Stratégie IA de la France, 3 questions à Guillaume Avrin

Alors que la France célèbre le cinquième anniversaire de sa stratégie nationale pour l’intelligence artificielle (SNIA), l’émergence de l’IA générative suscite de nouvelles questions stratégiques. Forts des succès des phases précédentes, les décideurs sont confrontés au défi d’intégrer ces avancées technologiques pour façonner l’économie et le bien-être social. Ce tournant technologique impose une révision de la feuille de route pour la seconde phase (2022-2025), réorientant les investissements et les initiatives. Guillaume Avrin, Coordonnateur national pour l’intelligence artificielle, détaille la vision de la France, et les actions à venir. 

Quel est l’impact des récentes avancées de l’IA, et plus particulièrement de l’IA générative, sur la feuille de route établie pour la seconde phase (2022-2025) de la stratégie nationale pour l’IA ?

A l’heure où nous célébrons le cinquième anniversaire de la stratégie nationale pour l’intelligence artificielle (SNIA), nous entrons dans une ère d’expansion et de généralisation des intelligences artificielles. Elles impactent notre rapport à la connaissance, au travail, aux transports, à notre environnement. Nous avons pu nous en apercevoir lors des expérimentations grand public réussies de ChatGPT. Et nous sommes prêts à transformer ce potentiel en bénéfices pour notre économie et le bien-être social.

En 2018 il s’agissait, partant de rien, de discerner les plus motivés et compétents de nos spécialistes en IA et de les aider à se développer, à s’installer dans un paysage en devenir, pour s’assurer de disposer d’artisans éclairés et qualifiés capables de couvrir tout l’éventail technique et applicatif de nos futures entreprises. Il s’agissait aussi bien sûr de mettre de l’ordre dans une communauté qui foisonnait d’initiatives de toutes sortes, donc de contenir, rassembler, consolider, articuler et responsabiliser. C’est d’ailleurs le nom que nous donnons à cette première étape de nos travaux : « structurer l’écosystème de l’IA ».

Grâce à cette première phase de la SNIA, à laquelle nous avons consacré 1,85 Md€ de fonds publics, nous sommes désormais en ordre de bataille, et prêt à passer à l’offensive dans le cadre de projets disposant de cibles claires et tributaires d’un dessein d’ensemble.

Nous avons intitulé la phase 2 de la SNIA « diffuser l’IA dans l’économie ». Il s’agit, avec un budget de 1,5Md€, de porter l’attention sur les produits de l’IA, donc sur le marché, la demande, le besoin, les usages et contraintes d’usage, la concurrence, les coûts et les prix, les éventuels monopoles ou verrous commerciaux.

Elle nous oblige à faire des choix, qui sont par nature risqués et d’ordre stratégique. Ces choix concernent par exemple les filières commerciales et de développement sur lesquelles il sera préférable de se concentrer, et en contrepartie celles qui seront relativement délaissées, voire abandonnées. Ces choix doivent s’appuyer sur une étude approfondie du besoin d’IA à terme, professionnel ou personnel, sur des prévisions chiffrées de volumes d’affaires ainsi que sur nos avantages et nos faiblesses au regard de l’offre étrangère.

Une première planification de la phase 2 a été menée dès 2021. Dans cet esprit nouveau que nous avons voulu lui donner, des choix stratégiques de filières ont été faits, après avoir été débattus. Il s’agit en l’occurrence de porter un effort particulier sur l’embarquabilité, la frugalité et la confiance. Les développements d’IA génératives s’accélèrent ces derniers mois, offrant de nouvelles perspectives de progrès économique et social.

Si nous développons en France des IA génératives depuis des années, nous avons il y a quelques mois presque tous été surpris par le degré d’anthropomimétisme atteint par ChatGPT. C’est plus une découverte qu’une invention : la machine a ponctuellement réussi le « test de Turing », c’est-à-dire qu’en interagissant avec elle, nous n’avons pas pu la distinguer d’un véritable homo sapiens, non pas grâce à une nouvelle idée mais à l’ampleur des capacités de calcul et des données mobilisées par OpenAI pour son développement.

Les IA génératives laissent ainsi entrevoir des gains importants pour de nombreuses tâches comme la recherche et la synthèse documentaire pour l’automatisation de tâches administratives, le soutien à la conception et à l’innovation dans l’industrie, la génération automatique de code informatique ou encore l’assistance aux artisans et artistes dans les industries culturelles et créatives.

La France dispose de nombreux atouts à même de la positionner à l’avant-garde de technologies d’IA générative performantes et maîtrisées au service des entreprises et des citoyens. Elle peut bâtir sur les fondations d’un écosystème de formation et de recherche d’excellence et sur le dynamisme de son réseau d’acteurs de l’innovation : startups (Mistral, LightOn, Poolside, Dust, Nabla, Aive, Linagora, eXplain, Giskard, Hugging Face, PhotoRoom, etc.), fournisseurs de capacités de calcul (Scaleway, OVHCloud, Eviden) et groupes industriels du Manifeste IA.

De manière à saisir l’ensemble des opportunités économiques de l’IA générative, et plus généralement des giga-modèles, et comme annoncé par le président de la République le 14 juin à Vivatech, nous avons décidé de lancer quatre actions supplémentaires au sein de la SNIA afin de soutenir les acteurs émergents de la filière tout en investissant significativement dans la recherche et les infrastructures nécessaires aux développements des IA génératives et des giga-modèles.

Afin de développer des produits et des services innovants et pertinents pour nos besoins nationaux et européens, un appel à projets « Communs numériques pour l’IA générative » (40M€) est ouvert depuis mi-juin afin d’accélérer la création et la mise en accessibilité de communs numériques sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA générative (bases de données d’apprentissage et de test valorisant le patrimoine national de données, giga-modèles génératifs pré-entraînés, modèles génératifs adaptés à des cas d’usages spécifiques, interfaces de programmation applicatives, outils d’évaluation, etc.).

Par ailleurs, un Grand challenge sur l’IA d’usage général (40M€) de type Darpa/Nist sera organisé. Il aura pour objectif de susciter un effet d’entraînement important auprès de consortia internationaux en « coopétition » et permettre ainsi une montée en maturité rapide des technologies d’IA d’usage général sur des applications identifiées comme prioritaires/stratégiques dans le cadre de la SNIA. Pour engager et soutenir nos champions de l’IA générative, nous ferons également appel à d’autres leviers de financement (commande publique, investissement en capital, etc.). Bpifrance a ainsi lancé un fonds d’amorçage doté de 50M€ à destination des entreprises qui exploiteront le fort potentiel de ces modèles génératifs pour commercialiser des produits et des services de pointe.

Les laboratoires et entreprises françaises doivent avoir accès à d’importantes infrastructures de calcul, qui sont nécessaires pour entraîner les giga-modèles génératifs. Le supercalculateur Jean Zay opéré par le GENCI sera ainsi augmenté et nous accueillerons très bientôt un nouveau supercalculateur exascale qui sera hébergé au CEA dans l’Essonne. Cette initiative née du consortium qui comprend la France, les Pays-Bas et l’Union européenne s’intègre pleinement dans le cadre de EuroHPC (>500M€). En Europe près d’une dizaine de supercalculateurs sont déjà en activité et d’autres sont sur le point de voir le jour (Jupiter en Allemagne notamment).

Notre priorité est d’exploiter cette technologique d’IA générative pour réaliser des applications intégrées économiquement pertinentes, comme l’expertise médicale, juridique ou financière, ce qui implique d’autres travaux de R&D. Le PEPR IA (73M€), piloté par Inria, CEA, CNRS, CNR) et axé sur l’IA frugale, l’IA embarquée, l’IA de confiance, ainsi que sur les fondements mathématiques de l’IA, devra notamment nous positionner sur ces prochaines innovations de rupture. Nous investirons également dans la R&D « post-IA générative » via notamment la mise en œuvre du dispositif IA cluster annoncé par le Président de la République à l’occasion du forum Vivatech. Celui-ci vise à renforcer les pôles de formation et de recherche d’excellence en France pour ancrer notre position parmi les leaders mondiaux de l’IA d’ici 2030.

En termes de souveraineté, où se trouve d’après vous le bon équilibre entre éthique et technique dans le choix entre solution nationale et internationale (américaine) ? Comment ne pas reproduire les mêmes erreurs de dépendances aux GAFA que l’on a pu observer avec les Réseaux sociaux ?

La question semble assimiler les solutions nationales à une priorité donnée à l’éthique et les solutions étrangères à la performance. Il faut bien distinguer les deux sujets. Concernant l’éthique, notre ligne rouge est de nous assurer que les IA déployées sur le territoire nationale seront sûres, robustes, résilientes, respectueuses des droits fondamentaux et écologiquement soutenables, avec des niveaux d’exigences adaptés aux cas d’usage visés (la conformité à l’AI Act sera ainsi attendue pour les applications à haut risque).

Concernant notre indépendance et la défense de nos intérêts, il est bien entendu indispensable dans les domaines régaliens de pouvoir recourir à des solutions souveraines. Pour les autres domaines, si nous chercherons bien entendu à assurer notre autonomie stratégique en favorisant une couverture la plus large possible de la chaine de valeur de l’IA par la filière française, notre attention se portera en priorité sur la demande, sur l’intégration effective de l’IA dans nos entreprises et sur sa contribution à notre redressement économique et bien-être social.

Cette transformation numérique doit se faire avec pragmatisme, afin qu’elle soit efficace. Nos entreprises utilisatrices d’IA seront encouragées à recourir aux plus performantes technologies existantes sur le marché qui seront conformes à nos critères éthiques, y compris celles fournies par nos partenaires économiques internationaux. Il est cependant également attendu de nos grands groupes qu’ils s’inscrivent dans une dynamique de filière afin de permettre l’éclosion d’une offre nationale compétitive. L’initiative « Je choisis la French Tech » et les partenariats d’innovation seront notamment mobilisés dans ce cadre, en lien avec les associations représentant les utilisateurs potentiels de ces technologies d’IA (Cigref, Manifeste IA, CPME, Medef, etc.).

La vision de l’État sur le développement de l’IA repose principalement sur le progrès économique et le bien-être social. Sur quels indicateurs peut-on s’appuyer pour trouver un équilibre entre croissance et destruction d’emplois, spécifiquement liés aux IA génératives ?

L’impact réel de l’IA générative sur le marché du travail ne pourra être évalué qu’en considérant également les emplois créés et ceux qui sont transformés, notamment pour être augmentés par l’IA. Cette transformation de notre société par l’IA est inévitable, l’essentiel est qu’elle soit pilotée et non subie, qu’elle se concentre sur les tâches dangereuses, rébarbatives, ancillaires, ainsi que sur celles qui présentaient les gains de compétitivité les plus importants pour nos entreprises et donc pour notre balance commerciale, ce qui conditionne le maintien à long terme de notre modèle société.

Nous suivrons tous les indicateurs utiles à cette fin, notamment ceux relatifs à l’adoption de l’IA dans les différents métiers et échelons de l’entreprise, aux niveaux de formation à l’IA dans ces différents métiers, à la qualité de vie, à l’accessibilité des services, à la santé mentale, à la cohésion sociale, etc.

10 choses à retenir de l’été 2023 pour les médias

Comme chaque année, Méta-Media vous propose au retour de la plage (ou des montagnes) un condensé des 10 tendances qui nous ont marquées pendant la période estivale. De la mutation des réseaux sociaux (qui, pour certains, sont déclarés morts) au déclin de la consommation télé (y compris chez les plus âgés) en passant par le phénomène #Barbenheimer, voici notre rattrapage (non exhaustif) des essentiels pour celles et ceux qui ont pu déconnecter cet été.  

Par Alexandra Klinnik, Myriam Hammad du MediaLab de l’Information et Kati Bremme, Directrice de l’Innovation et Rédactrice en chef Méta-Media

1La fin du Far West sur les réseaux sociaux

Cet été, les grandes plateformes ont été forcées à modifier leurs pratiques par les autorités de protection des utilisateurs à travers le monde. Début août, Meta annonçait bon gré, mal gré, son intention de rendre les publicités ciblées “facultatives” en Europe sur les applications Instagram, Whatsapp et Messenger. Mais la plateforme est restée assez évasive sur cette mise en pratique, le continent européen représentant près d’un cinquième de l’ensemble de ses revenus publicitaires. Dans la même veine, TikTok a anticipé les exigences européennes, en rendant optionnel le tracking comportemental pour les propositions de sa page « For You », qui fait le succès addictionnel de la plateforme.

Depuis le 25 août 2023, le Digital Services Act (DSA) est entré en vigueur et interdit les publicités ciblées à partir des données dites “sensibles” (origine ethnique, opinions politiques, orientation sexuelle) à près de 19 acteurs numériques majeurs. Ces derniers devront s’assurer du consentement explicite de l’utilisateur, et les publicités ciblées seront interdites pour les mineurs. Les fonctionnements des systèmes de recommandation des algorithmes doivent aussi être expliqués et une méthode alternative systématiquement proposée. Plusieurs autres mesures phares sont venues protéger les internautes, à l’instar de l’obligation pour les plateformes à caractère commercial (comme Amazon) de se renseigner sur leurs vendeurs, ou bien encore le signalement renforcé et facilité des contenus illicites avec la mise en place d’un “signaleur de confiance”.

En Europe toujours, trois groupes de presse français (Le Monde, Le Figaro, Les Echos, Le Parisien) ont assigné Twitter en justice dès le 11 juillet 2023, suivi par l’AFP début août au sujet des droits voisins. Ces droits ont été élargis par une directive européenne de 2019 aux grandes plateformes numériques : Twitter était resté silencieux sur la rémunération des contenus des magazines, agences de presse et journaux sur sa plateforme.

