Le podcast, un format prometteur pour l’investigation

Par Joël Ronez, cofondateur de Binge Audio. Billet invité.

Le 5 octobre 1953, le corps d’une femme est retrouvé dans les eaux de la rivière des Prairies, au Québec. À ce jour, le cadavre n’a jamais été identifié. C’est le point de départ de Disparue(s), un podcast en 10 épisodes de l’ancien policier et journaliste Stéphane Berthomet, réalisé par Cédric Chabuel. Récompensée de la médaille d’or au prestigieux New York Festival Radio Awards, cette série de podcasts produite par Radio Canada est emblématique d’un renouveau de l’enquête et de l’investigation utilisant l’audio non-linéaire pour se déployer. Comme avant elle T’es où Youssef ?, série toujours québécoise du journaliste Raed Hammoud, qui partait sur les traces d’un copain de lycée subitement disparu faire le Jihad en Syrie. On assiste donc aujourd’hui à un renouveau des ambitions sur ce format.

Comment l’expliquer ? Dans un paysage numérique et mobile fortement dominé par des conduites addictives peuplées d’autoplay et de fragments, la proposition narrative de l’audio est d’abord une promesse de la longueur. Dans un format linéaire qui épouse les codes de la série (rebondissements, cliffhangers, arcs narratifs entrecroisés), le podcast propose une immersion dans une histoire. Par rapport au broadcast, plus contraint en durée, le podcast propose de l’ampleur. L’absence d’image, d’une part permet de plus facilement faire parler des témoins (notamment sur les sujets de société et les histoires se rapportant à l’intime), et d’autre part impose d’arbitrer vers une écriture qui ne peut pas être compensée par un choix nonchalant d’illustrations destinées à conserver l’attention de l’auditeur : tout ce qui est proposé doit être utile, et doit conserver, comme dans un roman, une utilité narrative pour maintenir une progression linéaire.

En contribuant à moderniser les écritures radio, le podcast permet aussi un renouveau des terrains de jeux, et de sortir de l’investigation « policière ». Lorsque Reply All (podcast américain de Gimlet Media) enquête sur la manière dont le numérique impacte nos vies, c’est aussi de l’investigation.

En contrepartie, il y a cependant quelques contraintes : on ne peut avoir recours à l’infographie et à la force de l’explicite proposées par le visuel. Il faut se contenter de la piste son, et faire passer par le langage (ou des comédiens pour une reconstitution) un élément de l’enquête. De même, pour des raisons de confort d’écoute, il est difficile d’avoir des témoins qui ne parlent pas français (on ne peut pas sous-titrer, et la voice over est contre-indiquée sur des durées longues). Fort heureusement, le territoire francophone regorge d’histoires à raconter : Nouvelles Écoutes, studio parisien de podcast, publie ces jours ci une enquête à la première personne sur un suicide controversé à Béziers, et Arte Radio s’est fait une spécialité de dépoussiérer les formats documentaires, puisqu’ils remportent quasiment chaque année le prestigieux prix Europa devant les grandes radios de service public européennes. Dans les codes de ces nouvelles œuvres, un point commun : un récit incarné, à la première personne, qui alterne coulisses, making off, témoins, archives, et musique originale.

À Toronto, lors du dernier Hot Docs Podcast, j’ai pu assister à une représentation sur scène d’une des plus fameuses séries de podcast américaines, Start Up, de Gimlet, dont la prochaine saison enquête sur les écoles privées Success Academy. Dans la salle, plus de 300 personnes avaient payé 35 dollars pour assister à cet épisode spécial. Une des raisons du succès de ce format (qui fera l’objet d’adaptations télévisées) repose sur une « story check list » impeccable et somme toute classique (une bonne histoire, des personnages, des obstacles, une promesse, des idées et des concepts), mais aussi des moyens : une saison, c’est 7 mois de travail pour une équipe de 6 personnes. Un budget comparable à une production audiovisuelle.

A Binge Audio, nous produisons régulièrement des enquêtes, dans le cadre de notre format quotidien d’actualité Programme B. Nous avons produit récemment une enquête sur Surya Bonaly, réalisée par Anne-Cécile Genre, qui représente 3 mois de travail pour 2 à 3 personnes – un budget encore hollywoodien pour cette petite industrie, que nous finançons aujourd’hui par notre modèle mixte reposant sur le sponsoring et le contenu de marque. Mais d’autres opportunités existent : lorsqu’il contribue au financement des enquêtes pour la télévision, le CNC pourrait aussi aider des séries dérivées en podcast, plus efficaces et moins gourmandes en ressources que certaines coûteuses contreparties interactives. La radio publique pourrait également, à condition d’accepter d’explorer de nouvelles écritures, faire confiance à de nouveaux auteurs, et – osons-le – des producteurs extérieurs, financer des séries qui rencontrent un public de plus en plus friand.

Car si l’on en juge par des chiffres exponentiels de progression du marché de l’audio à la demande, le public est là. Et cela ne concerne pas que les acteurs sortants du broadcast : le cas de The Daily, un format d’actualité quotidien du New York Times, le démontre. Lancé il y a moins de 2 ans, il totalisait en septembre 2018 plus de 7 M d’auditeurs uniques, et 52 M de téléchargements.

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Lectures : nos recommandations pour cet hiver 2/2

Peut-être avez-vous la chance de ralentir un peu en cette fin d’année, un livre dans une main, un chocolat chaud fumant dans l’autre… A moins que vous ne soyez déjà sur les chapeaux de roues pour préparer la rentrée. Dans les deux cas, voici la seconde partie de nos recommandations de lecture pour bien commencer 2019. Toute l’équipe de Méta-Media vous souhaite une très belle année ! 

The ambivalent internet: Mischief, Oddity, and Antagonism Online, Whitney Phillips & Ryan M. Milner

Whitney Phillips et Ryan M. Milner explore l’étrange, la méchanceté et l’entre-deux qui caractérisent l’expression quotidienne en ligne, des photoshops absurdes aux hashtags créatifs de Twitter ; une ambivalence qui reposerait sur les outils numériques disponibles.

 

Berlin, 1933 : La presse internationale face à Hitler, Daniel Schneidermann

Fondé sur un travail de sources considérables, ce livre présente la chronique passionnante de la vie quotidienne des journalistes occidentaux en poste à Berlin de 1933 à 1941. Pourquoi n’ont-ils pas alerté le monde sur la folie et la barbarie de l’hitlérisme, pourtant perceptibles dès le début ? Ce récit est hanté de bout en bout par une deuxième question, qui fait office de suite logique à la première : sommes-nous certains d’être mieux armés aujourd’hui pour rendre compte des catastrophes hors normes, pour nommer le Mal ?

 

 

Blockchain et cryptomonnaies, Primavera De Filippi

La blockchain est-elle une révolution équivalente à l’invention d’internet ? En quoi consiste exactement cette nouvelle technologie et quelles sont ses répercussions réelles ? Popularisée par l’explosion du cours du Bitcoin, une cryptomonnaie permettant d’échanger de la valeur décentralisée et sécurisée, la blockchain a une promesse : désintermédier en passant d’un système fondé sur la confiance à un système fondé sur la preuve.

 

Décoder l’info : Comment décrypter les fake news ? Caroline Faillet avec la collaboration de Marc O. Ezrati

Cet ouvrage entend participer au débat public sur les infox et apporter des conseils concrets aux citoyens et aux entreprises, à la fois victimes et bourreaux de ce fléau. Dans une société de l’infobésité, le paradoxe est que le public n’a jamais été aussi mal informé. Révélant les intentions que sous-tendent ces fake news, l’auteure décrypte les manipulations de l’opinion qui sont à l’œuvre et les conséquences qu’elles engendrent. Malgré des perspectives sombres, l’ouvrage explore néanmoins les solutions et évalue les différentes réponses envisagées par les rédactions des grands journaux, les géants du web et les institutions.

 

Journalism, Fake news & disinformation: Handbook for Journalism Education and Training, Unesco

Le nouveau manuel de l’UNESCO est un complément essentiel aux programmes d’enseignement pour tous les enseignants en journalisme, ainsi que pour les journalistes en exercice et les rédacteurs en chef qui s’intéressent à l’information, à la manière dont nous la partageons et comment nous l’utilisons. Rédigé par des experts de la lutte contre la désinformation, ce manuel explore la nature même du journalisme avec des modules sur les raisons pour lesquelles la confiance entre le public et le journalisme compte.

 

 

New dark age: technology and the end of the future, James Bridle

James Bridle met en lumière les spéculations invérifiables qui abondent dans les médias, générées en grande partie par des logiciels anonymes. Malgré l’accessibilité de l’information, nous vivons un nouvel âge sombre, où notre océan d’informations est de plus en plus divisé par le fondamentalisme, les récits simplistes, les théories du complot et la politique post factuelle.

