit catégories permettant de caractériser l’implication des publics dans les initiatives recensées. Les pointillés distinguent les catégories touchant au processus éditorial de celles qui, a priori, ne concernent pas la production d’informations.

 

Les trois dernières initiatives sur la figure 1 relèvent d’actions commerciales (avantages – réductions, concours, etc.), économiques (soutien financier notamment par crowdfunding ou modèle de membership) et événementielles (n’intégrant pas une perspective informationnelle). Les cinq catégories entourées correspondent aux initiatives impliquant les publics dans une logique éditoriale, avec des degrés d’intégration plus ou moins forts. Nous y distinguons :

Cette catégorie d’implication des publics représente environ 9% des initiatives recensées (en date du 25 juin 2019). Les publics se voient proposer un aperçu d’un ou plusieurs aspects du processus éditorial (choix des sujets, production des contenus, diffusion et valorisation, …). Cela leur confère un statut d’observateur, autrement dit un rôle plutôt passif. Le média fait lui un effort de transparence voire de pédagogie à travers des dispositifs d’ouverture qui demeurent toutefois relativement contrôlés. Il s’agit souvent d’actions de communication sur les pratiques, les métiers, les choix éditoriaux opérés. Y sont racontés et mis en scène les coulisses de la fabrique de l’information, répondant à une attente forte des publics qui méconnaissent souvent le fonctionnement des médias assimilés à des boîtes noires. On trouve dans cette catégorie des initiatives comme les visites de la rédaction, les portes ouvertes, les occasions d’assister à des conférences de rédaction, des contenus de type making of ou de pédagogie de l’information. Les outils et plateformes numériques (comme les Facebook live) peuvent ici être mobilisés pour offrir à l’utilisateur ce statut d’observateur.

Figure 2 : Exemples d’initiatives catégorisées comme « observation » pour l’implication des publics (pour rappel, la base de données mise à jour régulièrement accessible ici)

Cette catégorie d’implication des publics regroupe de nombreuses initiatives (18% au sein de notre recensement) qui tentent de répondre au constat de la défiance voire de la déconnexion vis-à-vis des publics en organisant des rencontres en face-à-face ou numériques afin d’établir un dialogue entre journalistes et publics. Les années 2018 et 2019 concentrent une grande partie des actions qui se manifestent sous la forme de rencontres, de débats et cafés, au sein du média ou dans d’autres lieux. On compte également des initiatives en dehors des rédactions qui entendent investir des espaces peu ou pas couverts par le média dans son maillage du territoire. C’est le cas de rencontres itinérantes montées à l’occasion d’événements spécifiques (élection, grand débat national, etc.) offrant la possibilité d’une mise en scène de ces actions et de ces dialogues dans la production éditoriale.

Figure 3 : Exemples d’initiatives catégorisées comme «  dialogue » pour l’implication des publics

Cette catégorie regroupe les initiatives impliquant une contribution de contenus de la part des publics. Elle est quantitativement la plus imposante, regroupant près de 35% du recensement. Ceci s’explique notamment par le poids du journalisme participatif dans le développement numérique des médias depuis une vingtaine d’années. La seconde explication est la grande plasticité de cette catégorie qui voit se côtoyer des appels à témoignages ponctuels, des publications de productions éditorialisées (comme les blogs), en passant par celles de commentaires, opinions ou partage de contributions photos et vidéos. Le point commun est toutefois le contrôle par les journalistes sur le processus éditorial qui n’est pas délégué, comme l’ont mis en évidence les travaux de recherche sur le journalisme participatif.

A noter, enfin, une évolution récente dans cette catégorie avec des dispositifs de contribution explorant des thématiques spécifiques, « engageantes » pour le public (environnement, gestion des déchets, grand débat national, insalubrité des logements, etc.) pour lesquelles la contribution est valorisée comme faisant partie intégrante du travail journalistique (c’est le cas spécifiquement des enquêtes collaboratives).

Figure 4 : Exemples d’initiatives catégorisées comme « contribution »  pour l’implication des publics

Contrairement aux trois catégories précédentes, celle relevant de la consultation des publics (11% des initiatives recensées) peut impliquer une influence (variable d’un cas à l’autre toutefois) sur le processus éditorial (choix des sujets, des angles, des formats, des offres éditoriales, etc.). La forme la plus ancienne est le panel des lecteurs qui offre la possibilité de consulter des échantillons de lecteurs/auditeurs/téléspectateurs pour sonder leurs perceptions et opinions sur le média. Dans une forme renouvelée (et s’appuyant sur des dispositifs numériques de votes, animation de groupes et communautés en ligne, etc.), la consultation est davantage poussée, conduisant à des choix définitifs des publics (par exemple pour des sujets à traiter par la rédaction) et une délégation partielle du contrôle éditorial.