En Chine, la CAC (administration du cyberespace chinoise) a publié  un nouveau projet réglementaire visant à limiter le temps des mineurs sur les smartphones. Sont pointés du doigt le développement de la myopie et des addictions chez les plus jeunes. Près de 24 millions d’enfants présenteraient “une dépendance clinique à internet” selon Quartz. Il s’agirait d’imposer aux constructeurs de téléphone un “mode mineur” selon trois tranches d’âge : 40 minutes pour les moins de 8 ans, 1 heure pour les 8-16 ans et 2 heures pour les 16-18 ans. Une fois la minuterie passée, et également après 30 minutes consécutives, les parents pourraient recevoir une notification. L’administration travaille aussi sur un projet de “couvre-feu numérique” destiné aux mineurs de 22 heures à 6 heures. Le texte est toujours en discussion et devrait être adopté en septembre 2023. Déjà en 2021, le gouvernement avait imposé un couvre-feu aux joueurs de jeux vidéo de moins de 18 ans. Cette mesure avait porté un coup dur aux géants du jeu comme Tencent.

Alors que les obligations envers les plateformes se durcissent, certains annoncent la “fin d’une époque” comme le souligne le journaliste David Pierce dans une analyse sur les changements du web social pour The Verge.  “Il s’avère que l’on ne gagne pas d’argent en mettant les gens en contact les uns avec les autres, mais qu’il y a des fortunes à gagner en plaçant des publicités entre des vidéos qui défilent verticalement que beaucoup de gens regardent. L’ère des « médias sociaux » cède donc la place à l’ère des « médias avec une section de commentaires » –  et tout devient plateforme de divertissement. Les réseaux sociaux sont-ils morts ? Ce constat amène quelques-uns à se tourner vers le « fediverse », ces réseaux décentralisés comme Mastodon ou Bluesky qui peuvent être communs à tous sans appartenir à personne. Mais force est de constater qu’ils ne sont pas près d’offrir la même expérience utilisateur ni la même protection que celle des grandes plateformes…

2Twitter devient X – le départ impossible des journalistes ?

Depuis quelques années, l’effet Twitter s’estompe. Dès 2020, Poynter pointait le ras-le-bol de journalistes contraints de faire face sur la plateforme “à des querelles mesquines sur des questions ésotériques”, “à des attaques sectaires et de mauvaise foi de la part d’utilisateurs anonymes et de robots” et “à une stimulation cérébrale incessante qui déforme la perception”. Mais depuis la prise de contrôle du réseau par Elon Musk, rebaptisé X en juillet, la relation entre les médias et la plateforme s’est encore plus dégradée.

Le “Citizen Kane du numérique” a réduit les équipes de modération, permettant ainsi aux discours de haine de se propager. Il a retiré Twitter du code de l’Union Européenne contre la désinformation, désactivé le centre de presse, il facture l’accès aux données de recherche, a annoncé sa volonté de supprimer la possibilité de bloquer un utilisateur, et rémunère des utilisateurs dont certains comptes “pilleurs d’informations”. Comme le rapporte Libération, le compte AlertesInfos – souvent critiqué pour son manque de déontologie – aurait perçu du réseau social près de 7.000 euros. 

Le changement du logo en X du jour au lendemain a ajouté de quoi créer la confusion auprès des journalistes, qui ont depuis longtemps annoncé leur intention de se réfugier vers d’autres foyers, dont Mastodon. Mais l’exode annoncé n’a pas eu lieu. “Il n’y a pas eu de grande migration, comme ce qui s’est passé de MySpace à Facebook, de Yahoo!Groups à LiveJournal, de Live Journal à Tumblr, malgré tous les cris d’alarme sur le fascisme ambiant sur X”, estime la journaliste Katherine Thee. D’après le rapport 2023 du Reuters Institute, le réseau Mastodon, souvent plébiscité, n’est même pas enregistré sur la plupart des marchés, et est seulement utilisé par 2% des sondés aux Etats-Unis et en Allemagne. Si Threads, le réseau lancé cet été par Meta, a souvent été mentionné comme le rival sérieux de Twitter, l’enthousiasme des utilisateurs s’est aujourd’hui évaporé. Selon Similarweb, le nombre d’utilisateurs actifs quotidiens de Threads a atteint un pic de 49,3 millions début juillet, puis est tombé à 10,3 millions un mois après – soit une baisse d’environ 80%. 

Source : Similarweb

“Pour les écrivains ou intellectuels, quitter Twitter équivaut à prétendre que vous quittez New-York, avec une probabilité encore plus faible que ça se produise”, poursuit Katherine Thee, si la personne est pigiste, c’est encore plus difficile. Mis à part quelques chanceux, personne ne part jamais, pas vraiment”. 

Pour les journalistes, disparaître de Twitter signifie se couper de sources potentiellement précieuses. Cette place publique est “l’instrument de communication favori des entreprises, des politiques, et des personnalités qui “comptent”, souligne le média La Libre. “C’est un faiseur de tendances indéniable. Il repose activement sur la qualité d’élites auto-sélectionnées”, insiste Katherine Thee. Dans ce contexte, difficile pour les journalistes de s’en passer. Certains mettent en place quelques stratagèmes légers pour protester à leur manière. Matt Navara, consultant social media suivi par près de 170.000 personnes sur X, a affiché son désarroi en se définissant comme “réfugié twitter à la destination inconnue”.

Taylor Lorenz, journaliste tech du Washington Post, dont le compte avait été momentanément suspendu par Elon Musk, a changé son pseudo en “TaylorLorenz.Substack.com”. Une façon de couvrir ses arrières en incitant ses followers à suivre sa newsletter.  

Les vrais oiseaux migrateurs, en quête d’un terrain plus apaisé, sont les scientifiques. Ils doivent faire face à un climat de haine inédit.  “Depuis un mois, c’est la folie”, dénonce le docteur en agroclimatologie Serge Zaka, suivi par 80 000 personnes. “On te butera”, “Tu es fragile et lâche”, “Vous n’êtes jamais fatigué d’être aussi con” : les messages de haine vont crescendo sans aucune modération. Face au harcèlement des climatosceptiques, de plus en plus d’experts climat déploient leurs ailes. Selon un sondage organisé par la revue Nature, sur 9.200 répondants, près de la moitié ont réduit leur utilisation, et moins de 7% ont quitté les réseaux sociaux. Une étude publiée le 15 août dans la revue Trends in Ecology & Evolution a scruté les comptes de 380.000 défenseurs de l’environnement. Depuis la vente en octobre 2022, près de 50% sont devenus inactifs. 

Dans l’enquête de la revue Nature, environ 46% ont rejoint d’autres plateformes tels que Mastodon, Bluesky, Threads, TikTok. LinkedIn est le deuxième endroit le plus populaire pour les sondés pour ouvrir de nouveaux comptes. Selon un article du mois d’août de Bloomberg, le réseau social professionnel “is the new place to be” : “Alors que d’autres réseaux sociaux stagnent, modifient leur algorithmes ou se sabordent, LinkedIn devient un site où les gens ordinaires veulent réellement passer du temps et publier leurs réflexions ; cela pourrait même devenir cool”. A bon entendeur !

3Les réseaux sociaux façonnent de plus en plus l’actu

Pour l’actualité, TikTok est devenue la “nouvelle place publique mondiale”, d’après un article du Washington Post datant de juillet. Selon le Reuters Institute, TikTok est le réseau social qui connaît la croissance la plus rapide, utilisé par 44% des 18-24 ans à des fins diverses et par 20% pour les actualités. Au Kenya, les utilisateurs de TikTok documentent et monétisent les manifestations antigouvernementales. Ils partagent ainsi régulièrement des vidéos de manifestations, pour capter le réel. “Sur TikTok, vous obtenez des nouvelles que vous ne pourriez jamais obtenir à la télévision”, considère Gabiro Mtu Necessary, un artiste de plus de 50.000 abonnés, qui a participé aux manifestations.

Sur les réseaux sociaux, les utilisateurs de TikTok prêtent davantage d’attention aux influenceurs qu’aux journalistes et médias traditionnels. “Il y a une capacité d’identification très forte des utilisateurs aux contenus et personnes qu’ils voient sur la plateforme. Ce phénomène brouille la notion de source de légitimité d’information, estime la journaliste tech Océane Herrero, de plus en plus d’utilisateurs s’informent par ce biais-là. Il faut essayer de comprendre pourquoi cette appli marche auprès des jeunes sans critiquer tout d’un bloc”.

@kahlilgreene The White House invited content creators to learn more about the crisis in Ukraine. #hiddenhistory #ukraine #blackcommunitytiktok ♬ original sound – Gen Z Historian

A côté de TikTok, Meta a également rythmé l’été avec une décision inquiétante, concernant les médias traditionnels au Canada. Sur Facebook et Instagram, les liens vers les sites d’information ne s’affichent plus depuis le 1er août. Cette décision intervient en réponse à une nouvelle loi relative à l’information en ligne, qui contraint les grandes entreprises du numérique à payer les éditeurs. Ce ban n’a pas eu d’effet sur l’utilisation des Canadiens de Facebook. Le nombre d’utilisateurs actifs quotidiens de Facebook au Canada et le temps passé sur l’application sont restés à peu près inchangés, d’après Similarweb. Pour Meta, les liens vers des articles d’actualité représentent moins de 3% du contenu de ses flux Facebook et  n’ont aucune valeur économique. En revanche, les médias internationaux ont ressenti la différence : le Figaro a annoncé une chute de 20% de son trafic en provenance du Canada. Le blocage par Meta est “un symbole rappelant que les plateformes sont capables de couper l’accès à l’information”, estime Marc Feuillée, DG du groupe Le Figaro.

Enfin, Substack tient toujours bon dans son rôle de refuge pour les déçus des réseaux sociaux, après six ans d’existence et de sérieux concurrents (WordPress et Beehiv). La plateforme d’auto-édition accueille ainsi une “dizaine” d’écrivains-journalistes qui gagnent maintenant “six chiffres ou plus” sur Substack au Royaume-Uni, rapporte PressGazette. Aujourd’hui, selon la plateforme, il y aurait plus de deux millions d’abonnements payants et plus de 35 millions d’abonnements actifs au total. “Les chiffres continuent de croître. Ce n’est pas la même croissance fulgurante que celle observée pendant la pandémie, mais je suis fier de la manière dont nous continuons à croître, malgré le chaos de l’époque et les tentatives d’Elon Musk de nous nuire”, a assuré Hamish McKenzie, le cofondateur de Substack.

4La télévision détrônée par un streaming de plus en plus cher ?

La télévision linéaire constituerait désormais moins de 50% de la consommation. Selon la dernière étude de Nielsen datant de juillet 2023, les Américains passent plus de temps à regarder des plateformes de streaming qu’à regarder les chaînes du câble. Au Royaume-Uni, même les publics plus âgés délaissent le petit écran. D’après le dernier rapport Ofcom, pour la première fois au Royaume-Uni, un déclin significatif de l’audience de la télévision diffusée se fait sentir parmi les personnes de plus de 64 ans. Ils ont regardé 8% de télévision diffusée en moins en 2022 qu’en 2021.

Les téléspectateurs plus âgés utilisent de plus en plus les services de streaming, avec une adoption de Disney+ parmi les personnes de plus de 64 ans passant de 7% en 2022 à 12% en 2023. Selon Nielsen, la part d’utilisation des services de streaming a atteint un niveau record de 38,7% de la consommation totale de la télévision aux Etats-Unis. Netflix, tirant la locomotive avec YouTube. Netflix reste focalisée sur son objectif : “dominer le monde du divertissement, mais en poursuivant cette ambition pays par pays”, souligne le New York Times. La plateforme souhaite s’étendre en Asie et en Amérique latine, au-delà de ses marchés principaux, désormais saturés aux Etats-Unis et en Europe, où la croissance des abonnés ralentit naturellement. Elle alloue aussi davantage de son budget annuel de 17 milliards de dollars au contenu en langue étrangère.

Si le streaming affiche de jolis scores d’audience, la situation risque de ne pas durer. Les prix bas des services de streaming ont attiré de nombreux consommateurs, par rapport aux forfaits plus coûteux de télévision par câble. Mais le Financial Times prévoit déjà la “fin du streaming bon marché”. Afin de limiter des pertes de plusieurs milliards de dollars, les prix des services vont augmenter. Une offre de principaux services de streaming aux Etats-Unis coûtera 87$ cet automne, contre 73$ il y a un an. En comparaison, le forfait de télévision par câble moyen coûte 83$ dollars par mois. Au-delà de la guerre des contenus et de l’attention, commence la guerre du portefeuille…

5YouTube devient télé, et plateforme de podcast

Le premier concurrent de la télévision historique n’est peut être pas Netflix, mais YouTube. On l’a vu, aux Etats-Unis, c’est la deuxième appli la plus utilisée après la plateforme créée par Reed Hastings et Marc Randolph. Après plusieurs mois de tests, YouTube a lancé cet été officiellement Multiview pour YouTube TV (disponible dans plus de 99,5% des foyers américains, selon Alphabet), en commençant par les matchs de la Women’s National Basketball Association (mais sans laisser la main aux abonnés de sélectionner les flux qu’ils souhaitent mettre en avant…).

Le public américain passe plus de temps à regarder YouTube sur un téléviseur que ABC et CBS réunis, 45% des visionnages de Youtube ont désormais lieu sur un écran de TV aux Etats-Unis. Quoi de plus logique que de s’attaquer aussi à la publicité en s’intéressant au format star de la pub TV : le 30 secondes non skippable, pour appuyer les ambitions du géant américain bien décidé à devenir le leader de la télévision de demain, chez les consommateurs comme chez les annonceurs.