 

Rational Ritual : Culture, coordination, and Common Knowledge, Michael Suk-Young Chwe

Michael Suk-Young Chwe utilise le concept de la connaissance commune pour analyser une gamme de rituels à travers l’histoire et les cultures. Il montre que les cérémonies publiques sont puissantes, non seulement parce qu’elles transmettent le sens d’une source centrale à chaque membre du public, mais aussi parce qu’elles permettent aux membres de savoir ce que les autres membres savent. Cela crée une connaissance commune, et les annonceurs qui vendent des produits qui dépendent de ce consensus sont prêts à débourser des sommes importantes pour y avoir accès.

 

 

Ten arguments for deleting your social media accounts : Right now, Jaron Lanier

Si vous avez du mal à imaginer la vie sans les réseaux sociaux, Jaron Lanier vous prouvera que serions mieux sans eux. L’auteur, qui ne possède pas de comptes sur les médias sociaux expose dix arguments pour nous convaincre de quitter ces plateformes. Malgré ces idées négatives, Jaron Lanier reste un optimiste technologique. Il envisage un cadre humaniste pour les réseaux sociaux qui peut nous orienter vers un mode de vie plus riche et plus complet et une connexion avec notre monde.

Rétrospective 2018 : vos articles préférés

2018 s’achève, l’occasion pour nous de vous remercier pour votre fidélité et pour votre enthousiasme sur les réseaux sociaux. Voici les 10 articles que vous avez le plus consultés et partagés cette année, à (re) découvrir pendant les vacances.

1Bientôt l’ère post-news ?

Et si finalement, les citoyens, fatigués de réalités parallèles inconnues ou complexes, submergés par les images et les sons, saturés de mauvaises nouvelles, tournaient le dos à une information perçue comme lointaine, partiale, et jugée de moins en moins pertinente ? Au pire moment, en plus : celui où les mouvements extrémistes font l’agenda, celui où les démocraties sont hackées par la désinformation. Et si après l’ère des fausses nouvelles et de la post-vérité, le redoutable défi des rédactions devenait celui d’une ère post-news ? Lire la suite…

 

2Les moins de 13 ans plébiscitent toujours Snapchat, Instagram… et TikTok

 

Des hors-la-loi sévissent sur les réseaux sociaux. Pas de panique, ils sont inoffensifs. Bien que cela leur soit interdit, les moins de 13 ans sont de plus en plus nombreux à s’y inscrire, en mentant sur leur âge, tout simplement. L’agence Heaven, en partenariat avec l’Association Génération Numérique, vient de sortir la 3e édition de son baromètre* Born Social, une enquête organisée à la rentrée des classes pour analyser l’usage des réseaux sociaux par ces clandestins du web. Lire la suite…

3Médias, attention, la consommation mobile a complètement changé !

 

Il y a encore quelques années, tout responsable de média numérique savait que deux tendances fortes étaient étroitement imbriquées : « social » et « mobile ». L’une n’allait pas sans l’autre : le succès d’une stratégie mobile passait forcément par les réseaux sociaux (en fait Facebook !) ; tandis que la réussite des réseaux sociaux basculait sur les nouvelles habitudes mobiles du public. Mais en deux ans tout a changé, assure aujourd’hui la firme Chartbeat, qui mesure l’audience en ligne des grands médias d’infos. Lire la suite…

4Quand les gens de télé réalisent qu’ils ne maîtrisent plus tout !

 

Il fallait voir, cette semaine à Edimbourg, les visages perplexes des dirigeants de Sky, ITV ou MTV, penchés sur des stats Netflix, présentées de manière inédite en Europe par Nielsen, pour comprendre que la conversation autour des vraies audiences était en train de changer ! « Chaque matin nous regardons nos chiffres de la veille et nous savons désormais qu’ils ne nous disent pas tout ce qu’il se passe »a admis Rufus Radcliffe, directeur marketing d’ITV lors du Festival International de télévision qui ponctue chaque année la rentrée des chaînes et des producteurs britanniques. Lire la suite…

5Le podcast sortira-t-il de la niche ?

 

Il est une règle d’or que chacun se doit de connaître dans le monde des médias et de la communication : à chaque époque son format. Ou plutôt, vu la vitesse à laquelle les modes passent et tendances s’enchaînent, à chaque saison son format. Il y a eu Snapchat et ses stories de 10 secondes. Il y a eu le live streaming et le pivot massif des médias vers la vidéo. Aujourd’hui, il y a le podcast, format audio né de la contraction des mots « iPod » et « broadcast ». Lire la suite…

6Europe : l’audiovisuel public en transformation, les nordiques en avance

 

Il n’y a pas qu’en France que les lignes bougent pour l’audiovisuel public : partout en Europe, les médias publics ont entamé leur transformation pour s’adapter aux nouveaux usages numériques, tenter d’y rester pertinents, et faire valoir leurs différences. Certains vont beaucoup plus vite que d’autres. C’est le cas des pays nordiques où les sociétés sont très connectées, où toutes les générations ont déjà basculé sur Internet, et où les plateformes et les géants du web, profitant d’une forte acceptation locale de la langue anglaise, occupent une place désormais déterminante dans la culture, l’information et le divertissement, forçant les acteurs historiques à réagir. Lire la suite…

7Tendances : 10 choses à retenir de l’été 2018

 

L’été touche à sa fin et il est temps de s’y remettre. Mais pour que la reprise se fasse en douceur, on vous a fait un petit résumé des sujets médias de cet été. Comme l’année dernière, pas d’annonce qui change totalement la donne, mais des tendances qui se confirment voire s’accélèrent. 1/ Les services de SVOD en grande forme, de nouveaux bouquets OTT se créent, le cord-cutting s’accélère. Lire la suite…

8Vite, remettre de l’humain dans la tech !

 

Chacun le sent bien : nous traversons un moment de tension où des univers entrent en collision, et où, à l’inverse, des forces nouvelles nous éloignent les uns des autres. C’est un clair-obscur où le monde d’avant n’a pas encore disparu, et celui qui vient n’est pas encore dessiné, un moment de bascule où les cartes sont rebattues ; un monde volatil où croîssent l’entropie, et désormais le ressentiment et la méfiance vis-vis de technologies dominantes qui accélèrent le tempo comme jamais. Alors même que nous ignorons où elles vont nous emmener, de nouveaux paliers sidérants sont franchis chaque jour. Nous nous apprêtons à entrer dans une nouvelle ère technologique, celle où les ordinateurs ont des yeux et prennent des décisions, celle d’un Internet contextuel, où l’informatique spatiale (VR, AR), cognitive et contextuelle (IA), physique (IoT) va modifier notre réalité même. Ne serait-ce pas le bon moment, pendant qu’il est encore temps, de voir comment replacer l’Homme et le vivre ensemble au centre du jeu ? D’essayer de refonder un nouvel ordre ou pacte social ? Lire la suite…

94 choses que les journalistes peuvent faire pour reconstruire la confiance avec leur public

 

En août, près de 400 organes de presse ont insisté sur l’importance du journalisme en réponse à l’affirmation répétée du président Donald Trump selon laquelle les médias sont «l’ennemi du peuple». Dans les éditoriaux #FreePress publiés dans des journaux de tout le pays, les auteurs ont souligné le rôle du journalisme dans une démocratie et le fait qu’une presse libre est essentielle à une société libre. Le message est arrivé à un moment où la rhétorique anti-presse monte en flèche et où les inquiétudes relatives à l’inexactitude et à la partialité des informations ont fait que la confiance des Américains envers les médias est au plus bas. Cependant, nos recherches suggèrent que si les organisations de presse veulent vraiment combler le fossé de confiance, elles doivent aller au-delà des explications de ce que le journalisme signifie pour la démocratie et plaider directement pour ce que cela signifie pour les citoyens. Lire la suite…

10Emergence des “MilleXZials” : n’attendez pas qu’en vieillissant les jeunes consomment les médias comme leurs parents. C’est l’inverse qui se passe.

 

Streaming, vidéo mobile, binge-watching, intérêt pour les objets connectés… Les lignes entre les générations X (nés entre 1966 et 1982 / 35-51 ans), Y (ou Millenials, nés entre 1983 et 1996 / 21-34 ans) et Z (nés entre 1997 et 2003 / 14-20 ans) se floutent et les comportements convergent. Au point que Deloitte y voit l’émergence d’un nouveau groupe que le cabinet appelle « les MilleXZials » dans son édition 2018 du Digital Media Trends Survey. Lire la suite…

Comprendre les bots, les botnets et les trolls

Par Donara Barojan, associée de recherche en criminalistique numérique à DFRLab . Billet invité originellement publié en Anglais sur le Digital Forensic Research Lab (DFRLab) du Conseil de l’Atlantique et republié sur IJNet avec autorisation. Il vous est présenté dans le cadre d’un partenariat éditorial entre IJNet et Méta-Media. © [2018] Tous droits réservés.