Figure 5 : Exemples d’initiatives catégorisées comme « consultation » pour l’implication des publics

La co-création est la catégorie qui pousse le plus loin la collaboration entre les journalistes et les publics. Elle ne concerne que 5% des initiatives et s’exprime essentiellement dans la co-production de contenus, parfois précédée de session de formation d’écriture. Ces initiatives sont souvent menées dans des territoires spécifiques, considérés comme désertés par les médias (banlieue, région rurale isolée, quartier défavorisé, etc.).

Figure 6 : Exemples d’initiatives catégorisées comme « co-création » pour l’implication des publics

« Du journalisme participatif au journalisme d’engagement ? »

Cette catégorisation de la place octroyée aux publics offre un premier panorama des initiatives recensées à ce jour dans notre étude. Elle répond à un objectif initial de recherche académique, mais elle vise aussi à stimuler la réflexion des professionnels des médias en balisant le champ des possibles, à leur fournir des pistes concrètes sur lesquelles s’appuyer dans les considérations auxquelles sont amenées la plupart des rédactions – locales et au-delà (rappelons-le, notre base de données est en accès libre).

Notre première analyse permet d’identifier une certaine diversité et de commencer à réfléchir à des mutations en cours dans les rédactions locales. Mais elle recèle aussi des limites et appelle à approfondir une série de questions. Celles-ci sont adressées par une deuxième phase de la recherche actuellement en cours. Elle consiste en une dizaine d’études de cas de médias belges, français et suisses, dans une démarche servant à comprendre les pratiques des organisations et des individus qui y travaillent et les outils – numériques en particulier – qu’ils mobilisent. La démarche, qualitative, est en outre attentive à l’histoire et la culture spécifique du média concerné et éclaire la manière dont les initiatives sont intégrées dans les structures organisationnelles, les processus de travail et les pratiques professionnelles.

Ces études de cas permettront d’explorer une question clé du projet LINC : assiste-t-on à la naissance d’un journalisme « d’engagement »? Le terme d’engagement étant compris comme distinct de l’engagement tel que le suggèrent les mesures de clics sur les réseaux sociaux, et plus large que l’engagement militant ou politique: un engagement vis-à-vis des publics ou d’une communauté, sous-entendant une réciprocité de la relation entre médias et publics.

Une piste de réponse se dessine d’ores et déjà dans le recensement. On peut en effet observer que, pour bon nombre des initiatives datées, elles semblent avoir émergé en quatre vagues successives (et non exclusives) : d’abord celles qui évoquent les principes du journalisme participatif (2010-2015), puis l’arrivée des initiatives de crowdfunding (à partir de 2014), et enfin une focalisation sur des actions relevant du dialogue et de la transparence (dès 2017), et de l’intégration des publics au processus éditorial (peu nombreuses et essentiellement récentes, dès 2018). Ces deux dernières vagues pourraient s’inscrire dans l’émergence, en Europe francophone, d’un journalisme d’engagement, une dynamique déjà à l’œuvre depuis quelques années dans le champ anglo-saxon (voir notamment les actions de l’Engaged Journalism Accelerator et les travaux de Batsell).

Notre projet fournit donc des débuts de réponse, mais ouvre aussi des questions pressantes: comment les velléités de se rapprocher des publics sont-elles intégrées dans des processus et organisations préexistants ? Avec quelle pérennité (s’agit-il de modes passagères ou de transformations plus profondes) ? Comment les journalistes s’approprient-ils ces réflexions et comment peuvent-elles impacter réellement la production éditoriale des médias ? Les médias locaux, dans leur volonté – du moins affichée – de renouer avec les publics, ont-ils tiré des enseignements de l’échec relatif du journalisme participatif ? Et au final, quels outils la recherche peut-elle amener pour soutenir les médias dans cette mue?

Le projet LINC est encore en cours et ses chercheurs vous invitent à contribuer toute initiative en direction des publics dont vous avez connaissance, que vous soyez spécialiste, professionnel ou simplement intéressé par les médias.

[1] Dépendant en partie de contributions volontaires, cette base n’est pas exhaustive; elle repose sur du déclaratif voire des stratégies de communication et ne répertorie, par définition, que ce qui est visible, explicite, voire formalisé. A noter en outre que les initiatives apparaissent dans la base toutes au même niveau, sans hiérarchisation (les plus anecdotiques côtoient les plus élaborées). Enfin, les initiatives sont présentées de manière déconnectée des structures, organisations et contextes dans lesquels elles se déploient (ces aspects feront l’objet d’analyses ultérieures).