YouTube a aussi sorti cet été une fonctionnalité pour relayer des contenus longs à partir de YouTube Shorts, avec l’objectif de prolonger l’expérience de visionnage (et de s’approcher d’un format télé, où l’on pourrait passer de la bande-annonce au film plus long). Non seulement YouTube s’intéresse de plus en plus à la télé, mais il s’approprie aussi la notion de podcast : Aux Etats-Unis, le podcast n’est plus seulement considéré comme un support audio, mais également vidéo. 75% des Américains définissent le média comme un contenu “audio ou vidéo”, d’après une étude menée par Coleman Insights et le cabinet de conseil en podcasts Amplifi Media, en août 2023.

Dans un pays où YouTube est la première plateforme d’écoute de podcasts, cette définition n’est finalement pas si étonnante. Aux Etats-Unis, les émissions de débat télévisées sont régulièrement reformatées en podcasts. L’essor des podcasts vidéo s’explique en partie par “la portée et des revenus supplémentaires fournis par YouTube, mais aussi parce que la promotion vidéo a tendance à être plus efficace pour attirer l’attention via les réseaux sociaux”, rappelle Nic Newman du Reuters Institute.

De courts extraits des podcasts inondent les réseaux sociaux. Avec un set-up généralement très simple : micro, caméra, casque et fonds uni. “Le micro du podcast, à l’époque du COVID, est devenu un signal visuel d’importance, un peu comme à l’épisode du pic Ted Talk, une bande de gars se filmaient sur des scènes, ajoutaient de la musique d’inspiration, puis postait le tout sur Facebook”, estime le journaliste Ryan Broderick.

Ce phénomène ne se limite pas à YouTube. “Ce ne sont pas seulement les utilisateurs de podcasts sur YouTube qui sont ouverts à l’idée d’appeler une vidéo un podcast. Notre étude révèle que plus des deux tiers des utilisateurs de Spotify et d’Apple partagent le même avis”, constate Jay Nachlis, Vice Président chez Coleman Insights. Comme le note un article de The Verge, datant de mars 2023, Spotify mise également gros sur les podcasts vidéo. “Le podcast vidéo est l’un des domaines à la croissance la plus rapide dans le monde du podcast, et nous prévoyons que cette croissance se poursuive”, avait expliqué Julie McNamara, Head of Studios chez Spotify. Fin juin, la plateforme a annoncé héberger plus de 100.000 podcasts vidéo. 

6L’automatisation de la désinformation et du plagiat par l’IA  

C’est une forme de “plagiat surpuissant”, insidieux. Fin août 2023, NewsGuard, la start-up spécialisée dans la lutte contre les fausses informations, a identifié 37 sites d’un nouveau genre. Ceux-ci s’appuient sur des chatbots pour réécrire des articles des médias internationaux tels que CNN, le New York Times ou Reuters. La source originale n’étant jamais citée. “Jamais auparavant des sites n’avaient eu la possibilité de réécrire ainsi des articles créés par d’autres, pratiquement en temps réel, et de manière souvent difficile à détecter”, s’alarme NewsGuard.

Certains de ses sites diffusent de la publicité programmatique pour des entreprises reconnues, “ce qui signifie que des marques de premier plan contribuent sans le savoir, à financer la pratique consistant à utiliser l’IA pour reproduire de manière trompeuse des contenus provenant de sources d’information traditionnelles”. La construction d’une machine industrielle de désinformation par l’IA ne coûterait que 400 dollars, selon Wired, qui a analysé le projet CounterCloud, interrogeant son créateur « Nea Paw » (qui souhaite rester anonyme, mais qui veut néanmoins alerter sur le danger de la désinformation par l’IA produite en masse, notamment par la vidéo ci-dessus).

Seule manière de détecter ces sites : les messages d’erreur, qui se glissent dans de nombreux articles: “En tant que modèle de langage, je ne peux pas réécrire ce titre..”, “Désolé, en tant que modèle de langage d’IA, je ne parviens pas à déterminer quels contenus doivent être reformulés sans contexte ou informations supplémentaires”.

Début août, OpenAI a lancé son robot d’exploration Web GPTBot, chargé de collecter les données de tous les sites Internet, afin d’entraîner ses modèles GPT-4 et GPT-5, avec, en même temps, des précisions sur la manière de restreindre son accès. Dans la foulée, les médias s’empressent d’empêcher le bot de ChatGPT d’aspirer leurs contenus d’information. Plusieurs géants de l’information tels que CNN, le New York Times (qui envisage une action en justice contre OpenAI), Reuters, Disney, Bloomberg, The Washington Post, The Atlantic, Axios, Insider, ABC News, ESPN, The Guardian ont mis en place des mesures défensives. Radio France et France Télévisions l’ont bloqué aussi, il y a quelques semaines, de manière conservatoire.


Certains médias bloquent complètement l’accès au bot


D’autres permettent l’accès à certaines catégories de leurs sites

7ChatGPT s’abrutit-il ?

A force de couper l’accès aux sites sérieux, les intelligences artificielles génératives ne risquent-elles pas de (re)devenir stupides ? Cet été, pour la première fois de son lancement, ChatGPT a observé une baisse de croissance. L’interface conversationnelle ne semble plus en mesure de croître jusqu’à devenir le site web le plus fréquenté au monde. Pour l’instant, Google ne risque donc pas d’être éclipsé par la démo technologique d’OpenAI, devenue phénomène culturel. Non seulement les visiteurs sont moins nombreux (-9,7%), mais en plus ils restent moins longtemps. Un comportement à mettre en regard avec les révélations du PDG d’OpenAI, Sam Altman, qui a qualifié le coût de fonctionnement du service, essentiellement gratuit, d' »exorbitant » – selon des estimations externes, il s’élèverait à environ 700.000 dollars par jour.

source : Similarweb

Une des raisons de la baisse d’engouement pour l’assistant virtuel d’Open AI (en plus des départs en vacances) est peut-être le fait qu’il paraît – comment le décrire poliment – de plus en plus bête. De nombreux utilisateurs (la rédaction de Méta-Media comprise) ont constaté un affaiblissement de la logique, une difficulté à suivre les instructions, une diminution de la qualité rédactionnelle et une tendance à oublier des informations importantes. Testé aujourd’hui : il ne maîtrise même plus les règles les plus basiques de la grammaire allemande 😢.

Ce phénomène laisse particulièrement perplexe, car les modèles d’IA générative utilisent nos données pour s’entraîner en permanence, ce qui devrait les rendre plus intelligents au fur et à mesure qu’ils accumulent des données des presque 200 millions d’utilisateurs. Que nenni ! Les experts essaient d’expliquer cette « déviation » par un phénomène de « drift », un comportement imprévisible des grands modèles de langage (LLM) qui s’écartent de leur état normal, décrit comme « un professeur distrait qui ne cesse de recevoir des informations, mais qui, au lieu de devenir plus sage, finit par égarer ses clés de voiture dans le réfrigérateur », et détaillé dans ce papier des Universités de Stanford et Berkeley.

Mais surtout, au vu du coût quotidien d’utilisation qui fait pleurer Sam Altman, il semblerait qu’au lieu de développer un modèle GPT-4 massif, OpenAI soit en train de créer plusieurs modèles GPT-4 plus petits, axés sur un sujet spécifique. Cette approche, appelée mélange d’experts (MOE), réduirait les coûts de calcul du système tout en offrant des capacités similaires à celles d’un seul modèle gigantesque. En divisant le modèle GPT-4 en petits modèles spécialisés axés sur des tâches précises, OpenAI pourrait bénéficier d’un grand modèle de langage sans avoir à dépenser autant. Mais qui est peut-être aussi moins performant, même si Open AI prétend le contraire :

Affaire à suivre, après tout, GPT-4 est toujours en développement, …et sous le coup d’une enquête de la FTC. Pendant ce temps, l’assistant professionnel de Google est maintenant disponible dans Workspace (30 € / mois), et peut faire des CR de réunions (via Meet), et même vous représenter dans une visioconférence… Et pendant que le software peine à maintenir sa performance époustouflante, le PDG d’Intel vient d’annoncer qu’il va « intégrer l’IA dans toutes les plateformes que nous construisons » grâce à Meteor Lake, sa première puce grand public dotée d’un processeur neuronal intégré pour les tâches d’apprentissage automatique. Nvidia, autre fabricant de puces américain, a, lui-aussi, trouvé l’or de l’IA.

8Hollywood se rebiffe face à l’IA

Après 100 jours de grève à Hollywood, les festivals de cinéma de la rentrée s’ouvrent pleins de belles promesses et d’incertitudes liées au mouvement social. Absence de stars américaines à Venise, Deauville et ailleurs, décalage de sorties et même arrêt de productions – la prise de conscience des scénaristes et acteurs face aux enjeux soulevés par l’Intelligence Artificielle à Hollywood (et les réclamations d’une meilleure rémunération par les grandes plateformes de streaming Netflix, Disney +, Amazon) tombent très mal après deux ans de pandémie mondiale qui ont déjà ébranlé une industrie en difficulté. Le puissant syndicat SAG-Aftra interdit à tous ses membres, stars ou anonymes, de tourner pendant la grève, mais aussi de participer à la promotion des films. Une récente offre d’emploi de Netflix pour un chef de produit Machine Learning qui indiquait une fourchette de salaire comprise entre 300 000 et 900 000 dollars a déclenché l’ire de la base des syndicats d’Hollywood.

Couverture du Magazine Variety, Francessco Muzzi / StoryTK

Les dirigeants d’Hollywood sont manifestement intrigués par l’IA, tout comme les cadres de tous les secteurs d’activité. Environ 96 % des décideurs en matière d’IA dans les entreprises de médias et de divertissement ont déclaré qu’ils prévoyaient d’augmenter leurs dépenses en technologie d’IA générative au cours des 12 prochains mois, selon une enquête menée entre mai et juillet auprès de 6 000 employés par Lucidworks.

Selon Wired, les scénaristes de Hollywood ont raison de craindre l’IA. Son évolution massive à une vitesse fulgurante est bien sûr ce qui inquiète la plupart des gens. L’IA s’améliore si rapidement, notamment en générant des vidéos complètes à partir de textes, qu’un film complet pourrait être créé à partir de textes dans quelques années seulement (pas encore aujourd’hui, c’est sûr). Selon Michael Huppe, PDG de SoundExchange, une organisation à but non lucratif de gestion des droits pour les contenus sonores numériques, l’industrie créative pourrait rapidement avoir besoin d’une sorte de label pour l’IA générative, à l’instar de la FDA qui exige un étiquetage normalisé des produits alimentaires. « Peut-être que vous finirez par payer plus cher pour un service de streaming exclusivement humain », ajoute-t-il. La greve des acteurs continue, et pendant ce temps, tous les agents des stars hollywoodiennes négocient des droits pour créer et contrôler leurs jumeaux intelligents numériques.

Un épisode de Black Mirror, diffusé en pleine grève de la Writers Guild of America, décrit la scène suivante et apparaît comme un documentaire du futur : Installée sur son canapé après une journée difficile au travail, une femme nommée Joan (Annie Murphy) se connecte à Streamberry, un substitut à peine voilé de Netflix, et tombe sur une émission de télévision basée sur les événements de sa journée : « Joan Is Awful », avec Salma Hayek. L’émission ruine se vie, mais il n’y a rien de personnel : Streamberry, qui fonctionne avec des algorithmes de pointe, a créé « Joan Is Awful » sans aucune intervention humaine. Aucun scénariste ou acteur n’est impliqué dans la production : les scénarios sont rédigés par une intelligence artificielle et les interprétations sont des « deepfakes » élaborés. Le cinéma et la télévision qui sont déjà en train de perdre la compétition du temps de cerveau disponible au profit des jeux vidéo et d’internet ont désormais un nouvel ennemi encore plus redoutable…

9La bataille du climat à l’antenne 

Le mois de juillet 2023 aura été le plus chaud jamais enregistré depuis 1880 d’après la NASA et l’information a été relayée de manière abondante au sein des médias et allègrement commentée sur les réseaux sociaux avec son lot de fausses informations. 

Eleni Myrivili, responsable du programme des Nations Unies pour les établissements humains, déclare dans le New York Times :  la désinformation sur le climat est « l’une des choses les plus douloureuses parce que c’est comme si on ajoutait l’insulte à la blessure« .

Ont alors ressurgi les enjeux récurrents (que nous avions par ailleurs traités dans notre cahier de tendances dédié aux médias et au climat) auxquels font face les médias lorsqu’il s’agit d’évoquer le réchauffement climatique. Il faut pouvoir être capable de faire preuve de pédagogie pour lutter contre le climatoscepticisme et expliquer la gravité des phénomènes climatiques tout en tenant compte de l’éco-anxiété que la diffusion de ces  informations peuvent susciter. L’exercice n’est pas aisé tant les attentes peuvent être hétérogènes. Par exemple, pour ce mois de juillet 2023, certains articles traitent du sujet en livrant les clés de compréhension essentielles du phénomène, tandis que d’autres l’explorent, plus scientifique, avec plus de profondeur. 

C’est pourtant la diffusion de cette information en images à la télévision qui aura suscité la polémique. Les cartes météo – rebaptisées “cartes de la honte” par certains ont été critiquées pour avoir véhiculé un alarmisme jugé exagéré représenté par une surcharge de nuances rouges : 

Le choix de la colorimétrie appartient à chaque chaîne de télévision comme le rappelle TF1 qui a souhaité s’exprimer pour répondre aux critiques sur ce sujet. Mais d’autres données à afficher sont aussi présentes sur les cartes. Du côté de France Télévisions, Martin Gouesse, rédacteur en chef du Journal Météo Climat explique :

“Nous avons trois gammes de cartes : été, hiver, printemps-automne. Il existe sur celles-ci un dégradé avec une vingtaine de couleurs allant du bleu foncé à l’orange très foncé. Les couleurs correspondent à des températures et non pas à des différences de température. Tous les 2 degrés, il y a changement de couleur. Notre inspiration provient du climate extract d’Ed Hawkins. Avec la partie climat nous essayons d’expliquer les phénomènes climatiques et nous sommes très en lien avec nos correspondants à l’étranger et les bureaux des régions pour traiter ces sujets qui s’inscrivent dans le long terme.”