Au cours des deux dernières années, des mots tels que «bots», «botnets» et «trolls» sont entrés dans les discussions courantes sur les réseaux sociaux et leur impact sur les démocraties. Cependant, les comptes malveillants des médias sociaux ont souvent été mal étiquetés, faisant dérailler les discussions à leur sujet de substance à définition.

Cet article présente certaines des définitions et méthodologies de travail utilisées par DFRLab pour identifier, exposer et expliquer la désinformation en ligne.

Qu’est-ce qu’un bot

Un bot est un compte automatisé de réseau social géré par un algorithme plutôt que par une personne réelle. En d’autres termes, un bot est conçu pour créer des messages sans intervention humaine. Le DFRLab (Digital Forensic Research Lab) a précédemment fourni  12 indicateurs permettant d’identifier un bot . Les trois indicateurs clés du bot sont l’anonymat, les niveaux d’activité élevés et l’amplification d’utilisateurs, de sujets ou de hashtags particuliers.

Si un compte écrit des messages individuels et qu’il commente, répond ou engage de quelque manière que ce soit les messages d’autres utilisateurs, le compte ne peut pas être classé comme étant un bot.

Les robots se trouvent principalement sur Twitter et d’autres réseaux sociaux qui permettent aux utilisateurs de créer plusieurs comptes

Existe-t-il un moyen de savoir si un compte n’est * pas * un bot?

Le moyen le plus simple pour vérifier si un compte n’est pas un bot est de consulter les tweets qu’il a écrits. Un moyen simple consiste à utiliser une fonction de recherche simple dans la barre de recherche de Twitter.

Si les tweets renvoyés par la recherche sont authentiques (c’est-à-dire qu’ils n’ont pas été copiés par un autre utilisateur), il est hautement improbable que le compte en question soit un bot.

Quelle est la différence entre un troll et un bot ?

Un troll est une personne qui initie intentionnellement un conflit en ligne ou qui offense d’autres utilisateurs pour distraire et semer les divisions en publiant des articles incendiaires ou hors sujet dans une communauté en ligne ou un réseau social. Leur but est de provoquer les autres dans une réponse émotionnelle et de faire dérailler les discussions.

Un troll est différent d’un bot car il est un véritable utilisateur, alors que les bots sont automatisés. Les deux types de comptes s’excluent mutuellement.

L’activité du « trolling » ne se limite toutefois pas seulement aux trolls. DFRLab a observé que les trolls utilisaient des robots pour amplifier certains de leurs messages. Par exemple, en août 2017, les comptes des trolls amplifiés par des robots ciblaient le DFRLab après un article sur les manifestations de Charlottesville. À cet égard, les bots peuvent et ont été utilisés à des fins de « trolling ».

Troll et Bot : les deux types de comptes s’excluent mutuellement.

Qu’est-ce qu’un botnet?

Un botnet est un réseau de comptes bots gérés par le même individu ou le même groupe. Ceux qui gèrent des botnets, qui nécessitent une intervention humaine initiale avant leur déploiement, sont appelés des « éleveurs » ou des « bergers » de bots. Les bots fonctionnent dans des réseaux car ils sont conçus pour créer un engagement dans les réseaux sociaux qui fait en sorte que le sujet sur lequel le réseau de bot est déployé apparaît plus fortement engagé par de «vrais» utilisateurs qu’il ne l’est réellement. Sur les plateformes de médias sociaux, l’engagement engendre plus d’engagement, un botnet réussi place donc le sujet sur lequel il est déployé devant davantage d’utilisateurs réels.

Que font les botnets?

Le but d’un botnet est de faire en sorte qu’un hashtag, un utilisateur ou un mot clé paraisse plus utilisé (positivement ou négativement) ou plus populaire qu’il ne l’est réellement. Les bots ciblent les algorithmes de médias sociaux pour influencer la section des tendances, ce qui exposerait les utilisateurs peu méfiants à des conversations amplifiées par les bots.

Les botnets ciblent rarement les utilisateurs humains et lorsqu’ils le font, ils les spamment ou les harcèlent généralement, et ne tentent pas activement de changer leurs opinions ou leurs opinions politiques.

Comment reconnaître un botnet ?

À la lumière de la purge de bot et de la méthodologie de détection améliorée de Twitter, les éleveurs de botnet sont devenus plus prudents, rendant les bots individuels plus difficiles à repérer. Une alternative à l’identification de bot individuel consiste à analyser les schémas de grands botnets pour confirmer que ses comptes individuels sont des bots.

DFRLab a identifié six indicateurs qui pourraient aider à identifier un botnet. Si vous rencontrez un réseau de comptes que vous soupçonnez de faire partie d’un botnet, faites attention aux points suivants.

Lors de l’analyse de botnets, il est important de se rappeler qu’aucun indicateur n’est suffisant pour conclure que des comptes suspects font partie d’un botnet. Ces déclarations doivent être appuyées par au moins trois indicateurs de botnet.

1. Modèles de discours

Les robots gérés par un algorithme sont programmés pour utiliser le même schéma de parole. Si vous rencontrez plusieurs comptes utilisant exactement le même schéma de parole, par exemple en tweetant des articles de presse utilisant le titre du texte du tweet, il est probable que ces comptes soient gérés par le même algorithme.

Avant les élections en Malaisie, DFRLab a découvert 22 000 bots, qui utilisaient tous le même schéma de parole. Chaque bot a utilisé deux hashtags destinés à la coalition d’opposition et marqué entre 13 et 16 utilisateurs réels pour les encourager à participer à la conversation.

Raw data of the tweets posted by bot accounts ahead of the elections in Malaysia (Source: Sysomos)

2. Postes identiques

Parce que la plupart des bots sont des programmes informatiques très simples, ils sont incapables de produire un contenu authentique. En conséquence, la plupart des bots tweetent des messages identiques.

L’analyse par DFRLab d’une campagne Twitter demandant l’annulation d’un concours de dessins animés islamophobes aux Pays-Bas a révélé des dizaines de comptes affichant des tweets identiques. Bien que les comptes individuels soient trop nouveaux pour avoir des indicateurs de bots clairs, leur comportement de groupe les a révélés comme faisant probablement partie du même botnet.

via GIPHY

3. Les pseudos

Une autre façon d’identifier les grands botnets consiste à examiner les modèles de traitement des comptes suspects. Les créateurs de bots utilisent souvent le même motif de traitement pour nommer leurs bots. Par exemple, en janvier 2018, DFRLab a rencontré un botnet probable, dans lequel chaque bot avait un numéro à huit chiffres à la fin de son pseudonyme.

(Source: Twitter / @jreichelt / Archived link)

Une autre astuce concerne les pseudos alphanumériques systématiques. Les bots d’un botnet découverts par DFRLab avant les élections en Malaisie utilisaient tous des poignées alphanumériques à 15 symboles.

4. Date et heure de création

Les bots qui appartiennent au même botnet ont tendance à partager une date de création similaire. Si vous rencontrez des dizaines de comptes créés le même jour ou au cours de la même semaine, cela signifie que ces comptes peuvent faire partie du même botnet.

Raw data showing the date of creation of Twitter accounts that amplified PRI party’s candidates in the state of Puebla (Source: Sysomos)

5. Activité Twitter identique

Si plusieurs comptes effectuent exactement la même tâche ou s’engagent de la même manière sur Twitter, ils font probablement partie du même botnet. 

Par exemple, le botnet qui ciblait le DFRLab en août 2017 avait suivi de près trois comptes qui n’étaient apparemment pas liés – le porte-parole de l’OTAN Oana Lungescu, le présumé bot-herder (@belyjchelovek), et un compte avec un chat comme photo de profil. 

Botnet targeting the DFRLab followed the same accounts (Source: Twitter)

Une telle activité unique, consistant par exemple à suivre les mêmes utilisateurs indépendants dans un ordre similaire, ne peut pas être une simple coïncidence si elle est effectuée par un certain nombre de comptes non connectés et constitue donc un indicateur puissant de botnets.

6. Lieu

Un dernier indicateur, particulièrement répandu parmi les botnets politiques, est un lieu partagé par de nombreux comptes suspects. Les « bergers » politiques ont tendance à utiliser le lieu où se présente le candidat ou le parti qu’ils promeuvent pour tenter de dégager une tendance de contenu dans cette circonscription particulière.

Par exemple, avant les élections au Mexique, un botnet faisant la promotion de deux candidats du parti PRI dans l’État de Puebla utilisait Puebla comme lieu d’implantation. Cela a probablement été fait pour que les vrais utilisateurs de Twitter de Puebla voient les tweets et les messages amplifiés par les bots.