Crédit photo de Une : Roman Kraft via Unsplash

Les groupes médias tirent parti de leurs forces pour créer une offre de podcasts natifs

Par Adrien Joly, consultant indépendant, billet invité.

Face à l’explosion du podcast natif, de plus en plus de groupes médias tendent l’oreille pour se lancer dans l’aventure. Comment s’approprient-ils les codes du genre ? Quelles difficultés rencontrent-ils ?  Tour d’horizon à l’occasion de la Main conférence  organisée le 4 septembre au CNAM à Paris.

Près d’un quart des Français de quinze ans et plus écoutent un podcast au moins une fois par mois. Au-delà de la radio de rattrapage, ils sont de plus en plus à écouter un format né sur et pour Internet : le podcast natif. En pleine croissance et tiré par les moins de 35 ans, il séduit les médias traditionnels. Pour parvenir à développer cette offre originale, les rédactions doivent adapter leur organisation et maîtriser les codes du genre, tout en optimisant leur diffusion.

Adapter une émission aux codes du genre

On ne s’adresse pas de la même manière sur un format traditionnel que sur un podcast. Antoine Daccord, directeur des activités digitales du pôle radio RTL, en a essuyé les travers. Lorsqu’il a voulu adapter un documentaire Téva « les Françaises au lit » au format du podcast pour son offre « RTL originals », le résultat n’était pas celui espéré. « Prendre un documentaire, enlever les images, le remonter : on a essayé, ça ne marche pas du tout » assume-t-il. Il a fallu reprendre le même casting et organiser un enregistrement pour le podcast.  « Ça a bien marché, notre moyenne basse était de 50 000 écoutes par épisode jusqu’à 250 000 écoutes ».

Le podcast « Les françaises au lit » : RTL Originals. Source : rtl.fr

« Il ne faut pas négliger le temps consacré à la réalisation » ajoute Pierre Chausse, directeur adjoint des rédactions du Parisien qui lançait en mai 2019 le podcast quotidien d’information “Code Source”. L’épisode “Yann Moix, de l’autre côté du roman“ a par exemple nécessité 1h30 d’entretien… pour finir en podcast de vingt minutes. Un travail de réalisation important, orchestré par une musique originale composée en studio et des archives sonores.

Tirer parti de l’expertise des rédactions

 Pour le podcast “Code Source” , tous les sujets (faits divers, société, sport, culture) ont un point commun : « ils mettent à profit l’expertise des 400 journalistes du journal » fait valoir Pierre Chausse. Pour exemple, leur podcast le plus écouté : « Comment les Balkany sont devenus les Balkany » a été enrichi par les anecdotes des journalistes du Parisien ayant suivi le conseil municipal de Levallois pendant vingt ans.

Mettre en scène les journalistes

Utiliser les codes du genre, c’est aussi s’adresser directement à l’internaute en osant le « je ». Alain Duhamel dans le podcast « l’oeil de la République » de RTL Originals ne raconte pas l’histoire de la Ve République en tant que politologue. Il se met en scène. Un exercice parfois difficile pour certains journalistes dont les codes journalistiques bannissent l’emploi de la première personne du singulier. Laurent Guimier insiste : « Il ne faut pas avoir peur d’employer le “je”. Il est d’ailleurs aussi vieux que la radio, utilisé depuis les années 50 par les animateurs pour aller au contact des auditeurs. » Avant d’ajouter : « avec le “je” on est dans le vrai. »

Fannie Rascle, cheffe de projet éditorial à Europe 1 Studio (Label de création sonore d’Europe 1), travaille actuellement sur un nouveau podcast avec les reporters de la rédaction de Paris-Match. L’un d’eux, parti enquêter en Libye sur la mort de Kadhafi, s’est livré dans un épisode qui lui était consacré. « Au bout d’une heure d’entretien, il s’est mis à pleurer. Il a pourtant déjà fait beaucoup de route, couvert les printemps arabes et la Syrie. Mais en se confiant sur son expérience personnelle, l’émotion a pris le dessus. Il a fallu ensuite transcrire l’émotion du journaliste sans le mettre mal à l’aise et en gardant toute la force de son témoignage. »