Si l’évolution même du réchauffement climatique implique de revoir les palettes de couleurs utilisées pour montrer les nuances qui se multiplient et surtout indiquer lorsqu’il existe un danger particulier, cela n’empêche pas la température terrestre d’augmenter…

10Concentration et collaboration des médias, une question de survie

Le paysage médiatique connaît des difficultés de financement, là n’est pas la nouveauté. Les actualités de l’été auront pu attirer le regard sur les situations de gestion de l’audiovisuel public et privé. Mais aussi sur leur capacité de réaction à travers la mutualisation pour faire face à de plus grands défis contemporains, à l’instar de l’irruption de l’intelligence artificielle générative sur toutes les plateformes, évoquée plus haut. Côté audiovisuel public, au début de l’été, le Sénat s’était positionné pour la création d’une holding “France Médias” qui regrouperait France Télévisions, Radio France et l’INA. Une prise de position qui se trouve être au coeur de débats largement similaires en Europe depuis une dizaine d’années. La proposition de loi ne fait pas l’unanimité du côté de la ministre de la culture et des présidentes des deux principales entités de médias publiques, mais remet sur la table la question du financement de ces deux maisons (qui s’inscrit, là aussi, dans une interrogation plus large au niveau européen, documentée par l’UER) alors que la redevance a été supprimée l’été dernier. Un chantier complexe qui révèle une nouvelle fois la nécessité de trouver la bonne articulation entre gouvernance, pluralisme et financement des médias publics.


Visuel du rapport édité par l’UER sur le Financement des médias de service public

Du côté de l’audiovisuel privé, l’on retrouve également cette interrogation avec la grève du JDD qui s’est achevée le 1er août, après cinq semaines consécutives sans publication. La présence de milliardaires en qualité d’actionnaires des grands médias n’est pas non plus une nouveauté. De la même manière, le changement de rédaction en chef peut induire des départs de journalistes et c’est ce qui construit le pluralisme. En revanche, c’est la réitération d’une méthode “Bolloré” qui interpelle, avec des interventions particulièrement visibles dans la vie des rédactions et sur la ligne éditoriale des médias acquis et qui a mené à ce qui est considéré comme le plus grand mouvement social de l’histoire des médias depuis 1975.

Mais les médias ont aussi la possibilité de s’unir pour faire face à de grands défis : au cours du mois d’août, une dizaine de groupes de presse internationaux (AFP, Associated Presse), de photos (Getty Images, European Pressphoto agency – EPA) et des organisations professionnelles (Authors Guild et News Media Alliance) ont appelé dans une lettre ouverte au renforcement de régulations concernant l’intelligence artificielle générative. Ils appellent à plus de transparence pour que chaque utilisateur soit en mesure de pouvoir identifier le contenu généré par IA, mais aussi à la protection de ceux qui génèrent les contenus utilisés pour les entraînements de ces IA. Ils demandent aussi la possibilité de pouvoir négocier collectivement avec les opérateurs et les développeurs de modèles d’IA les conditions d’accès et d’utilisation de leur propriété intellectuelle par les opérateurs. La démarche souhaite “soutenir le progrès et le déploiement responsables de l’IA générative tout en estimant qu’un cadre juridique doit être élaboré (…) afin de maintenir la confiance du public dans les médias qui promeuvent les faits et alimentent les démocraties.”

+et aussi, les tendances étonnantes sur les réseaux sociaux

Les cœurs d’artichauts fourrés au fromage blanc, l’obligation de porter un masque pour se protéger de l’air, les dangers de la crème solaire ou encore la nourriture trempée dans l’eau de mer ne sont que quelques-unes des idées farfelues qui ont animé les réseaux sociaux cet été. Mais un phénomène plus gros a eu un impact que personne n’a vu venir : la sortie simultanée de deux blockbusters (Oppenheimer et Barbie) a fait naître le hashtag #Barbenheimer. D’un côté, la couleur rose, symbole d’un modèle féminin tout sauf #MeeToo-compatible associée à la plus grande campagne marketing jamais réalisée avec un film, ont convaincu même les féministes en herbe d’aller voir le premier film réalisé par une femme qui a dépassé le cap du milliard de dollars au box-office mondial ; de l’autre côté, la bombe nucléaire. La combinaison des deux à créé un phénomène Internet qui promeut mutuellement les deux films diamétralement opposés grâce à l’imagination des cinéphiles (et avec l’aide de l’intelligence artificielle générative), poussant de nombreux internautes à aller voir chacun des longs-métrages…

Edinburgh TV Festival 2023 : Une ambiance de fin de règne

Une grève des scénaristes qui dépasse largement les 100 jours, rejointe par l’action des acteurs, des carnets de commande qui se réduisent à peau de chagrin, des revenus publicitaires en baisse et un public (même âgé) qui fuit la télévision « traditionnelle » : cette année à Edimbourg, au festival de la télévision, qui a l’habitude de poser les tendances de la saison à venir, l’ambiance n’était pas au beau fixe. 

Par Kati Bremme, Directrice de l’Innovation et Rédactrice en chef de Méta-Media

Face au manque de moyens, comment la télé peut-elle toujours aider à construire un avenir meilleur ? Les impératifs économiques et sociaux ont un impact direct sur la commande, le recrutement et la mise en production des spectacles. Alors que certains secteurs continuent de négocier des pénuries en matière de talents, d’autres sont aujourd’hui confrontés à l’incertitude complète. Avec le ralentissement de la commande et de la production, 65 % des acteurs du secteur déclarent avoir « des difficultés à gérer ou à s’en sortir ».

Les effets de vague de la grève 

Si l’action syndicale n’a pas été évoquée dans les tables rondes avec les dirigeants de Netflix et de Disney, Lindsay Salt, directrice drama (qui est passée de Netflix à la BBC), constate de son côté que les « effets d’entraînement » continuent de se faire sentir dans le monde entier. De plus en plus de programmes sont décommandés, comme résultat direct des grèves, provoquant, face à la crise économique, des licenciements. Une pétition lancée à l’occasion du festival demande au gouvernement britannique de créer un « système de remplacement des revenus » pour les personnes ayant perdu leur travail.

Ce ralentissement de la production de contenu renforce une tendance déjà observée dans l’édition 2022 du festival de la télé à Edimbourg : le « reboot ». Tout le monde remet au goût du jour de vieilles recettes, un mécanisme qui met (encore un peu plus) à mal les petits producteurs. Dans la table ronde « Ready, Steady, Reboot » (Prêt, Feu, Relance), Faraz Osman a affirmé que les reboots privaient les petites productions indépendantes de la possibilité de rivaliser avec les autres. Kate Phillips, qui a supervisé le « rechauffement » de pas moins de quatre programmes pour la BBC, dont Gladiators, Survivor, The Weakest Link et Blankety Blank, convient qu’une partie de la mission de service public de la BBC consistait à aider les petites entreprises à se développer. Mais selon elle, les reboots ne représentent toujours qu’une très petite partie de sa production globale – environ 1 % . Elle a aussi rappellé que la BBC est le « plus grand investisseur » de contenu original au Royaume-Uni et qu’elle donnera toujours la priorité au contenu original.

Mais même les reboots souffrent des contraintes budgetaires : Channel 4 vient d’annuler un reboot très médiatisé de Four Weddings. Le directeur des contenus, Ian Katz, a d’ailleurs presque un peu regretté la transparence de sa chaîne au sujet des difficultés budgétaires. Pour Katz, le secteur était au bord du gouffre et restait trop fixé sur le public qui regardait les émissions de télévision traditionnelles en direct : « Tout radiodiffuseur obsédé par l’audimat linéaire va suivre le même chemin que Kodak ou Blockbuster ». L’audience traditionnelle en direct de Channel 4 a diminué, notamment en raison des habitudes d’un public plus jeune que celui de BBC One et ITV. Son alter ego chez ITV, Kevin Lygo, a, de son côté, refusé toute réduction de budget au dépens des contenus.

La BBC, bien que pas entièrement dépendante des revenus publicitaires, n’est pas à l’abri du ralentissement après deux années de gel de la redevance. Charlotte Moore, directrice des contenus, a soutenu à Edimbourg l’approche de longue date du radiodiffuseur : « Fewer Better Bigger », qui, selon elle, est la bonne stratégie dans le marché actuel. La BBC a réduit son budget d’émissions originales de 100 millions de livres sterling (126 millions de dollars) cette année et supprime 1 000 heures d’émissions par an. Elle a par ailleurs déclaré qu’elle pensait désormais davantage au service de streaming iPlayer qu’à ses chaînes de télévision.

La crise en chiffres

La crise économique et donc la crise de la commande ont produit quelques chiffres effarants : l’organisme Film & TV Charity a révélé lundi une statistique selon laquelle les demandes d’aide financière ont augmenté de 800 % en juillet 2023 par rapport à la même période de l’année dernière. Une enquête de la BAFTA auprès de mille membres démontre qu’un tiers d’entre-eux quitteraient l’industrie de la télévision ! Quelque 63 % des membres de la BAFTA ont déclaré avoir moins de travail qu’avant la pandémie, tandis que 20 % ont déclaré avoir été sans emploi pendant plus de trois mois.

Les membres interrogés ont indiqué qu’ils comblaient leur manque de moyens financiers en s’appuyant sur leurs économies (63 %), en acceptant des rôles moins importants (13 %), en se tournant vers des prêts de la famille et des amis (12,5 %), en trouvant du travail en dehors de la télévision (12 %) et en demandant des allocations (6 %). Quelque 70 % des personnes interrogées craignent que le ralentissement économique n’entraîne une perte de talents dans le secteur et le même pourcentage s’inquiète de l’impact sur la santé mentale.

Les radiodiffuseurs publics connaissent actuellement la plus forte baisse d’audience de la télévision depuis que l’on tient des registres, les téléspectateurs plus âgés (et pas seulement les plus jeunes) se tournant massivement vers les players. Une récente étude de l’OFCOM a montré qu’un Britannique sur cinq ne regarde plus d’émissions télévisées traditionnelles. Même si le iPlayer et ses rivaux ont continué à atteindre des chiffres records (des « milliards » ont été mentionnés cette année sur scène à Edimbourg), pourront-ils vraiment compenser le déclin de la télévision traditionnelle ?

Ne pas abandonner les contenus locaux aux plateformes de streaming

Dans ce contexte économique tendu, la télévision publique est plus que jamais menacée. Hannah Stjärne, PDG du radiodiffuseur public suédois SVT, a défendu, en parlant pour l’ensemble de l’EBU, le rôle des médias de service public dans la création de contenus locaux. Selon elle, « les téléspectateurs ne peuvent pas compter sur les diffuseurs mondiaux pour fournir régulièrement des séries originales, car ils sont vulnérables aux réorientations stratégiques générales, alors que les organismes de médias de service public locaux peuvent fournir des garanties quant à leurs stratégies de contenu. »

Pourtant, Netflix a investi 6 milliards sur ces 10 dernières années de sa présence au Royaume-Uni, et Disney+ se rapproche de l’objectif de 50 films originaux non américains fixé pour 2024. Cette liste de 50 titres comprend des séries déjà diffusées comme Extraordinary, la comédie britannique sur le « travail des super-héros », qui traite d’un monde où les gens normaux ont des pouvoirs. Liam Keelan (directeur adjoint des productions originales, passé de la BBC à Disney+) a reconnu que les difficultés de l’économie des médias avaient eu un impact sur les budgets, mais il a précisé que cela n’avait pas eu d’incidence sur sa stratégie de mise en service. Mais en cas de crise, les grandes plateformes de streaming placent naturellement leurs économies sur les contenus qui s’adressent à des segments moins importants : ce fut le cas avec HBO Max, qui a rétropédalé sur ses productions européennes en réaction à la stratégie de réduction de contenus originaux de Warner Bros Discovery. Le diffuseur suédois Viaplay a aussi réduit son ambitieux plan d’œuvres originales locales.


Table ronde « Les médias européens de service public : Demandés mais menacés » avec Jean Philip de Tender, directeur général adjoint de l’UER, Monika Garbačiauskaitė-Budrienė du radiodiffuseur lituanien LRT, Hannah Stjärne, PDG du radiodiffuseur public suédois SVT et Kevin Bakhurst de RTE

En évoquant la relation entre médias de service public et les « global streamers », Jean Philip de Tender, directeur général adjoint de l’UER a souligné qu’il ne s’agit pas d’une question d’ami ou d’ennemi : « Soyons réalistes. Les streamers sont là et dominent largement en Europe. Mais le fait est qu’il ne s’agit pas d’un contenu majoritairement européen. Il s’agit de contenus produits principalement aux États-Unis et le rôle des médias de service public est de les compléter. » Il a également profité de cette prise de parole pour rappeller un rôle (toujours sollicité) qui est au coeur des télévisions membres de l’UER, et qui a fait ses preuves pendant la pandémie mondiale et la guerre en Ukraine : la notion de service et d’utilité.

Un Brexit de la redevance

La conférence MacTaggart a mis en avant cette année Louis Theroux, célèbre documentariste et présentateur, annoncé sur scène comme un « homme blanc, profitez-en, vous n’en verrez plus souvent », qui est connu pour ses documentaires immersifs comme Louis Theroux’s Weird Weekends, When Louis Met…, Altered States, Forbidden America et le long métrage documentaire My Scientology Movie. Il anime actuellement The Louis Theroux Podcast sur Spotify et Louis Theroux interviews, et reviendra sur BBC2 dans le courant de l’année. Et c’est justement l’attitude de la BBC qui a été remise en question tout au long de son discours, avec l’objectif de sauver la télévision publique d’un « Brexit de la redevance ». 