Raw data showing the location of Twitter bots that amplified PRI party’s candidates in the state of Puebla (Source: Sysomos)

Est-ce que tous les bots sont des bots politiques ?

Non, la majorité des bots sont des comptes de bots commerciaux, ce qui signifie qu’ils sont gérés par des groupes et des individus qui amplifient le contenu qu’ils sont payés pour promouvoir. Des bots commerciaux peuvent être embauchés pour promouvoir du contenu politique.

Les bots politiques, en revanche, sont créés dans le seul but d’amplifier le contenu politique d’un parti, d’un candidat, d’un groupe d’intérêts ou d’un point de vue particulier. DFRLab a découvert  plusieurs botnets politiques faisant la promotion des candidats du parti PRI  dans l’État de Puebla avant les élections mexicaines.

Est-ce que tous les bots Russes sont affiliés à l’Etat Russe

Non, de nombreux botnets dotés de pseudos ou de noms d’utilisateur à consonance russe / cyrillique sont gérés par des Russes à l’esprit d’entreprise qui cherchent à gagner leur vie en ligne. De nombreuses entreprises et particuliers vendent ouvertement des abonnés Twitter, Facebook et YouTube, ainsi que des liens, des retweets et des actions sur l’internet russe. Bien que leurs services soient très bon marché ( 3 USD pour 1 000 abonnés ), un bot berger avec 1 000 bots pourrait gagner plus de 33 USD par jour en suivant quotidiennement 10 utilisateurs. Cela signifie qu’ils pourraient gagner 900 dollars par mois, soit deux fois le salaire moyen en Russie.

Par exemple, DFRLab a observé des botnets russes commerciaux amplifiant le contenu politique dans le monde entier. En prévision des élections au Mexique, par exemple, nous avons  trouvé un botnet amplifiant le Partido Verde au Mexique. Ces bots, cependant, n’étaient pas politiques et ont amplifié une variété de comptes allant de la mascotte du tourisme japonais au PDG d’une agence d’assurance.

Conclusion

Les bots, les botnets et les trolls sont faciles à distinguer et à identifier avec la méthodologie et les outils appropriés. La seule chose importante à retenir, cependant, est que le compte ne peut être considéré comme un bot ou un troll, jusqu’à la méticuleuse preuve du contraire.

 

Lectures : nos recommandations pour cet hiver (1/2)

Si vous n’avez pas encore bouclé votre liste au Père Noël, voici la première partie de nos recommandations de livres. Joyeux Noël à tous et bonne lecture !

This is why we can’t have nice things: Mapping the Relationship between Online Trolling and Mainstream Culture, Withney Phillips

Dans ce livre provocateur, Whitney Phillips affirme que le trolling largement condamné, s’intègre parfaitement dans le paysage médiatique contemporain. Le trolling peut être obscène, mais il n’est pas si déviant selon l’auteur.

 

Ctrl+Z : The Right to be forgotten, Meg Leta Jones

Les données nous concernant sont créées, partagées, collectées, analysées et traitées à très grande échelle. Les dommages causés peuvent être graves et durables. Une solution possible à cette menace ? Un droit numérique à oublier, qui créerait une obligation légale de supprimer, masquer ou anonymiser des informations à la demande d’un utilisateur. Ce droit hautement controversé a été critiqué comme un affront répugnant aux principes d’expression et d’accès. En examinant de nouvelles théories sur la protection de la vie privée et en organisant les nombreuses applications potentielles des droits, Meg Leta Jones, propose un ensemble de choix nuancés.

 

The death of the gods: The new global power grab, Carl Miller

Avons-nous plus de pouvoir qu’auparavant ou sommes-nous plus contrôlés que jamais? Carl Miller tente de définir ce qu’est le pouvoir aujourd’hui, comment il est créé, appliqué et maintenu au XXIe siècle à travers de nouveaux centres de décision et d’influences.

Prediction Machines: The simple Economics of Artificial Intelligence

L’intelligence artificielle fait ce qui semble apparemment impossible, donnant vie à des machines comme par magie. Mais faire face au changement radical que l’IA apportera peut être paralysant. Comment les entreprises devraient-elles définir des stratégies, les gouvernements élaborer des politiques et les gens planifier leur vie pour un monde si différent de ce que nous connaissons ? Dans Prediction Machines, trois économistes montrent comment les outils de base de l’économie permettent de clarifier la révolution de l’IA et constituent une base d’action pour les décideurs, les investisseurs et les entrepreneurs.

 

The curse of bigness: Antitrust in the new giled age, Tim Wu

Tim Wu, professeur à Columbia, explique comment des personnalités telles que Brandeis et Theodore Roosevelt ont été les premières à faire face aux menaces démocratiques posées par les grandes fiducies de l’âge d’or – leçons oubliées au cours des 40 dernières années selon l’auteur. Il appelle à la récupération des principes perdus de l’âge de confiance dans le cadre d’un renouveau plus large des idées progressistes américaines alors que nous affrontons les retombées de l’inégalité économique persistante et extrême.

 

Deep Work, Rules for Focused Success in a Distracted World, Cal Newport

L’auteur et professeur Carl Newport explique dans son denrier ouvrage comment, dans presque toutes les professions, cultiver une éthique de travail profonde produira des avantages considérables. Il présente ensuite un régime d’entraînement rigoureux, présenté sous la forme d’une série de quatre « règles » pour transformer votre esprit et vos habitudes afin de soutenir cette compétence.

 

Post-vérité : Guide de survie à l’ère des fake-news, Matthew d’Ancona

Bienvenue dans l’ère de la post-vérité. Partout dans le monde, propulsés par les réseaux sociaux et l’information en continu, les fake news (ou infox), les manipulations et les délires l’emportent sur les faits avérés. Matthew d’Ancona enquête sur cette disparition massive de la vérité comme critère fondamental du débat public, dont il raconte les étapes et analyse les sources, notamment du côté de la philosophie postmoderne française, tout en posant les jalons d’un redressement.

 

Reporter : A Memoir, Seymour M. Hersh

Les reportages intrépides de Seymour Hersh lui ont valu la gloire, des articles en première page dans pratiquement tous les grands journaux du monde libre, des honneurs à profusion et de nombreuses controverses. Dans ce mémoire, il décrit ce qui l’a motivé et comment il a travaillé. Il raconte les histoires derrière les histoires et divulgue des informations jusque-là inconnues, notamment sur le massacre de My Lai et les horreurs d’Abou Ghraib.

 

Crédit Photo de Une : Alisa Anton via Unsplash

Comment 3 comédiennes se sont servies de Youtube comme tremplin

Par Mickaël Mavoungou-Nombo, MediaLab, France Télévisions.

Eléonore Costes, Marion Séclin et Justine Le Pottier sont des visages très connus du « Youtube Game ». Présentes sur la plateforme depuis près d’une décennie, leurs carrières ne décollaient pas avant qu’elles ne sautent le pas du web.  

« Qu’on me dise que je suis Youtubeuse, influenceuse ca m’énerve ! Je suis créatrice, actrice mais youtubeuse ou influenceuse ça ne veut rien dire. Dire qu’on est Youtubeuse, c’est très réducteur et insupportable » explique Marion Séclin.

Loin des clichés, les trois jeunes femmes ont témoigné de leur parcours professionnels lors de la soirée #EllesFontYoutube* à la Maison des Auteurs à Paris il y a quelques jours.  

La découverte : les collectifs comme tremplin

Sur Youtube, les 3 actrices sont issues de collectifs comme Golden Moustache (le média d’humour et marque leader de Golden Network), Studio Bagel ou madmoiZelle. Après quelques années de galère à la sortie de leurs écoles d’acteur et de théâtre, elles ont saisi l’opportunité de créer et d’exercer leur passion en ligne.

« On a une formation d’actrice mais le téléphone ne sonnait pas. Quand j’ai découvert Youtube, j’ai travaillé à fond, c’est en créant l’action qu’on engraine l’action. J’avais envie de faire un maximum de choses, puis j’ai décidé ensuite d’être auteure et j’ai créé une série qui s’appelle « Les Topos de Lolo » disponible sur ma chaîne Youtube », raconte Eléonore Costes.

Justine Le Pottier, présente dans de nombreuses séries de Studio-4 de France Télévisions, et une des actrices phares de la web-série « Les Emmerdeurs » a lancé sa carrière sur Daylimotion, la plateforme vidéo concurrente de Youtube :

« Je sortais de mon école de théâtre avec Florent Dorin qui interprète le visiteur du futur dans la web-série de science-fiction du même nom créée, écrite et réalisée par François Descraques et lancée sur Daylimotion. Il m’a fait intégrer la série à ses débuts en 2009 ».

« Aujourd’hui, il y a des producteurs sur Youtube et ça change tout ! Maintenant, il y a de l’argent » explique Eléonore Costes.