S’appuyer sur un savoir-faire externe 

« Radio et monde audiovisuel sont habitués à faire appel à beaucoup d’externes » avoue Antoine Daccord. Lors du lancement de l’offre RTL Originals, il n’a pas hésité à contacter le studio de création de podcasts natifs Louie Média afin de former ses journalistes. Le Parisien a fait appel à la société Binge Audio . Désormais, quatre personnes travaillent sur la production des cinq podcasts hebdomadaires du quotidien : un rédacteur en chef, un réalisateur, un reporter et un attaché de production. Antoine Daccord va plus loin dans cette collaboration chez RTL Originals : « on va faire en sorte que chaque équipe édito aie un expert du digital. »

 

Crédits photo : binge.audio, louiemedia.com

Optimiser les vecteurs de notoriété du podcast natif, un enjeu majeur

Le succès d’un podcast natif dépend surtout de sa diffusion. « Vous pouvez faire le meilleur podcast au monde, si personne ne l’écoute, ça ne sert à rien » souligne Fannie Rascle. La recette est simple : utiliser tous les canaux de communication possibles. Pari relevé pour les médias traditionnels qui peuvent mettre à profit leurs relations presse, la visibilité de leurs émissions ainsi que leur présence sur les réseaux sociaux, à ne pas négliger à l’heure où 59% des auditeurs de podcasts natifs les ont connus par ce biais.

 

Les vecteurs de notoriété des podcasts natifs. Source : Médiamétrie – Global Audio – Mars 2019

La dernière étape consiste à adapter leur stratégie réseaux sociaux avec des contenus propres aux usages. C’est notamment le cas des teasers vidéo sous-titrés redirigeant vers les plateformes d’écoute. Concernant le choix de ces plateformes, il y en a beaucoup. Le Parisien, par exemple, diffuse « Code Source » sur iTunes, Deezer, Spotify, Majelan… et même sur Youtube.

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Partir à la conquête de nouveaux publics

L’offre de podcasts natifs a décollé ces dernières années. Les thématiques, variées, s’adressent à une audience très large mais aussi très affinitaire et qualifiée. Les auditeurs partent à la recherche du contenu susceptible de les intéresser. « Avec le podcast « Nouvelles Mères » co-réalisé avec Marie Drucker et Sidonnie Bonnec on parle de parentalité, de maternité pour s’adresser à des publics qui ne sont pas forcément ceux de RTL mais des communautés plus ciblées, plus expertes » explique Antoine Daccord.

Pour capter l’attention rare d’une audience sur-sollicitée par tous types de contenus au long de la journée, les groupes médias disposent d’un atout majeur : le podcast natif peut être écouté partout. Le Parisien l’a compris en mettant en ligne « Code Source » du lundi au vendredi à 18h. Les auditeurs peuvent « télécharger l’épisode du jour afin de l’écouter le soir sur le trajet, ou le lendemain matin » souligne Pierre Chausse. C’est là tout l’enjeu de la presse écrite : diversifier son offre éditoriale par le podcast natif et toucher de nouveaux lecteurs-auditeurs abonnés.

Les équipes d’Europe 1 Studio sont parties à la conquête des utilisateurs d’assistants vocaux, dont les premières requêtes vocales sont liées à la recherche d’information. Leur podcast natif  « le Brief » est un flash d’actualité diffusé six fois par jour en semaine avec un format magazine le week-end. « Nous sommes à un peu plus de 150 000 écoutes par mois. C’est un tout petit marché, mais sur lequel on voulait se placer le plus tôt possible » confie Fanny Rascle. L’objectif est de « faire en sorte que la marque Europe 1 soit présente tous les jours, à l’intérieur des assistants vocaux avec un format adapté à un public jeune, urbain et pressé » ajoute-t-elle. Le traitement de l’information est décalé, dynamique et utilise beaucoup d’effets sonores.

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Les groupes médias français ont su tirer avantage de l’expertise de leurs rédactions pour créer une offre de podcasts natifs. Ils sont allés pour la plupart chercher le savoir-faire nécessaire en externe pour adapter les codes du genre et soigner la production de leurs podcasts natifs. Tous n’ont pas encore internalisé ces compétences mais la machine est en route. Les rédactions doivent surtout veiller à optimiser la découvrabilité de ces formats en soignant leur stratégie de communication, particulièrement sur les réseaux sociaux. L’enjeu repose davantage sur la notoriété que la rentabilité dans l’attente d’un modèle publicitaire pérenne. Les journalistes ont l’air d’avoir compris : « ils se battent pour avoir leur épisode » confie Pierre Chausse. L’engouement semble avoir pris.

Crédit de Une : Austin Distel via Unsplash