Lors de sa conférence mercredi soir, Louis Theroux a averti que la BBC et d’autres diffuseurs se trouvaient dans une situation « sans issue ». En essayant d’anticiper loutes les critiques, lancées par tel ou tel groupe d’intérêt [souvent des anciens de la BBC aujourd’hui passés à la concurrence privé], tout en évitant d’offenser les autres, « la tentation est donc grande de faire profil bas, de jouer la carte de la sécurité, d’éviter les sujets difficiles », a ajouté Louis Theroux. « Mais en évitant ces points de friction, les domaines difficiles de la culture où résident nos angoisses et nos dilemmes douloureux, nous ne faisons pas qu’échouer dans notre travail, nous passons à côté de nos plus grandes opportunités ».

Ce « climat d’anxiété » conduirait, selon lui, à un « cinéma moins sûr de lui ». Il s’est demandé ensuite si les programmes n’étaient pas plus difficiles à commander aujourd’hui en considérant comment populistes et influenceurs viraux des médias sociaux ont créé un système de contenu à deux vitesses par rapport aux diffuseurs impartiaux comme la BBC, une situation qu’il a comparée à « une compétition olympique où la moitié des athlètes sont autorisés à se doper ».

« Nous vivons une époque marquée par deux réalités parallèles », a déclaré Louis Theroux. L’ancien monde, avec ses valeurs chères de « politique éditoriale » et d’équilibre, et la nouvelle frontière numérique, où tout est permis. » Il s’est demandé comment les « préceptes de la sensibilité sont entrés en conflit avec les mots inscrits sur les murs de la New Broadcasting House [siège de la BBC] », qui citent George Orwell : « Si la liberté signifie quelque chose, c’est le droit de dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre ».

Le documentariste et présentateur a terminé sa lecture avec un appel à une télévision plus « confrontante, surprenante et dérangeante ».

L’Intelligence Artificielle peut-elle sauver la télé ?

Mercredi, les producteurs ont participé à une session amusante (et alarmante) sur l’impact de l’IA sur l’avenir de la production télévisuelle. Alex Connock, producteur de télévision converti en universitaire, Hannah Fry, professeure de mathématiques et présentatrice, et Muslim Alim, rédacteur en chef de la BBC, sont montés sur scène pour révéler les choses à faire et à ne pas faire dans l’utilisation de l’IA. Alors, l’IA pour la télé : apprentissage profond ou simple battage médiatique superficiel ?

Si l’IA est un formidable accélérateur de la productivité, et accessoirement de la créativité, les cas problématiques de violation de droits d’auteur se multiplient, ces machines créatrices aspirant sans la moindre retenue (avant l’arrivée de robots qui bloquent OpenAI) les contenus protégés par le copyright.


Table ronde AI & TV, avec Hannah Fry, professeure de mathématiques et présentatrice, Alex Connock, producteur TV et universitaire et Muslim Alim, rédacteur en chef à la BBC

Alex Connock a prédit à Edimbourg que la monétisation de l’image des acteurs (une des raisons de la grève des acteurs) deviendrait une pratique courante à l’avenir, à condition qu’elle soit correctement réglementée. Selon Connock, les acteurs ont, en revanche, raison de s’inquiéter de l’utilisation de leur voix dans des bases de données sans autorisation explicite. « Si je représentais les acteurs, la synthèse vocale serait un des points clés sur lesquels je concentrerais les négociations ».

Déjà en 2019, le festival s’était posé la question si l’IA peut sauver la télé (avec Microsoft d’ailleurs). Aujourd’hui, les sociétés de télévision prennent certainement l’IA au sérieux : cette semaine, Banijay a lancé l’AI Creative Fund, qui permettra aux producteurs et aux labels indépendants de présenter des idées axées sur la technologie et l’innovation. De son côté, Louis Theroux a minimisé la menace de l’IA lors de sa conférence au festival de télévision d’Édimbourg : « Je ne dis pas cela en tant qu’expert de l’IA, mais en tant qu’expert de l’homme. Nous avons tous vu les résultats étonnants que l’IA peut produire. Dans quelques années, elle sera peut-être capable d’écrire une sitcom ou un film d’action passable. Ou une conférence MacTaggart. Peut-être même un excellent film », a-t-il déclaré. « Mais ce qu’elle ne pourra pas faire, c’est prendre des risques. Parce que le risque implique le danger. Et il n’y a pas de danger pour les machines. Le risque implique des sentiments réels, la possibilité d’une humiliation, d’une gêne, d’un échec ».

A l’Edinburgh Fringe Festival, le plus grand festival de comédie, qui a lieu juste avant le TV festival, l’IA était en tout cas une des invitées star, entre autres avec le bot Vanessa 5000, une « entité en crise existentielle », « artificiellement intelligente, véritablement stupide », selon sa créatrice Pauroso. Le comedien Pierre Novellie n’est pas convaincu d’être remplacé par une IA de si tôt : « Même les comédiens humains normaux ont du mal à adapter leurs blagues au bon public, au bon moment, à chaque fois. »

Une télé plus verte

Comme chaque année, la question de l’impact climatique des productions, en plus de celui sur les portefeuilles, était au programme : le festival était l’occasion de dévoiler le programme « Green Rider », signé par des stars comme Bella Ramsey, Stephen Fry et Natalie Dorme, qui permettra aux artistes d’ajouter à leurs contrats des clauses favorisant un changement de culture en matière d’environnement. Plus de 100 acteurs soutiennent les appels en faveur d’un « Green Rider », un contrat respectueux de l’environnement entre les artistes-interprètes et les sociétés de production cinématographique et télévisuelle.

Meghan Lyvers, responsable des séries télévisées de Sky Studios UK, a déclaré à Edimbourg que l’inclusion des acteurs dans la bataille pour améliorer la durabilité de l’industrie était la meilleure approche. « C’est la pièce manquante d’un puzzle évident et un pas de plus vers la transformation du dialogue », a-t-elle ajouté. Le syndicat Equity a aussi cité une étude d’Albert montrant que la production moyenne d’un film à grand succès produit 2 840 tonnes de CO2, en ajoutant que, par le passé, les producteurs ont été tristement célèbres pour avoir permis aux stars de poser des exigences telles que l’utilisation de jets privés, qui sont souvent « dommageables pour l’environnement ». L’objectif principal est d’inclure l’avenant vert, créé collectivement par le réseau de membres de syndicats, Equity for a Green New Deal, dans les conventions collectives qu’Equity a conclues avec les producteurs.

L’appel conclut : « En vous inscrivant pour utiliser l’avenant, vous rejoignez un mouvement de personnes qui jouent leur rôle pour rendre notre industrie plus écologique. Nous ne mesurons plus notre valeur en fonction de la quantité de ressources que nous consommons, mais par une influence positive et un comportement responsable. Comme le prouvent les acteurs et les scénaristes en grève aux États-Unis, nous sommes une force avec laquelle il faut compter lorsque nous nous unissons et exigeons des améliorations ».

TikTok, je t’aime, moi non plus

A propos des jeunes audiences, particulièrement sensibles aux enjeux climatiques, TikTok reste une plateforme pour les toucher de façon garantie. Les meilleures audiences de TikTok pour les émissions télévisées se comptent en milliards, les producteurs essaient donc de comprendre comment utiliser les données pour influencer le nouveau contenu et retenir les audiences.

Lors d’une session animée par Jackie Adedeji, diffuseur, écrivain et podcasteur, James Stafford et Stephen Naughton de TikTok ont expliqué comment exploiter la puissance de la plateforme qui a pris la planète d’assaut, tandis que @CocoSarel et @Ayame.p partageront le point de vue d’un créateur.

Face à cette réalité, et malgré le fait d’avoir banni l’application TikTok des smartphones de ces employés, la BBC a annoncé cette semaine le lancement du Creator Lab, « un tout nouveau programme de promotion des talents pour les créateurs de contenu dans les médias sociaux, en collaboration avec TikTok ». Le Creator Lab vise à donner à 100 créateurs sociaux et numériques, qui souhaitent poursuivre une carrière à la télévision, l’occasion de participer à un programme de développement dans le cadre duquel la BBC organisera des sessions individuelles et fournira aux participants des outils pour renforcer leur présence sociale et les aider à franchir la prochaine étape de leur carrière dans les médias, avec l’aide d’experts et des insights de TikTok. C’est l’une des plus grandes initiatives en faveur des talents sur laquelle l’application vidéo mobile de courte durée a travaillé au Royaume-Uni à ce jour.

Ce programme de développement de deux jours se déroulera en Angleterre, au Pays de Galles, en Écosse et en Irlande du Nord et permettra aux créateurs de montrer leurs compétences tout en travaillant sur un projet de la BBC. En outre, les participants rencontreront des talents de l’écran et des rédacteurs en chef dans les catégories Daytime, Children’s, Sport, Unscripted et Arts. Les candidats retenus apprendront également des bonnes pratiques de storytelling à la fois sur les médias sociaux et la télévision et auront l’occasion de collaborer avec d’autres créateurs sociaux.

Pour Fiona Campbell, responsable du public jeune (BBC iPlayer et BBC Three), « la BBC s’est engagée à développer de nouveaux talents et de nouvelles voix dans tout le Royaume-Uni et le Creator Lab promet d’offrir une occasion unique aux créateurs de contenu d’améliorer leurs compétences tout en ayant potentiellement la possibilité de présenter leur créativité au public de la BBC et du iPlayer. »

Enfin, cette édition 2023 du festival de la télé d’Edimbourg a aussi apporté son lot d’annonces de nouvelles productions : Netflix surfe sur le succès d’Oppenheimer avec « Einstein et la bombe » (produit par BBC Studios) et annonce une série de documentaires produite par David Beckham sur David (et Victoria) Beckham. Disney+ prévoit une série documentaire sur Agatha Christie (l’écrivaine de fiction la plus lue au monde, avec au moins 2 milliards d’exemplaires vendus) et ITV a révélé que le reboot de Big Brother tournera au moins encore deux saisons. Assez pour obtenir un peu du temps de cerveau disponible des téléspectateurs ?

Conclusion

Face à l’exode des téléspectateurs, les diffuseurs sont en recherche de solution, désespérément. Cela va de l’idée de l’exemplarité – le comportement des présentateurs hors caméra a été placé sous les feux de la rampe cette année en raison des scandales très médiatisés impliquant Phillip Schofield et Huw Edwards -, à l’idée de plus d’incarnation – Lindsay Salt, directrice de la division fiction de la BBC, a présenté sa vision pour des commandes plus axées sur les personnages. Pour le moment, un grand nombre de chaînes et de diffuseurs proposent une gamme de programmes étonnamment similaires. Les séquelles de la guerre de streaming, avec des rivaux qui investissent à la fois dans les programmes non scénarisés et scénarisés, font que l’on ne sait plus vraiment ce qui différencie une émission sur Amazon d’une émission sur Netflix. Même la BBC se rapproche de ses rivaux commerciaux, en se lançant dans des formats comme Survivor.

Peut-être que la télé est-elle juste trop snob ? Dans le panel « Des plaisirs moins coupables… », les participants sont tous d’accord pour dire que les émissions de téléréalité devraient être davantage récompensées par des prix tels que les BAFTA. Jim Allen, ancien responsable de I’m a Celebrity et patron de RDF, a ajouté que la télévision « sait qu’elle a un problème [de diversité socio-économique] mais n’a pas fait assez pour y remédier ces dernières années ». Il critique les émissions d’actualité lourdement récompensées, pour lesquelles « les gens devraient être plus snobs ».

La solution est peut-être en effet, comme l’évoque Louis Theroux, plus d’audace. Pour la scénariste Sally Wainwright, « chaque minute de télévision doit être une expérience marquante ». Et pour Jesse Armstrong, scénariste de Succession, « faire de la télévision est déjà assez difficile. Il n’est pas nécessaire de jouer au con en plus. » Et pour conclure avec Louis Theroux : « Nous servons mieux la justice sociale lorsque nous cherchons à faire une télévision qui touche les gens et les engage. Prenez des risques. Naviguez à contre-courant« .

 

 

Image d’illustration : TV Moment of the Year, Doctor Who, BBC 

NB : Exceptionnellement, cette année l’équipe de Méta-Media n’a pas pu se rendre IRL au TV Festival d’Edimbourg. On y retourne en 2024. On vous propose donc ici un retour sur des replays des tables rondes et une revue de presse, pour retenir les points clés, comme chaque année. 

Vous voulez comprendre ce qui arrive à la télévision ? Prenez l’avion !

Nous sommes encore quelques-uns à nous rappeler que, sur les vols long-courriers, il nous fallait attendre la fin du repas pour regarder, sur les rares écrans placés en hauteur dans la carlingue, le même film imposé à tous.

Aujourd’hui, seule l’affinité locale ou nationale provoquée par le sport, et le surgissement d’un évènement d’actualité majeur, sont de nature à susciter un visionnage commun massif.

Ainsi, samedi, pour le match Australie-France :

D’ailleurs, observe Le New York Post, « les passagers d’un avion ont été choqués par un passager qui regardait « Le Seigneur des Anneaux » au lieu de la Coupe du monde de football féminin. »

« Il semble insensé que quelqu’un ne veuille pas participer à ce moment collectif avec le reste de la nation, que l’on aime le sport ou non. »

Désormais, en plus du sport et des news, une bonne éditorialisation autour d’une fiction de grande qualité et quelques rendez-vous de niche font aussi encore bouger les vieilles mesures d’audience.

Pour le reste, et compte tenu de l’explosion de l’offre disponible pour tous et sur tout écran, la carte a bien souvent remplacé le menu.

Vivrons-nous assez longtemps pour connaître le revival de la télé de papa, à la manière des disques vinyles ou de la pellicule 24×36 ?

ES

 

 

 

Les multiples visages de la désinformation à l’ère 2.0

Comment la désinformation opère-t-elle son industrialisation ? De quelle manière le réseau social Twitter est-il devenu une “arène inclusive pour la liberté d’expression”, sous l’ère Elon Musk ? Pourquoi certaines figures politiques constituent-elles les cibles privilégiées des diffuseurs de fake news ? Tour des tendances qui agitent le monde des fake news.