Surfant sur la vague d’une renommée naissante , Eléonore Costes et Marion Séclin ont lancé leurs chaînes. En tant qu’auteure, c’est alors posé la question de la monétisation de  leurs vidéos…

Professionnalisation et monétisation

En tant qu’auteures, elles gagnent de l’argent grâce aux droits d’auteur que leur verse la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD). Toutes les deux ont été co-auteurs et comédiennes de ZéroStérone, série aussi produite pour Studio-4.

« Ce qui a changé c’est qu’on a plus le temps d’attendre. Aujourd’hui, on vit des vidéos que l’on créer sur Youtube, c’est notre métier, nous sommes actrices » précise Marion Séclin. 

En revanche, elles ne travaillent pas avec des producteurs sur leur chaîne propre et n’ont donc pas de structure pour payer les gens qui travaillent pour elles.

« J’ai honte de demander aux gens de travailler gratuitement », admet Eléonore Costes avec un rire jaune.

Marion Séclin n’est pas du avis : 

« J’ai passé beaucoup de temps à travailler gratuitement et ça m’a beaucoup servi dans ma carrière ».

Mais cette situation pourrait rapidement changer grâce au Fonds d’aide aux créateurs vidéo sur Internet (CNC talent) qui permet de rémunérer les gens qui travaillent pour les créateurs de contenus. Eléonore Costes espère en bénéficier : « Je ne l’ai pas encore et j’espère l’obtenir. C’est demain que je vais avoir la réponse, je stresse ».

Dans les gradins, un spectateur interpelle les actrices sur le fonctionnement de la monétisation de leurs créations. Marion Séclin répond du tac au tac : « Quand on a une chaîne Youtube, on décide nous-mêmes si l’on veut monétiser nos vidéos. Il faut appuyer manuellement sur un bouton pour les monétiser et désactiver ce même bouton si on veut les démonétiser. Pour ma part, cela fait un an que mes vidéos sont monétisées ».

Mais les sommes d’argent ne sont pas mirobolantes, contrairement à ce que croit beaucoup d’internautes, bien moins importantes que pour des productions pour la télévision ou le cinéma.

Eléonore Coste a quant à elle choisi de démonétiser ses vidéos. Cette décision découle d’une anecdote cocasse :

« Dans une de mes vidéos, il y a une scène où j’ai un rapport sexuel, YouTube l’a donc placé dans la catégorie « moins de 18 ans » (dans ce cas seul les internautes titulaires d’un compte youtube peuvent voir la vidéo) et l’a démonétisé. Mais toutes mes vidéos sont démonétisées car dans toutes mes vidéos j’ai des rapports sexuels (rires), donc j’ai préféré démonétiser complètement ma chaîne Youtube ».

YouTube, une vitrine pour des activités plus rémunératrices

Marion Séclin affirme pour sa part que Youtube est davantage une vitrine qu’un gagne pain.

« Je ne compte pas sur l’argent que je gagne avec Youtube. J’ai d’autres activités à côté de ça : je vends des scénarios, je poste du contenu et je fais des placements de produits sur Instagram. Cela me rémunère et j’utilise justement cet argent pour créer mes vidéos sur Youtube et vivre. Il faut être heureux dans ce que l’on fait ! Tout simplement ».

 

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⚡FAKE WIND⚡ . . 📷 @emmabirski 💇🏼‍♀️💄 @lel.pot

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Autre mythe : celui des revenus issus de la publicité :

« Avant on pouvait s’acheter une maison avec de la pub maintenant ce n’est plus du tout le cas. Sur internet la pub est beaucoup moins bien rémunérée qu’ailleurs », déclare Marion Séclin.

Mais consciente d’être devenue un « canal super puissant pour les marques », la comédienne sait en jouer pour en tirer un bénéfice maximum :

« Aujourd’hui nous n’avons plus besoin des marques, c’est elles qui ont besoin de nous donc j’essaie de négocier des gros contrats quand une marque veut travailler avec moi ».

Les trois actrices ont des agents qui négocient pour elles leurs contrats avec les marques et les productions. Expérimentée et déterminée, malgré son détachement à l’argent, Eléonore Costes fait valoir ses conditions lorsqu’on la sollicite :

« Il faut se faire respecter ! Je ne travaille pas avec une boîte de production en dessous d’un montant minimum que je me suis fixée. Il faut savoir ce que l’on vaut, surtout que ça fait 12, 13 ans que l’on travaille ».

Youtube a permis à ces comédiennes de s’épanouir dans leur métier, puis de partager leurs œuvres avec les communautés qu’elles se sont constituées au fil de leurs performances. Mais aucune d’elles ne pensait à ses débuts devenir salariée de la plus célèbre plateforme de vidéo en ligne au monde. C’est ce que confie modestement Justine Le Pottier :

« A l’époque du début de la série « Le visiteur du futur », jamais je n’ai pensé que Youtube allait être mon métier. Je n’attendais rien d’internet. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être bien payée avec mes créations et mes rôles d’actrices sur YouTube. J’ai arrêté les petits boulots comme le baby-sitting »

 

* #EllesFontYouTube est un programme qui promeut la diversité sur YouTube, encourage la création au féminin, et rassemble tous ceux et celles qui participent à ce mouvement. Le programme a déjà formé plus de 300 vidéastes qui ont pu collaborer lors de tournages épaulées par des mentors expérimentées, suivre des formations techniques, ainsi que sur la monétisation et des séances de coaching, participer à des rencontres inspirantes… Fédérer et former les créatrices tout en célébrant leur succès, tel est le fil rouge de #EllesFontYouTube !

Que reste-t-il de l’humour à l’ère des fake news ?

Par Brice Andlauer, journaliste freelance. Billet invité présenté dans le cadre d’un partenariat éditorial. ©️ [2018] Tous droits réservés. 

Restitution de la discussion organisée par le Social Media Club en novembre 2018 chez Burson-Marsteller, avec Sébastien Liébus, le cofondateur du Gorafi, Cédric Mathiot, journaliste au service Checknews de Libération, Adrien Deydier, Social Media Manager chez Innocent et Pierre Lefébure, Maitre de conférences à l’Université Paris XIII. La discussion était animée par Maxime Drouet, Directeur adjoint au digital chez BW Global et Paul Roy, chef de projet éditorial du Social Media Club France.  

La parodie, la satire et la dérision ne sont pas nouvelles sur internet. En rebondissant sur l’actualité, les humoristes 2.0 ont toujours trouvé une matière foisonnante pour créer des nouvelles caricatures ou fausses actualités absurdes. À tel point que de nouvelles formes d’écriture très structurées sont apparues. Le site le Gorafi, homologue français de l’historique The Onion aux Etats-Unis, produit par exemple aujourd’hui de vraies fausses informations de manière industrielle. Un vrai site d’info, reprenant tous les codes de l’écriture journalistique, sauf que tout est inventé pour faire rire le lecteur. D’autres sites, aux codes et ambitions plus floues, comme NordPresse ou SecretNews, empruntent le même modèle.

Sauf qu’il arrive que le second degré ne s’impose pas. Les blagues se propagent comme une véritable information, parfois reprises par les personnalités politiques et les médias eux-mêmes [1]. Alors que la diffusion de fake news va devenir juridiquement répréhensible et que la caricature journalistique devient une activité professionnelle, où se situe le curseur ? Comment continuer à faire de l’humour sans risquer de propager des fake news ?

A retenir : 

UNE CONNIVENCE DIFFICILE À MAÎTRISER

Qu’il soit prononcé sur internet ou non, dans un discours lié de près ou de loin lié à un sujet politique, l’humour entraîne déjà en soi des difficultés dans la réception du message.

« En politique, il y a des choses qui sont dites ‘pour de vrai’, d’autres qui sont dites ‘pour de faux’, mais le ‘pour rire’ échappe complètement à cette dichotomie », analyse Pierre Lefébure (Université Paris 13).  « Quand on a des contenus qui détournent la réalité, on réintroduit une grille de lecture qui oblige à se poser la question du rapport au réel. On dit l’inverse de ce qu’on pense, mais on a un certain nombre de marqueurs de connivence avec son auditoire pour lui faire comprendre ce décalage. Pour que ça fonctionne, cela suppose une intégration du public et un effet de communauté », poursuit-il.

Or, si internet et les réseaux sociaux sont parfois supposés renforcer le concept de communauté, lorsqu’un contenu devient viral, ils la font au contraire exploser. Et c’est dans cette viralité que le risque se situe. « Avec internet on s’expose toujours à un facteur de risques : jusqu’à quel périmètre va s’étendre l’auditoire par rebonds successifs ? L’aspect de connivence avec l’auditoire, essentiel pour que l’humour fonctionne, devient de moins en moins contrôlable. Ça ne veut pas dire que l’émetteur ne maîtrise pas le contenu, mais par contre il ne maîtrise pas toujours son impact, ni l’extension de son audience. Et c’est là qu’il y a des zones de crises », détaille Pierre Lefébure (Université Paris 13).