Par Alexandra Klinnik, Medialab de l’Information  

A l’heure où Twitter se retire du code européen contre la désinformation en ligne – un accord dédié entre autres à une meilleure coopération avec les fact-checkers et à la mise en place de sanctions de privation de publicité pour les sites diffusant des intox, une étude lancée par France Télévisions dans le cadre du projet “A European Prospective”, explore la mutation accélérée des fausses nouvelles, dans un paysage médiatique morcelé. Voici le cinquième article de notre série dédiée au rapport Trends and patterns on disinformation. 

1L’industrialisation de la désinformation

En 2016, les tactiques de désinformation pouvaient se résumer à de simples opérations individuelles, menées entre autres par des spammeurs macédoniens diffusant des fake news pro-Trump et des trolls russes. Aujourd’hui, la donne a changé. Une industrie mondiale d’entreprises de relations publiques d’un nouveau genre émerge. Des agences de marketing et de communication offrent de façon décomplexée et à grande échelle des services de diffusion de fake news. Ses clients ? Des politiciens, partis, gouvernements, heureux de profiter de ces entreprises à l’aura respectable en apparence, dont la promesse initiale est de “modifier la réalité” selon les souhaits de leurs clients. Pour soigner sa façade et attirer les clients, ces firmes emploient le jargon du secteur de la com’ afin de “neutraliser la stigmatisation du véritable travail de désinformation qu’elles effectuent”. Chez eux, on ne dit pas “troll rémunéré”, mais “travailleur de soutien numérique”. Il s’agit avant tout de s’éloigner de l’image de transactions louches, opérés clandestinement sur un marché noir.  

Par le biais de faux comptes, de récits tronqués, de pseudo-sites d’information, et à l’aide de l’intelligence artificielle et de l’automatisation, ces entreprises qui valent des millions de dollars proposent ainsi des campagnes sophistiquées à destination du grand public. Les équipes composées de hackers et d’hacktivistes créent des tendances sur Twitter, inondent le web d’informations contradictoires et de théories du complot, pratiquent le blanchiment narratif. Cette technique consiste à “faire passer un certain récit de ses origines étatiques à l’écosystème médiatique au sens large” développe l’Observatoire de l’internet de Stanford. En d’autres termes, l’objectif est de promouvoir des informations provenant de mandataires ou de sources non vérifiées sur les réseaux sociaux pour qu’elles se répandent ensuite dans les médias grand publics. Il s’agit avant tout de brouiller la source de l’info pour imprégner davantage les cerveaux.  

 Des campagnes de désinformation de plus en plus nombreuses

D’après les informations de BuzzFeed, qui a dévoilé l’existence de ce marché juteux début 2020, 27 campagnes de désinformation ont été menées depuis 2011 et leur nombre n’a cessé de croître. Parmi ces opérations, 19 se sont produites au cours de la seule année 2019. Ces méthodes aujourd’hui ont fait le tour de la planète et constituent une arme géopolitique redoutable. Une autre étude réalisée par l’Université d’Oxford en 2020 a comptabilisé plus de 60 millions de dollars de contrats.  Les tactiques de désinformation suivent le cours du marché et s’industrialisent. Pour Nathaniel Gleicher, responsable de la sécurité chez Méta, “la professionnalisation de la tromperie” incarne une menace croissante, qui avance à bas bruit. “Au cours des dernières années, nous avons vu se développer des entreprises qui construisent essentiellement leur modèle commercial autour de la tromperie”, alertait-il déjà en janvier 2020. 

L’un des acteurs les plus connus de cette industrie ? Vulkan, la “cyberamurerie des services russes”, d’après le Monde. Cette société privée, soit un cabinet de conseil en cybersécurité ordinaire à première vue, fournit des armes numériques aux services de sécurité russe et est à l’origine d’outils dédiés à des campagnes de désinformation menées en Ukraine ou en Arménie. Soit une puissante arme nocive pour la démocratie. Et elle avance masquée, empruntant les codes de la normalité. Son activité tranche ainsi avec sa vie de bureau. D’après un article du Guardian, la culture d’entreprise de Vulkan tient davantage de la Silicon Valley que de l’agence d’espionnage, avec l’existence d’une équipe de football au sein de l’entreprise, des célébrations d’anniversaire pour les employés…  

S’armer contre ces menaces 

Dans un monde où on ne sait plus qui sert quoi, les journalistes devaient déjà faire face aux éléments de langage des agences de com’ traditionnelles. Ils doivent aujourd’hui déjouer de nouveaux adversaires. Avec l’expansion rapide de l’IA générative et les nouvelles possibilités de créer des avatars réalistes, des images, des vidéos et des sons, cette nouvelle industrie de l’ombre gagnera certainement davantage de terrain. Il devient donc essentiel de favoriser la collaboration au sein de l’écosystème de vérification des faits pour remporter des batailles dans la lutte contre la désinformation. Il s’agit par exemple de s’allier à des entreprises de cybersécurité et des spécialistes dans des domaines spécifiques, de se former et sensibiliser à la cybersécurité en permanence, créer des normes communes.  

2Twitter : libre cours à la désinformation à l’ère d’Elon Musk ?

 

Twitter, une porte ouverte à la désinformation ? Dernièrement, le réseau social s’est retiré du code de pratique de l’UE en matière de désinformation, dans un contexte où l’entreprise doit être contrôlée par les régulateurs européens dans le courant du mois de juin.  Un signal qui a été précédé de plusieurs initiatives délétères. Elon Musk, ce “Citizen Kane du numérique”, dont l’objectif est d’avoir un Twitter qui fonctionne comme il l’utilise, c’est-à-dire sans retenue, a en effet désactivé le centre de presse et procédé à des licenciements massifs des modérateurs de contenus. 

Par ailleurs, Ella Irwin, responsable de la confiance et de la sécurité chez Twitter, considéré comme l’un des principaux lieutenants d’Elon Musk, a démissionné ce 2 juin. Son départ serait lié aux récentes critiques du patron de Tesla concernant la décision de l’entreprise de modérer le contenu du site d’information conservateur The Daily Wire.  

 

Depuis le rachat de Twitter, Elon Musk a également réactivé près de 12 000 comptes suspendus pour des propos antisémites, racistes, misogynes, transphobes (Donald Trump, Andrew Anglin, Patrick Casey, Andrew Tate, Kanye West…) donnant à Twitter “des petits airs de Gotham City”, d’après le Monde.  

Ces licenciements et autres changements ont été faits dans le but de “rationaliser” l’entreprise et la rendre plus attrayante aux yeux des annonceurs. Les critiques ont souligné que l’accent mis par Musk sur la monétisation de la plateforme pourrait conduire à donner la priorité à la publicité au détriment de la sécurité des utilisateurs.  

 Un “rédacteur en chef” qui tweete à tout va 

Outre ces changements majeurs, Elon Musk est devenu plus actif avec son compte personnel – 141 millions d’abonnés au compteur – et une source plus puissante de diffusion de désinformation. Ce phénomène devient un vrai sujet de préoccupation chez les journalistes. Depuis l’acquisition, son compte est devenu le profil le plus consulté. Un article de NPR a souligné que les tweets de Musk sont souvent très appréciés et peuvent influencer l’opinion publique. Il diffuse des théories de complot – il a notamment minimisé la sévérité du Covid-19 et soutenu la propagande de Vladimir Poutine – et discrédite ses opposants, traque des personnes et des organisations avec lesquelles il est en désaccord. 

Dernièrement, il a choisi comme cible Alexandria Ocasio-Cortez. Le propriétaire de Twitter a ainsi interagi avec un compte parodique usurpant l’identité de la représentante du Congrès américain. “Pour info, il y a un faux compte qui se fait passer pour moi et qui devient viral. Le PDG de Twitter a interagi, augmentant ainsi sa visibilité”, a déploré AOC. “Il publie de fausses déclarations politiques et se répand”.  

Partir ou rester ? 

Dans ce cadre, comment Twitter et l’information de qualité peuvent-ils avoir un avenir commun ? Faut-il quitter Twitter pour Mastodon et laisser des centaines de millions d’abonnés sous l’emprise de nombreux conspirationnistes ? Les plus optimistes choisiront de rester, pour continuer le travail d’information et d’enquête, en attendant une régulation forte de la part des autorités compétentes.  

3Des profils privilégiés par les diffuseurs de fake news

                                     

La diffusion de fausses nouvelles ciblant une personne est devenue une arme courante à l’ère numérique. Pour qu’une fake news fasse son chemin, il faut viser un visage connu et influent, qui permet à la fake news de se propager plus rapidement. Elle prend de l’ampleur parce que les médias la relaient également. En bref, avant d’être démentie, elle a fait suffisamment parler d’elle pour avoir fait le mal voulu. Certaines personnalités sont plus visées que d’autres, à l’image d’Angela Merkel, qui a ainsi subi plus de 2500 attaques différentes, enregistrées par la Task Force Strat pendant la saison électorale allemande de 2017.  

Bill Gates est également un morceau de choix : il est devenu une cible constante des fake news et des théories du complot. On l’a ainsi accusé de vouloir implanter des puces électroniques chez les patients par le biais d’un vaccin. Il a aussi été visé par une rumeur d’arrestation par l’armée américaine pour trafic sexuel d’enfants. “L’armée arrête Bill Gates”, lit-on dans un article publié le 1er août, par le site Real Raw News, qui compte plus de 12 000 interactions sur Facebook.  

4Dark web : la nourrice des fake news

Des services et outils, destinés à construire des campagnes de désinformation, se développent sur le dark web, partie de l’internet qui n’est pas indexée ou accessible par les moteurs de recherche type Google. Même s’il peut être utilisé à des fins légitimes, comme la protection de la vie privée, et la sécurité des journalistes, le dark web est aussi souvent associé à des activités illicites. On y retrouve différents services  qui permettent la diffusion rapide des fakes news, vendus pour une somme dérisoire sur des forum clandestins : fake news, faux sites web à moindre coût, faux comptes.  

                                         

Conclusion 

Les défis sont nombreux pour les journalistes qui doivent œuvrer pour lutter contre le fléau de la désinformation. Il convient avant tout de connaître le visage de ses adversaires, qui avancent de plus en plus masqués, pour les contrer efficacement. A une époque où les lecteurs sont méfiants face aux médias, cette bataille reste un sport de combat.  

➡️ Retrouvez l’étude complète (en anglais) ici  

 

Une année de désinformation : des stratégies de communication très établies

Quels ont été les principaux sujets de désinformation ces douze derniers mois ? Quelles nouvelles méthodes sont apparues pour amplifier la portée des fausses nouvelles ? Une étude menée par France Télévisions examine entre autres les stratégies de communication des acteurs de la désinformation.

Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information

D’après NewsGuard, une start-up qui lutte contre les fake news, 20% des vidéos partagées sur TikTok contenaient des informations erronées en 2022. 40% des sujets de désinformation sont diffusés par l’intermédiaire de Facebook, ajoute l’EDMO (European Digital Media Observatory). Une étude menée par France Télévisions dans le cadre du projet “A European Perspective”, initiative soutenue par la Commission européenne, met en avant ces chiffres alarmants. Et explore les multiples visages de la désinformation au cours des douze derniers mois. L’objectif de l’enquête ? Fournir une vue synthétique de l’écosystème de la désinformation et proposer des solutions pour contrer ce phénomène insidieux. Voici le quatrième article de notre série consacrée au rapport Trends and patterns on disinformation.

1Cinq grand thèmes dans les sujets de désinformation en Europe

 

Depuis ces douze derniers mois, cinq grands thèmes émergent parmi les sujets de désinformation en Europe : la guerre en Ukraine, la pandémie Covid-19, les élections nationales et régionales, la crise énergétique et le changement climatique. Autour de ces sujets gravitent également dans l’espace médiatique de la désinformation : l’islamisation de l’Occident, les discours anti-migrants ou encore le séisme en Turquie. 

                                 

2La guerre en Ukraine, principal sujet de désinformation en Europe

 

Depuis février 2022, la guerre en Ukraine est rapidement devenue le principal sujet de désinformation en Europe. A ce titre, elle est d’ailleurs appelée par les médias « guerre de l’information », en raison de la diffusion à grande échelle de la propagande sur les réseaux sociaux. « La guerre en Ukraine n’est pas seulement menée par les soldats sur le champ de bataille ; elle l’est aussi dans le champ informationnel afin de gagner les cœurs et les esprits des populations », estimait en février 2023 le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell. Sur ce terrain de l’information, plusieurs camps s’affrontent. 

D’abord, les pro-russes. Ils prennent pour cible en priorité Volodymyr Zelensky, le président de l’Ukraine, le gouvernement ukrainien, la population ukrainienne ainsi que les forces du pays. Leur stratégie de communication s’articule autour de plusieurs axes : dégrader l’image publique de Zelensky, ternir l’image des Ukrainiens, discréditer les médias occidentaux. Ils propagent plusieurs idées : ce ne sont pas les Russes qui commettent les attentats, mais les Ukrainiens, les médias occidentaux diffusent de fausses nouvelles sur la guerre ou encore les Ukrainiens sont majoritairement corrompus et des pro-nazis. 

Depuis le début de l’invasion, Vladimir Poutine justifie ainsi l’envahissement de la Russie en Ukraine par une volonté de « dénazifier l’Ukraine et le régime de Kiev », et a évoqué des « néonazis qui se sont installés à Kiev et ont pris en otage l’ensemble du peuple ukrainien ». Cet argument fallacieux a été rapidement dénoncé par Joe Biden, en mars 2022 : « Poutine a le culot de dire qu’il “dé-nazifie” l’Ukraine. C’est un mensonge ».

                                     

Si cette propagande mensongère, diffusée sur les réseaux sociaux, a été pointée du doigt par différents gouvernements et historiens, les affirmations répétées de Vladimir Poutine et d’autres responsables russes ont tout de même atteint leurs cibles. Au moins un politicien américain a ainsi remis en question l’aide apportée à l’Ukraine, rapporte le média Factcheck.org. « Il est choquant de voir que le Congrès est prêt à envoyer 14 milliards de dollars d’équipement militaire en Ukraine, et qu’il faille se demander si cet argent et cet équipement militaire ne tombent pas entre les mains des nazis en Ukraine », a ainsi déclaré en mars 2022 la députée Marjorie Taylor Greene. 

Dans le contexte de l’invasion, les anti-UE ont également une stratégie de communication très établie. Ce groupe vise à atteindre l’OTAN et ses partisans, les institutions et les gouvernements de l’UE. Ils entendent insister sur les conséquences négatives de la guerre et minimisent l’impact négatif des sanctions sur l’économie de la Russie. Leur discours ? Les sanctions contre la Russie et les aides militaires sont inutiles ou détournées, les migrants sont mieux traités que les nationaux, ou encore que la guerre en Ukraine provoque de graves difficultés financières pour la population européenne.

Ainsi, au mois de septembre 2022, sur Telegram et Facebook, sont apparus de fausses informations sur un prétendu détournement de l’aide européenne à l’Ukraine. « Presque toute l’aide de l’UE finit apparemment sur le marché noir », pouvait-on ainsi lire sur les réseaux sociaux. Ces affirmations s’appuyaient sur un prétendu rapport du Groupe d’Etats contre la corruption (Greco)… qui n’existait pas ! Le Greco et la Commission européenne ont tous deux démenti auprès de l’AFP que la majeure partie de l’aide ait disparu en Ukraine. 

Enfin, les pro-Ukraine sont également très actifs sur le terrain médiatique. Ils visent à déstabiliser Vladimir Poutine et le gouvernement russe. Leur stratégie de communication se définit par une exagération des abus commis par les Russes en Ukraine, et par une désinformation autour de la stratégie nucléaire russe. 

3Le Covid-19, un sujet toujours au centre de la désinformation

 

Le Covid-19 a monopolisé la sphère de la désinformation et a persisté malgré un recentrage sur la guerre en Ukraine. Différents acteurs se sont emparés du sujet. 

D’abord, les anti-vax dont la rhétorique persistante vise à atteindre l’OMS, les gouvernements, et les grands acteurs de l’industrie pharmaceutique communément appelé Big Pharma. Leur stratégie de communication ambitionne de susciter la méfiance à l’égard de l’expertise scientifique, d’alimenter les théories du complot et de nier les avantages des vaccins. Ils ne cessent de répéter que le vaccin est mortel, qu’il est dangereux pour la grossesse et l’allaitement, que les tests sur les vaccins ne sont pas fiables, et le Covid-19/monkey pox des canulars.

                                 

On peut ainsi citer une vidéo d’Alex Jones, publiée en juin 2020, où l’animateur d’extrême droite et conspirationniste américain notoire affirme que l’épidémie de coronavirus est un “canular”. « Il s’agit de créer la peur et de tester l’obéissance et le contrôle de la population afin de détruire l’économie et d’instaurer un gouvernement planétaire basé sur la tyrannie médicale », affirmait-il sans ambages. Une prise de parole vue plus d’un million de fois à l’époque, rapporte l’AFP.

Les anti-systèmes occupent également la sphère médiatique. Ils cherchent à atteindre les élites, les personnalités de premier plan (Bill Gates…), l’OMS, les grandes firmes pharmaceutiques. Leur stratégie repose sur l’alimentation des théories du complot, et l’accusation d’utilisation instrumentale des vaccins à des fins spécifiques. Ils soutiennent notamment que les mesures déployées sont inutiles.

4De nouvelles méthodes pour étendre la portée des fausses nouvelles

 

Cette guerre de propagande ne repose plus seulement sur les moyens de communication classiques – c’est-à-dire les vidéos et les réseaux sociaux. Depuis les derniers mois, de nouvelles méthodes émergent pour assurer une portée encore plus grande aux fausses nouvelles. 

Les sites web de désinformation sur le changement climatique se répandent désormais sur Twitter 

 

L’ONG EU DisinfoLab, a repéré plus de 30 sites web spécialisés dans la désinformation climatique, tels que Klimaat Gek ou Climat ETC, produisant du contenu en plusieurs langues. Ces sites souhaitent retarder les politiques de protection de l’environnement. Ils connaissent une grande portée, de 5 000 à plus de 139 000 visites mensuelles. Une autre étude de l’Institute for Strategic Dialogue a pointé une augmentation significative des mentions de ces sites webs marginaux sur Twitter depuis le début de 2022, pouvant atteindre jusqu’à 10 000 mentions par jour.

Une armée de clones médiatiques dans le cadre d’une propagande russe

La propagande russe prend un nouveau visage et joue sur la crédibilité des médias traditionnels. Depuis mai 2022, de multiples clones de médias authentiques ont ainsi été identifiés, par EU DisinfoLab qui s’est associé pour l’occasion à la fondation suédoise à but non lucratif Qurium Media Foundation, fournisseurs de solutions de sécurité numérique et des enquêtes judiciaires aux médias indépendants et aux organisations de défense des droits de l’homme. La particularité des sites identifiés ? Des noms de domaine très similaires à ceux d’origine (Bildeu.com, spiegelco.com, 20minuts.com…) et un design identique. A l’aide de services de traduction automatique, ils diffusent de faux articles, vidéos et sondages sur la guerre en Ukraine et les diffusent sur les réseaux sociaux.

« Nos conclusions montrent que les acteurs de la désinformation à l’origine de cette campagne ont mis en œuvre une stratégie sophistiquée et cohérente de reproduction et d’usurpation de l’identité de médias authentiques, explique le EU DisinfoLab, cette stratégie implique, entre autres, l’usurpation de noms de domaine ou la création de vidéos faussement attribuées à des médias légitimes. Elle comprend également des techniques astucieuses telles que les redirections intelligentes ou le géoblocage des utilisateurs en fonction de leur localisation ». 

Telegram, un amplificateur de désinformation à grande échelle 

Telegram devient un canal de désinformation à grande échelle, grâce à son niveau de cryptage et à sa fonction de partage avancées. De nombreux utilisateurs sont également attirés par l’approche relativement non interventionniste de la plateforme en matière de modération de contenu par rapport à ses homologues plus importants, tels WhatsApp. En Allemagne, en 2020, une cellule d’investigation journalistique,Correctiv, a découvert une campagne de désinformation à grande échelle sur le Covid-19 organisée par un réseau d’environ 650 groupes Telegram répartis dans tout le pays. 

Conclusion

Entre stratégies de communication bien rodées et mutation pernicieuse des fausses nouvelles, il convient au lecteur d’être particulièrement vigilant à l’heure où la liberté de la presse est « noyée » sous la désinformation. Les « capacités de manipulation inédites sont utilisées pour fragiliser celles et ceux qui incarnent le journalisme de qualité, en même temps qu’elles affaiblissent le journalisme lui-même », rappelle le 21e classement annuel de Reporters sans frontières (RSF), publié mercredi 3 mai. 

➡️ Retrouvez l’étude complète (en anglais) ici

« Notre cerveau aime la désinformation »

Dit de cette manière cela paraît effrayant n’est-ce pas ? Avez-vous déjà entendu parler des biais cognitifs ? Je ne suis pas docteure en psychologie et ma définition ne sera pas très scientifique mais voici ce que j’en comprends : les biais cognitifs sont notre manière de rester vivants en accord avec nos besoins, nos vérités, notre monde. Cela veut dire que nous sommes capables de nous mentir à nous-mêmes pour bien dormir la nuit. 

Par Nathalie Gallet, MediaLab de l’information 

Nous recevons une information et nous la comprenons comme elle nous arrange. Ainsi, notre vie est plus facile. Nous prenons moins de responsabilités. Nous faisons parfois les autruches. Malheureusement, cela permet à certaines personnes de nous manipuler à l’envie pour nous faire aimer une mode. Ou nous désinformer. Et cela fonctionne !

Tout se joue à l’âge tendre

Notre cerveau est en construction jusqu’à l’âge de 25 ans ! Nous nous construisons avec notre entourage, nos possibilités d’accéder à la culture, aux discussions ouvertes, aux apprentissages. Le chemin est long et notre cerveau crée et modifie les connexions en fonction de ce que nous vivons.

Dans l’adolescence, nous traversons ce moment de prise d’autonomie si important pour notre construction d’adulte et nous sommes encore plus sensibles à notre environnement car nous allons devoir prendre des décisions. Faire des choix. L’adolescent est fragile car il veut paraître sûr de lui alors qu’il est en pleine évolution, apprentissage. Comme un funambule qui doit passer sur ce fil au-dessus de 1000 mètres entre deux montagnes.

Les adolescents sont particulièrement vulnérables à la désinformation. Une des raisons principales est leur perception du vrai et du faux, influencée par les biais cognitifs. Des études, telles que celles menées par Pennycook et Rand (2019), ou encore les travaux de Grégoire Borst et ses équipes (depuis 2016 et jusqu’à aujourd’hui), ont démontré que les adolescents sont susceptibles de tomber dans le piège de la désinformation en raison de biais cognitifs tels que la crédulité, l‘effet de confirmation ou l’ancrage mental.

Les travaux de Grégoire Borst (Professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université de Paris ) et son équipe ont mis en évidence l’importance de la crédulité chez les adolescents lorsqu’ils sont exposés à des informations douteuses. Le manque d’expérience et de pensée critique développée les rend plus enclins à accepter des informations sans les remettre en question.

L’étude de Pennycook et Rand de 2019 sur la propagation de la désinformation sur les réseaux sociaux va dans le même sens puisqu’elle met en exergue les difficultés des adolescents à discerner la crédibilité des sources en ligne. Ils s’appuieraient souvent sur des indices superficiels comme la conception du site Web ou le nombre de likes/partages pour déterminer la fiabilité des informations.

De plus, l’effet de confirmation, qui consiste à rechercher et à privilégier les informations qui confirment leurs croyances préexistantes, peut renforcer l’adhésion aux fausses informations. Les adolescents peuvent être davantage influencés par des contenus alignés avec leurs opinions, même s’ils sont inexacts ou trompeurs.

L’ancrage mental, quant à lui, joue un rôle dans la persistance de la désinformation chez les adolescents. Une fois exposés à une information erronée, ils peuvent avoir tendance à s’y accrocher, même en présence de preuves contradictoires. Les recherches de Grégoire Borst et son équipe ont également souligné la réticence des adolescents à remettre en question leurs croyances initiales, ce qui les rend vulnérables à la désinformation persistante.

Parce que la pensée critique trouve ses bases à ces âges, il est indispensable que ce socle de formation de connaissance de soi soit le plus solide possible avant de rentrer dans la phase adulte. Cela ne réglera pas tout, non, mais le jeune sera mieux préparé – s’il est conscient de ces biais cognitifs et si il a un bon libre arbitre -, à affronter la désinformation et à délibérer plus justement sur le vrai du faux.

Les biais cognitifs les plus handicapants dans la lutte contre la désinformation

Les biais cognitifs qui nous régissent sont trop nombreux pour les citer tous. Certains s’y essaient et tentent de rendre la chose moins triviale comme par exemple le codex de John Manoogian III réalisé grâce au travail de Buster Benson en septembre 2016 . 

Le Codex des biais cognitifs 

Buster Benson sépare les biais en 4 catégories :
1 – Trop d’information
2 – Pas assez de sens
3 – Besoin d’agir vite
4 – De quoi devons-nous nous rappeler ?

Toutes ces notions sont totalement engagées dans notre besoin de gérer l’information et de déterminer si nous sommes face à de la désinformation ou non. Elles prennent en compte notre quotidien, et tentent d’expliquer le fonctionnement de notre cerveau pour réagir aux situations auxquelles nous faisons face.

Lors de notre étude réalisée en mars/avril 2023, Manel Belarbi a pu “sélectionner” les principaux biais engagés dans notre appétence à croire les fausses nouvelles.

En voici 6 qui sont faciles à comprendre et essentiels pour nous aider à décrypter notre fonctionnement face aux informations (mais aussi face à nos réactions dans la vie de tous les jours).

1Biais de réceptivité de “baratin” :

Plus une déclaration est complexe et plus nous pensons qu’elle est réelle. Nous imaginons peut-être qu’il serait fou d’élaborer un mensonge avec tant de détails ou d’argumentation ?

2Biais d’effet de vérité illusoire :

Plus nous sommes exposés à une information et plus nous la pensons vraie. Nous nous rappelons l’avoir vue ou lue alors nous faisons un raccourci en la cataloguant comme vraie.
À noter que les algorithmes des moteurs de recherche qui font remonter une information très partagée ne nous aident pas sur ce sujet.

3Biais d’influence sociale :

Le fameux effet de groupe. À plusieurs, nous sommes influencés et nous cherchons la validation de nos pairs. Sans un libre arbitre confiant, il y a des chances que nos croyances suivent celles du groupe sans trop nous poser de questions.

4Biais émotionnel :

Les émotions agissent comme un écran, une barrière. Plus nos émotions seront fortes (négatives ou positives) plus nous aurons du mal à détecter les fausses nouvelles. Les créateurs de désinformations le savent et ils utilisent les émotions très majoritairement pour tromper leur public.

5Biais de confirmation :

Confirmer une croyance. Nous accepterons plus facilement de croire une affirmation qui va dans notre sens. Nous chercherons même à donner le sens qui correspond à nos convictions en écoutant parler quelqu’un. Et si nous entendons l’inverse de ce que nous croyons, il y a de fortes chances pour que nous allions chercher ailleurs pour trouver quelqu’un qui ira dans notre sens.