« Le danger avec l’humour sur les réseaux sociaux, c’est qu’on est plus dans la communauté avec laquelle on entretient un rapport minimal de connivences. » Pierre Lefébure (Université Paris 13)

Si le message humoristique est souvent réfléchi et maîtrisé par celui qui l’émet, c’est la plupart du temps sa réception qui devient incontrôlable. À l’approche de la grande journée de mobilisation du 17 novembre 2018 du mouvement des « gilets jaunes », la journaliste Raphaëlle Bacqué s’était fendue d’un tweet humoristique. La reporter du journal Le Monde avait republié une campagne de 2008 pour la sécurité routière où posait Karl Lagerfeld avec un gilet jaune sous le slogan : « C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie ». Sauf que quelques heures après son tweet, une manifestante était renversée par une voiture. Plusieurs internautes ont été choqués par ce trait d’humour, une fois sorti de son contexte[2].

Mais ce problème de réception d’un message dans un contexte particulier peut prendre beaucoup plus d’ampleur que lors d’une malheureuse erreur de timing. En effet, il est de plus en plus fréquent que d’anciennes actualités ou déclarations soient republiées et sorties de leur contexte sur les réseaux sociaux, parfois à des fins politiques. Un article du Gorafi citant Emmanuel Macron « Quand je sers la main d’un pauvre, je me sens sale » en juin 2016, est par exemple réapparu à plusieurs reprises un an plus tard pendant la campagne du candidat Macron, de façon très sérieuse. Plusieurs sites et comptes militants avaient repris la fausse information, la faisant passer pour vraie et la diffusant massivement [3]. Or, lorsqu’elle avait été publiée par le site satirique, elle s’inscrivait dans un contexte où Emmanuel Macron avait fait une déclaration méprisante envers un délégué syndical, ce qui rendait la plaisanterie beaucoup plus évidente et explicite.

« C’est un cas très rare où il y a eu la création totale d’une fake news qui nous a échappé. Ils ont fait un montage vidéo avec un logo France 3. On a jamais vraiment su qui était derrière ça. C’était un coup préparé très en avance, en ressortant le contenu de son contexte, dans l’intention de déstabiliser quelqu’un », défend Sébastien Liébus (Le Gorafi).

« Nous n’avons pas de sujets interdits. La seule question qu’on se pose, c’est celle de l’angle. On a fait des contenus sur l’avortement, sur les violences faites aux femmes, sur Ben Laden, qui ont tous été bien reçus. Si l’angle est bon, la vanne fonctionne. » Sébastien Liébus (Le Gorafi)

Pour les marques, les possibilités et sujets d’humour semblent plus limitées. L’objectif est moins d’obtenir la viralité à tout prix, mais de fidéliser des acheteurs potentiels.

« L’humour peut aider à créer de la connivence, et donc de consolider une communauté », explique Adrien Deydier (Innocent Drinks). « Mais c’est suicidaire de jouer sur un flou humoristique quand derrière ça peut nous mettre en porte-à-faux. On ne va pas s’aventurer sur des sujets trop politiques ou polémiques », poursuit-il. Par exemple, l’association des produits laitiers avait tweeté un contenu humoristique sur une personne transsexuelle, ce qui avait provoqué un tollé en ligne, obligeant l’association à s’excuser et à retirer le tweet [4]. « Une blague comme ça dit quelque chose de la personne qui a écrit le tweet. Il faut prendre du recul, intégrer cette notion que pour une marque, l’émetteur est neutre et veut vendre son produit. C’est tout ce que le public peut accepter d’une marque », continue Adrien Deydier.

Par conséquent, l’humour n’est pas forcément un levier évident dans la stratégie social media d’une marque. Si beaucoup y croient pour attirer un public plus jeune, une telle stratégie pourrait se révéler contre productive dans certains cas. « Pourquoi une marque deviendrait drôle alors qu’elle ne l’a jamais été pendant 50 ans ? Ça veut dire qu’elle essaye de se racheter une image ? Or, une marque ne doit rien avoir à cacher », analyse Adrien Deydier (Innocent Drinks).

Décathlon par exemple, semble avoir trouvé un excellent compromis, en répondant de façon toujours calme à ses utilisateurs, et en ne s’aventurant presque jamais sur l’actualité. Les blagues du community manager de Décathlon intègrent souvent une part de légèreté d’autodérision, en reprenant d’anciennes publicités de la marque et jouant sur l’effet vintage par exemple.

« Ce genre de stratégies sont excellentes pour les marques car on est dans l’autoréférentiel. Ça permet de souder une communauté. Or, ce qui l’antithèse de l’autoréférentiel, c’est l’actualité. C’est difficile, car ça peut être tentant pour une marque de reprendre les codes d’une communauté pour entretenir de la viralité. Mais quand on reste dans l’autoréférentiel, on entretient la connivence et il n’y a pas d’incompréhensions », analyse Pierre Lefébure (Université Paris 13).

HUMOUR CLAIR ET VIRAL

Pour Sébastien Liébus (Le Gorafi), la recette pour ne jamais franchir la ligne rouge semble claire : régularité, constance, qualité et efficacité.

« Nous publions deux ou trois articles par jour, pas plus. Nous les travaillons beaucoup et les écrivons de la façon la plus professionnelle possible, en observant ce que font les autres médias et reprenant leurs codes », raconte le fondateur du site qui se construit une réputation solide depuis maintenant sept ans. « Le niveau de stupidité de nos contenus est modérément haut par rapport à d’autres sites, mais il reste suffisamment constant pour que le lecteur comprenne automatiquement que c’est de l’humour », analyse-t-il.

« Le problème c’est souvent quand le niveau de stupidité est trop bas. La blague devient trop réaliste ou trop crédible, et là il y a un risque. » Sébastien Liébus (Le Gorafi)

Pour Pierre Lefébure (Université Paris 13), le risque ne se situe pas tant dans la compréhension du caractère humoristique du contenu en soi, mais bien dans sa réception au-delà de la propre communauté de l’émetteur.

« Un site comme NordPresse n’a peut-être pas les mêmes intentions que LeGorafi, mais il n’a pas la même communauté non plus. C’est juste qu’ils n’ont pas les mêmes codes. Si la communauté est habituée à ces codes, elle comprend plus facilement le caractère humoristique. Le problème, c’est quand le contenu sort de cette communauté », détaille Pierre Lefébure.

Si la prise de risques se situe dans la viralisation des contenus, alors ce risque est quotidien pour un média comme LeGorafi. Avec certains articles atteignant parfois le million et demi de partages, le site est désormais organisé de façon totalement professionnelle, avec des objectifs de viralité clairs, revendiqués et assumés [5].

« Le titre fait 80% de la vanne, et doit être relayé le plus vite possible. En général, je sais si l’article va bien fonctionner dans les cinq minutes suivant la publication. Pour ne pas casser cette logique de viralité, nous refusons de sponsoriser certains de nos contenus sur les réseaux sociaux. Si un article est bon, il fonctionnera », raconte Sébastien Liébus.

Avec ce genre de méthodologies, comment faire pour limiter le risque ? Sébastien Liébus compte avant tout sur la réputation et la clarté de son message.

« Nous avons toujours une base résiduelle de lecteurs qui viennent nous voir régulièrement. On sait que dans cette cible, ils comprennent. Le problème, c’est quand quelqu’un en dehors de la cible ne comprend pas le caractère humoristique. Ça reste rare, mais c’est inévitable, ça existera toujours. Je ne suis pas comptable de la stupidité des gens », relativise-t-il.

« Ce que nous faisons est assez clair : c’est de la satire, pas de la fake news. Nous n’avons jamais eu besoin de préciser sur notre site que nous étions un média satirique. » Sébastien Liébus (Le Gorafi)

À la tête des sites de fact checking de Libération Désintox et CheckNews, Cédric Mathiot constate que Le Gorafi fait plutôt figure de bon élève, et que les cas de méprise sont plutôt rares.

« Sur CheckNews, les internautes nous posent directement des questions, et nous vérifions les informations pour eux. En un an et plus de 15 000 questions, je n’ai reçu que deux ou trois suggestions sur le Gorafi. C’est drôle, les gens l’identifient et s’y retrouvent. Ce n’est pas le cas ailleurs, il n’y a pas d’équivalent du Gorafi dans la presse francophone », analyse-t-il.

Les sites SecretNews ou NordPresse semblent beaucoup plus prêter à confusion par exemple, avec des façons de présenter l’information qui ne relèvent pas forcément de la satire au premier coup d’œil. Le site SecretNews a par exemple été obligé de publier un démenti pour une fausse déclaration de la député LREM Aurore Bergé qui avait été reprise largement et de façon très sérieuse[6].

« Pendant cette polémique, le patron de SecretNews a mis plusieurs semaines à avouer qu’il s’agissait d’une parodie. Il demandait même à ce qu’on prouve qu’elle n’avait jamais prononcé ces mots. Donc il y a des gens qui brouillent intentionnellement les pistes. Le problème, c’est qu’au bout de la chaîne les internautes sont perdus. Ils ne savent plus du tout ce qui relève du contenu humoristique ou pas », raconte Cédric Mathiot (Libération).

L’INTENTION AU CŒUR DES DÉBATS

Où se situe donc la différence entre le Gorafi et NordPresse par exemple ? Qu’est-ce qui fait que les contenus de certains sites prêtent plus souvent à confusion que d’autres ? Il semble que le critère de l’intention derrière la création d’un contenu devienne central. Si SecretNews ou NordPresse se définissent comme des sites satiriques, ça ne saute pas toujours aux yeux au premier coup d’œil. SecretNews affiche par exemple en bannière : « L’info vérifiée de source sûre. » Pourquoi vouloir brouiller les pistes à ce point là ? Les personnes à l’origine de ces sites se justifient systématiquement en disant vouloir sensibiliser le public et le pouvoir sur la propagation des fake news[7]. Une façon de dénoncer légèrement paradoxale, qui pourrait bientôt être identifiée par des juges comme une volonté délibérée de déstabiliser, voire de nuire.

« Jusqu’à quel point peut-on faire rentrer sous le coup de la loi qui vient des contenus informatifs, mais ayant recours à des traits d’humour ? Prochainement, on pourra poser la question de l’intentionnalité, même dans un cas d’humour, à un juge. On va au devant d’une jurisprudence très difficile à identifier. » Pierre Lefébure (Université Paris 13)

La loi « anti fake news » en ce moment débattue devant le parlement français prévoit en effet de punir une personne diffusant une fausse information « avec l’intention de nuire [8].» Se pose alors la question de la définition juridique de cette dite intention, à laquelle personne ne sait réellement répondre aujourd’hui.

« L’humour, c’est précisément le sanctuaire qu’on ne peut pas attaquer. On peut dire ce qu’on veut », analyse Pierre Lefébure (Université Paris 13). « D’autant que la loi condamnant la diffamation existe déjà : il faut que l’information soit fausse, et porte atteinte à la réputation de la personne concernée. Mais la diffamation se porte sur le contenu en soi, pas sur les intentions présumées des émetteurs. Or, l’intention humoristique ou politique n’est pas toujours affichée aussi clairement que ça. Je ne vois pas comment on pourrait se sortir de cette difficulté, quand bien même il existerait des cas aussi vertueux que le Gorafi où l’on ne peut pas se méprendre sur leurs intentions », poursuit-il.

Les plateformes sociales elles-mêmes prennent également en compte ce critère de l’intention, comme le confie Cédric Mathiot (Libération) : « Facebook fait de la vérification d’informations aujourd’hui. L’émetteur d’une fake news va être pénalisé dans l’algorithme et la position de ses publications dans le fil d’actualité. Il est arrivé que des émetteurs de contenus parodiques soient pénalisés. Pour prendre ses décisions, Facebook prend très largement en compte le critère de la clarté de l’intention. » Entre tribunaux et algorithmes, l’avenir de l’humour en ligne sur l’actualité semble donc rimer avec précaution.

Les sources : 

 Crédit photo de Une : Rawpixel via Unsplash

Pourquoi il faut miser sur le journalisme scientifique

Par Olivier Dessibourg, journalistique scientifique et co-fondateur de Heidi.newsun nouveau pure player basé à Genève et lancé au printemps 2019. Il fait du journalisme scientifique un axe fort de son offre éditoriale. Billet invité.

Les sciences et les technologies sont partout autour de nous. Il y a peu, l’annonce de la naissance de bébés modifiés génétiquement en Chine – encore non publiée scientifiquement – a montré une fois de plus à quel point les avancées scientifiques façonnent nos sociétés, nos économies et même le futur de nos démocraties. A quel point elles nous questionnent sur les plans éthique, philosophique voire surtout personnel – qui d’entre nous resterait totalement insensible à la possibilité de pouvoir choisir certaines caractéristiques physiques ou mentales de ses futurs enfants ?

Pour le meilleur et parfois le pire, les sciences sont un moteur fondamental de l’évolution du monde. Or souvent, dans les médias, la couverture de l’actualité scientifique est considérée comme « nice-to-have » ; autrement dit, ce sont tout aussi souvent les journalistes scientifiques qui sont les premiers à souffrir des restructurations dans les médias.

Il est urgent et crucial qu’elles retrouvent leur juste place dans les médias. Et pas de n’importe quelle manière ! Voici pourquoi.

Il faut parler de science, ce sujet passionne les lectrices et lecteurs ! 

Lorsqu’on lui pose la question – notamment via ces vastes sondages que sont les Eurobaromètres ou le Baromètre scientifique suisse – une grande majorité du public se dit (très) intéressée par les sciences et les technologies. Or ces mêmes personnes expriment aussi leur difficulté à être bien informées sur ces sujets.

Eurobaromètre, 2013

Aux journalistes de recadrer les promesses extravagantes. 

Régulièrement, des extrapolations sensationnelles s’adossent aux projets scientifiques. Comme dans le cas de « percées » annoncées dans la lutte contre le cancer, jusqu’à scander la fin de cette maladie. Des annonces qui se répandent aussitôt comme trainée de poudre sur les réseaux sociaux. Au-delà de l’écho médiatique qu’elles suscitent, ces exagérations desservent le plus souvent la science. Comme elles ne se confirment pas (toujours), elles entament la confiance du public envers tous les scientifiques. Il arrive qu’elles soient le fait de scientifiques avides de notoriété – comme peut-être dans le cas des bébés modifiés génétiquement en Chine.

Le plus souvent, elles résultent d’équipes de communication de plus en plus pléthoriques dans les institutions scientifiques, qui proposent des résumés très simplifiés car devant être compris par des journalistes de moins en moins spécialisés. Or la complexité de la science mérite d’être prise à bras le corps et expliquée. Encore davantage l’heure de la concision imposée par l’ère numérique.

En science, les «fake news» existent aussi et doivent être combattues. 

Il est vrai qu’elles sont d’autant plus difficiles à repérer et vérifier qu’elles concernent justement des domaines ardus. Et pour les contester, il faut connaître les «codes de fabrication» des savoirs scientifiques. Les dégâts des «fake news» scientifiques n’en sont que plus graves, comme le montrent les incessants mais trompeurs débats sur la vaccination. Nombre de rédactions, notamment dans les nouveaux médias en ligne, ne sont pas ou plus en capacité de décoder ces fausses informations, et de ce fait leur servent de caisse de résonance.

Le «copier-coller» de communiqués de presse scientifiques dans les médias est une plaie.

Il se produit pour deux raisons. La première, c’est l’appréhension des journalistes généralistes à traiter des sujets considérés comme abscons. La seconde tient probablement aux réminiscences d’une époque où la science – celle des blouses blanches – faisait autorité. Et où les communications scientifiques étaient prises pour argent comptant.

Les journalistes ne doivent pas devenir des « passe-plats » ou des porte-voix des scientifiques. 

Et ceci encore moins à l’ère du numérique et des réseaux sociaux. Ils doivent au contraire garder un scepticisme sain, ne pas faire de la science un dogme, mais toujours s’interroger, creuser, confronter, enquêter, contextualiser et citer leurs sources – ce que permet magnifiquement Internet. Au même titre qu’ils le font dans d’autres domaines, de l’économie à la politique en passant par le sport. La rigueur et les bonnes pratiques journalistiques ne doivent s’arrêter au seuil des laboratoires.

Il faut raconter comment se fait la science.

Expliquer ses règles de fonctionnement, en soulignant les cas où elles ne sont pas respectées. Prenez les études qui confondent corrélation et causalité, comme celle visant à démontrer un lien entre la consommation de chocolat et le nombre de Prix Nobel dans un pays. La Suisse, où l’on engloutit des montagnes de cacao, héberge aussi un grand nombre de scientifiques auréolés. De quoi conclure que manger du chocolat rend intelligent? Reposant sur des statistiques irréprochables, publiée dans un journal de référence, cette étude a été reprise par les médias du monde entier. Or, son auteur avait intentionnellement surinterprété ces chiffres pour, avec la complicité de la revue en question, souligner l’ampleur du problème dans les médias.

Source : The New England Journal of Medicine

De fait, la « publication dans une revue scientifique », argument souvent utilisé pour cautionner l’emballement médiatique, ne suffit pas. Il y a plus de 25’000 revues scientifiques dans le monde, souvent en concurrence les unes avec les autres, dont certaines n’ont pas le sérieux de celles qui font référence, Science, Nature, New England Journal of Medicine, etc. Au journaliste de trier.

La science a ses propres lieux de pouvoirs et intérêts, il faut les décrypter.

Un exemple est celui des revues scientifiques. Ces publications de renoms, qui procèdent à une validation de leurs contenus par un mécanisme dit de « révision par les pairs » (peer-review), sont en concurrence pour obtenir la couverture, par les journalistes, des études qu’elles publient. Les citations dans des grands médias participent en effet à accentuer leur «facteur d’impact», autrement dit le prestige, pour un scientifique, d’y publier ses travaux. Et dès lors l’attrait de ces mêmes revues. Celles-ci n’hésitent ainsi pas à mettre davantage en avant, dans leur communication, des études pour lesquelles elles devinent un impact médiatique assuré, par rapport à des recherches plus fondamentales et fondatrices, mais moins flamboyantes. Là aussi, le discernement du journaliste scientifique est utile et nécessaire.

La dictature de l’embargo maintient dans leur confort les journalistes, avec leur bénédiction. 

Les prestigieuses revues, qui font la pluie et le beau temps dans le monde scientifique, proposent aux journalistes de consulter en primeur les études qu’elles publient, mais leur imposent en retour un première date possible de publication, le fameux « embargo ». Cet accord donne aux journalistes quelques jours pour analyser les travaux scientifiques en question, faire réagir des experts, les mettre en contexte – une démarche évidemment positive. Mais qui a l’inconvénient d’uniformiser les contenus diffusés dans les médias, tous les journalistes travaillant en parallèle sur les mêmes percées. Pour qui se donne le temps et les moyens d’être curieux, les milliers de revues recèlent, loin des embargos, des recherches moins clinquantes qui sont autant d’excellents sujets.

Trop discrets, les scientifiques aussi doivent peser dans le débat public.  

Ils sont invités à investir les espaces rédactionnels, les tribunes d’opinions, le « courrier des lecteurs », pour contrer eux-mêmes la désinformation scientifique, les coups d’éclat sans lendemain et les théories de charlatans. Le public, les médias et la science auraient beaucoup à y gagner.

 

 

Crédit photo de Une : Andrew Neel via Unsplash

Liens vagabonds : les gardiens de la vérité menacée à l’honneur

A RETENIR CETTE SEMAINE  :

Personnalité de l’année de Time Magazine : « les Gardiens » de la bataille pour la vérité. Cette année, 4 couvertures mettent à l’honneur des journalistes bafoués pour leur travail. Jamal Khashoggi, assassiné ; Wa Lone et Kyaw Soe, condamnés ; Maria Ressa, menacée ; The Capital Gazette, attaqué.

Coupes brutales chez WPP, N°1 mondial de la pub : après avoir déjà reculé de 26 % en 2017, l’action WPP a subi une baisse en accéléré de 40 % depuis le début de l’année. En conséquence, l’entreprise a annoncé cette semaine la suppression nette de 2.500 postes et une restructuration d’un coût prévu de 332 millions d’euros sur les trois ans.

« Media culpa » : la crise des “gilets jaunes” a mis en lumière d’une manière plus vivace que jamais la rupture entre les citoyens et les médias. Pour Guy Birenbaum et Laurent Guimier, “les médias doivent profiter de ce moment historique actuel pour se réinvestir dans les missions qu’ils ont oubliées” et signe dans Les Echos un Media CulpaCertains médias s’en sortent néanmoins mieux que d’autre, à l’instar de Brut qui tire son épingle du jeu. 

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

en partenariat avec Statista

DIGNE DE VOTRE TEMPS

2018 / 2019

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

USAGES ET COMPORTEMENTS

Une minute sur Internet en Chine vs le reste du monde

SURVEILLANCE, CONFIANCE, DONNEES

LEGISLATION, REGLEMENTATION

RÉSEAUX SOCIAUX

PLATEFORMES VIDEOS, OTT, SVOD

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

IMMERSION, 360, VR, AR

JOURNALISME

AUDIO, PODCAST, BORNES

DATA, AUTOMATISATION, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, BLOCKCHAIN

4K,  U-HD, 8K, HDR

TECH, STARTUPS, SMART

OUTILS

 

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ES avec l’équipe Méta-Media

La Story, nouveau moment du journalisme

Par Clara Schmelck, journaliste, philosophe, spécialiste des nouveaux médias. Billet invité

Snapchat, Instagram, Facebook, LinkedIn : la « Story » est à la mode. Davantage qu’un format repris par toutes les plateformes sociales et de plus en plus privilégié par les médias d’information et de divertissement, il faut y voir un nouveau moment du journalisme.

 Révolution de l’espace temps

Les journalistes avaient l’habitude de relater l’actualité sur un espace pré-configuré : ils occupaient ainsi du temps d’antenne sur une chaîne de télévision ou à une radio, ou remplissaient les pages d’un journal. A présent, ils produisent et diffusent l’information dans une pluralité de formats et pour de multiples supports dont le propre est de constituer un espace infini : un site internet, une application, un réseau social, un podcast. Les journalistes prennent ainsi en compte lespace où ils racontent lactualité et non plus seulement le temps de lactualité. Le but est de raconter des histoires qui puissent prendre place exactement là où les gens racontent leurs propres histoires.

Aller chercher sa cible là où elle est au moment où elle y est permet davantage qu’un rapprochement avec le « consommateur » d’information : cela inscrit l’information dans le même espace/temps que sa vie personnelle. Par voie de conséquence, il y a plus de probabilité qu’il se sente concerné par des événements auxquels il n’aurait pas prêté attention entre les lignes d’un journal et qu’il soit tenté de rechercher un complément en allant sur les sites ou les chaînes des médias.

Ni temps long, ni format snakable

C’est dans ce contexte qu’un nouveau terrain d’expression de l’information est apparu : la « story ». Ni direct, ni récit au passé, ce que suggère pourtant le mot « story » (histoire), ce mode inédit d’expression crée une immédiateté qui n’est pas nécessairement du direct et qui a souvent fait l’objet d’une préparation préalable. En d’autres termes, la Story sort de l’alternative temps long/format snakable (à picorer).

Premier à lancer le format en 2013, Snapchat revendique 13 millions dutilisateurs quotidiens en France, dont 80% qui déclarent avoir plus de 18 ans. Ils y reviennent en moyenne 20 fois par jour, pour un total de 30 minutes dutilisation. 

En complément des « stories », Snapchat propose depuis novembre des « shows », filmés en format vertical, adaptés à un smartphone. Ils ont aussi été lancés en France, en Grande-Bretagne, en Irlande et en Norvège. L’objectif de ce format est de retenir les utilisateurs plus longtemps sur la plateforme. L’accent est mis sur des formats d’actualité de 3 à 7 minutes et des programmes de fiction pourraient venir plus tard.

Au delà du format, un mode de vivre le journalisme

La « Story » ne se réduit pas à un format. Il faut y voir une logique qui s’éprouve aussi à échelle des rédactions. Autrement dit, les journalistes fabriquent leurs « stories » en fabriquant leur propre « story » : de plus en plus, ils vont être amenés à élaborer linformation en interagissant sur les espaces conversationnels numériques avec leur communauté de lecteurs pendant les différentes étapes de leur enquête. 

Ces espaces conversationnels sont les comptes Twitter des médias et des journalistes, les pages Facebook des médias, les groupes Facebook et les messageries privées. Il y a aussi des platefomes de curation de contenus comme Slack, qui permettent une mise en commun des idées et des informations entre membres d’une rédaction mais aussi entre membres d’une rédaction et internautes qui souhaitent prendre intérêt à un travail d’enquête. Les membres de la communauté ont la possibilité d’inciter un journaliste à orienter l’enquête dans des directions auxquelles il n’avait pas pensé, ou encore apporter des éléments d’information qu’il sera chargé de vérifier. La mission du journaliste du futur ne se réduit donc plus à la production de contenus dans une logique verticale up to bottom (de haut en bas). Elle intègre une composante de dialogue avec une communauté.

Damien Van Achter, journaliste, enseignant et fondateur de l’incubateur Pilot, estime que le journalisme doit changer structurellement, au -delà d’une production de contenus plus qualitatifs et d’une diversification de l’offre de la part des médias. Une information originale doit nécessairement être conçue dans une logique horizontale, par des rédactions ouvertes, en interaction avec leur communauté :

« Plus je documente un processus auprès de ma communauté dans le cadre de la réalisation dune enquête, par exemple, plus on maccorde de la confiance, plus je me sens impliqué dans la construction de sens, et mieux mon enquête circule. La communauté sert daiguillon. Cest un levier génial quand on enquête, parce quon se sait, et on se sent empowéré au service de la communauté dans laquelle on se met ! »