6Biais de croyance :

C’est différent du biais de confirmation même s’il fait appel à des notions complémentaires. Le biais de croyance met en jeu notre logique contre nos croyances profondes. Cela signifie que même si une information sort de toute logique, si elle correspond à nos croyances nous la penserons juste.

Comme je vous le disais en titre : Nous ne sommes pas naturellement aidés pour éviter de croire aux fake news ! Mais ne soyons pas négatifs, l’intérêt de prendre conscience de tout cela est de pouvoir s’en rappeler au moment où nous allons décrypter une actualité. Découvrir une vidéo sur un réseau social. Lire un article. Entendre une déclaration, etc…

Grégoire Borst définit 3 systèmes selon des études neuroéconomiques :

Le système 1 : La base
Celui qui engage les biais cognitifs. Animal. Reptilien.
C’est rapide, instinctif. On n’engage pas d’effort.

Le système 2 : Rationnel
On analyse, on réfléchit, on délibère

Le système 3 : Le contrôle cognitif
C’est l’utilisation des systèmes 1 et 2 en fonction de la situation. L’idée serait que ce système 3 pourrait aider à freiner les velléités du système 1 pour engager le 2 et ainsi résister à la désinformation.

“Notre défi est de faire en sorte que les gens activent davantage leur contrôle cognitif et engagent leur raisonnement rationnel” (Grégoire Borst)

Le terme de défi semble bien choisi. Personne n’a la clé de détection de la désinformation pour une population mondiale constituée de ses milliards “d’uniques”. La recette n’existe pas et n’existera vraisemblablement jamais car nous serons toujours tous différents. Cela ne doit pas empêcher de vouloir éclairer chacun(e) sur ce qu’il peut faire pour lui(elle)-même.

Lutter contre la désinformation grâce aux études sur les biais cognitifs

En tant qu’acteur luttant contre la désinformation comment faire mieux pour “armer” le public contre la désinformation ?
Professeurs, journalistes, chercheurs…- tous ont intérêt à aider les populations à pouvoir distinguer le vrai du faux.

Ils le font en enquêtant sur les fausses informations, en publiant des articles et reportages, en apportant de la transparence sur leurs méthodes de travail, en mettant en place des labels correspondant à des chartes éthiques complètes selon lesquelles ils agissent. Cependant, la capacité du public à recevoir l’information n’est pas encore assez prise en compte. Nous devons replacer notre nature humaine au centre de notre façon de comprendre et de décider.

En ce sens, nous pouvons tirer au moins deux enseignements des différentes études sur les biais cognitifs par rapport à la désinformation.
Deux propositions qui ne sont pas encore assez présentes dans l’environnement de la lutte contre la désinformation.

1Éducation aux médias adaptées aux jeunes :

Si je reprends les notions de cet article, il y a, en priorité, un travail important à réaliser en termes d’éducation aux médias pour le jeune public. Et ce, en prenant en compte le fait que ces jeunes sont souvent très émotifs, en pleine construction de leurs croyances, de leur fonctionnement face à la réception et au traitement des informations auxquelles ils font face. Il ne s’agit pas de leur donner des leçons mais de les initier à leur propre fonctionnement naturel (le système 1), pour qu’ils puissent être en capacité de mettre en place leur raisonnement rationnel (système 2) à chaque fois que cela pourra leur être utile. Prendre en compte leur fragilité dans ces moments veut aussi dire que cette éducation aux médias doit bénéficier d’un suivi jusqu’au moins à la fin des années lycée.

2Activation de la rationalité du public en expliquant les biais cognitifs :

Nous devrions tous être initiés à la métacognition : le monde des biais cognitifs. Les acteurs de la lutte contre la désinformation doivent davantage être formés à la compréhension des biais cognitifs. En ayant plus de connaissance dans ce domaine ils pourront aider le public à comprendre à quelles émotions il est soumis devant les informations qu’il reçoit. Il serait par exemple intéressant d’intégrer, dans des articles de vérification, des explications sur les biais cognitifs auxquels les lecteurs ont été exposés quand ils ont pris connaissance de l’information vérifiée. Cela pourrait permettre d’activer une réflexion rationnelle sur cette fausse information et mettre en place un système récurrent de cette activation à chaque fois que la personne est face à une information.

Avec plus de rationalité la désinformation devrait pouvoir être déjouée plus souvent par plus de citoyens. Mieux se connaître permet d’être moins crédules. Là encore il n’est pas question de proposer des articles “donneurs de leçon” mais de fournir les éléments nécessaires à chacun pour décider de ce en quoi il veut croire. Nous ne ferons pas disparaître nos biais cognitifs. Notre cerveau sera toujours complexe et c’est bien ce qui fait la richesse de l’humanité. L’objet est toujours et encore de mettre dans les mains de chacun ces savoirs et connaissances pour être en pleine capacité de prendre ses propres décisions dans le tri de l’information.

Nous resterons toujours seuls devant nos choix.

Conclusion

Vous est-il arrivé d’écouter un discours et de vous apercevoir en débattant avec des amis que vous n’aviez pas du tout compris la même chose ? Chacun a simplement vu midi à sa porte. Merci les biais cognitifs ! Alors qu’en pensez-vous ? Cela ne vaut-il pas la peine de prendre un peu de recul, de poser les choses à plat en prenant en compte ce qui peut nous faire tordre la réalité et ainsi d’avoir plus de chance de prendre la bonne décision ? De comprendre les choses correctement ? D’être moins influencé par de la désinformation ou du moins d’avoir les cartes en main pour décider ce que l’on veut croire ou non et pourquoi. En conscience.

Regardez (si ce n’est pas déjà fait) le film satirique “Déni Cosmique” ( “Don’t look Up”) de Adam McKay de fin 2021. Il y a de grandes chances que vous vous y retrouviez quelque part. Cela pourrait vous faire réfléchir… 🙂

 

 

Cet article fait partie d’une série de papiers issue de l’étude « Trends and patterns on disinformation » parue dans le cadre de l’initiative « A European Perspective »

Retrouvez les articles déjà publiés :

et l’étude complète (en anglais)

 

Lutte contre la désinformation : Tendances et modèles d’aujourd’hui

La définition du terme désinformation, nous n’avons plus besoin de vous la donner bien sûr. Ou bien… malheureusement devrais-je dire. La pratique s’est tellement popularisée avec internet, et les canaux pour communiquer à l’échelle mondiale sont si simples d’utilisation que nous en sommes recouverts. Plus personne ne sait à quel saint se vouer. Notre libre arbitre se réduit par l’épuisement d’avoir à traiter un flot d’informations continu et notre cerveau finit par buguer. 

Par Nathalie Gallet, MediaLab de l’information 

Dans le cadre du projet « A European Perspective » France Télévisions a pu réaliser un document qui donne une idée précise des formes que cette désinformation prend aujourd’hui.  Nous vous proposons une série de 6 articles dans les prochaines semaines : De la carte simplifiée qui vous donnera l’occasion de (re)poser tranquillement les acteurs de cet écosystème, à des articles sur les tendances et modèles actuels de cet outil de manipulation, nous vous partagerons ce dossier en le déclinant par thématiques. 

L’écosystème de la désinformation 

Globalement on pourrait résumer la problématique en disant que l’on est tous plus ou moins cibles et diffuseurs de la désinformation. Que ce soit volontaire ou involontaire. Que ce soit à des fins personnelles ou une échelle plus grande, l’objectif est le même pour le producteur : obtenir ce qu’il veut. Pour cela il s’appuie sur des diffuseurs et des cibles. 

La désinformation c’est utiliser une information vraie ou fausse pour manipuler, faire croire, désorienter, mettre de la confusion dans l’esprit d’une à des millions de personnes en même temps. Ainsi vous créez des groupes de pensées qui s’opposent et souvent se déchirent. Une sorte de guerre d’abord basée sur les idées qui peut aller jusqu’aux armes comme le prouve la guerre en Ukraine. 

L’écosystème de la désinformation 

L’écosystème de la désinformation fonctionne parce qu’il y a des prédateurs et des proies qui, selon un cycle naturel, sont parfois l’un ou parfois l’autre. Ce « jeu » créé une spirale d’influence et de pouvoir des uns sur les autres. À grande échelle, les défenseurs de l’information de qualité emploient tous les moyens pour que les populations aient accès à une information juste et surtout, soient capables de se faire leur propre idée sur une question. Cette éducation que nous devrions tous avoir, est l’une des clés pour démêler le vrai du faux. Malheureusement elle n’est pas toujours accessible à tout le monde. 

Le cycle de la désinformation se tient parce que l’homme (humain) ne peut se satisfaire d’être simplement heureux et positif. Il fonctionne parce que le besoin de domination animal est ancré dans l’humanité. La propagation réussit parce que le cerveau a besoin d’être nourri par des émotions, des réflexions et de la rumination.  La désinformation se sont des humains qui « jouent » avec les autres humains pour faire dominer leur propre pensée. Peu leur importe si elle est vraie ou fausse. Ils la considèrent vraie pour eux et s’emploient donc à redéfinir la vérité auprès du plus grand nombre pour pouvoir redessiner le monde à leur image. 

En toute honnêteté, l’éradiquer totalement semble impossible. On peut au mieux apprendre à la reconnaître. 

Les producteurs de Fake News 

Attachons-nous à parler de la désinformation qui touche un public à grande échelle.
Elle fonctionne en entonnoir. Un producteur crée une Fake News et utilise une masse d’individus, réels ou artificiels (bots), pour relayer sa fausse information et la rendre « vraie » aux yeux du plus grand nombre. 

Un producteur, cela peut être un gouvernement, une entreprise, certains médias ou des individus.
Leurs motivations sont le pouvoir et l’influence.
Ils utilisent deux types de propagations :

1-Intentionnelle : manipulation, propagande, conspiration ou intimidation pour des intérêts politiques, financiers ou de réputation.
2-Non intentionnelle : ignorance, croyances / excès de confiance, réaction émotionnelle ou erreur / inattention…

Par exemple, la personne à l’origine de la fausse information la crée et la diffuse à l’aide de centaines de bots. L’information est alors référencée et remonte dans les notifications de citoyens que le sujet intéresse. Elle fait naître une émotion qui fait appel à une croyance chez cette personne qui finit par partager cette fausse nouvelle la pensant vraie.
Au fur et à mesure cela touche des milliers voire des millions de personnes. 

Un gouvernement pourra asseoir une politique, une entreprise pourra dénigrer un concurrent, gagner de l’argent. Plusieurs études montrent clairement que beaucoup de ces organes utilisent aujourd’hui la désinformation pour arriver à leurs fins.

Afin de ne pas se « salir » les mains, les producteurs délèguent de plus en plus les campagnes de désinformation à des entreprises spécialisées très discrètes.  
En attendant notre article sur l’industrialisation de la désinformation vous pouvez vous intéresser aux enquêtes du collectif Forbidden Stories. Ce sont des journalistes de plusieurs pays qui réalisent des enquêtes collaboratives pour tenter de faire contrepoids aux campagnes de désinformation. Ils les dénichent et les dénoncent. 

Les types de Fake News 

Les outils à la disposition des producteurs de fausses informations se multiplient avec les nouvelles technologies, l’IA et le nombre croissant de réseaux sociaux.
Ces outils sont de plus en plus faciles à utiliser. Ils sont de plus en plus élaborés et permettent une propagation efficace et rapide de la fausse information.  

Voici les types que nous avons recensés :

1Le contenu fabriqué  :

Cela peut être un discours avec un mélange de vraies et de fausses informations. Si vous avez connaissance des vraies, vous pensez que les fausses sont aussi vraies puisque le discours vous avance des arguments que vous reconnaissez comme réels.

Technologiquement, le contenu fabriqué peut aussi être une image ou une vidéo créée artificiellement. Deepfake ou image créée à partir d’un contexte réel mais sur une situation précise fausse comme les images d’IA générative qui ont tant fait parler quand Midjourney a été découvert par tout le monde, avec ces images qui ont trompé une partie de la population.  

source : https://www.francetvinfo.fr/internet/vrai-ou-fake-macron-en-eboueur-pape-en-doudoune-trump-en-etat-d-arrestation-comment-reperer-les-images-generees-par-l-intelligence-artificielle_5741834.html

C’est un exemple concret récent de la puissance des outils qui arrivent dans les mains de tout un chacun. Cela pose forcément de nombreuses questions quant à l’accélération de la diffusion de fausses informations, leur volume qui va augmenter de façon exponentielle et les conséquences possibles sur la société. 

2Le contenu manipulé  :

C’est un discours, une image authentique prise et découpée, recadrée, pour lui donner un autre sens que celui d’origine.  
Dans une interview Bill Gates parlait de la corruption en Ukraine. Son interview a été découpée pour changer le sens de son propos. Dû à son statut de personne en vue sur la scène internationale, cette vidéo a été vue des millions de fois. Mais cette partie d’interview n’était pas le reflet de ce que disait Bill Gates qui évoquait le fonctionnement de l’Ukraine avant la guerre et qui expliquait que le pays avait bien changé positivement ces derniers temps.

3Le contenu imposteur  :

Vous avez pu déjà voir une vidéo de CNN qui ne provenait pas en réalité de la chaine américaine ? Le « contenu imposteur » c’est la création d’un faux contenu avec la « signature » d’un acteur reconnu comme fiable. Si le résultat est bien fait. Il faudra certainement un œil expert pour ne pas tomber dans le panneau et sans cela il est probable que vous partagerez le contenu. 

4Le contenu trompeur  :

C’est une question d’interprétation. Le discours, l’image, sera présenté avec des arguments totalement faux et qui semblent être cohérents.  

5Faux contexte  :

Une phrase ou une image réelle peut être détournée de son contexte. Par exemple une vidéo de l’explosion du port au Liban du 4 août 2020 a été reprise pour illustrer le tremblement de terre en Turquie du 6 février 2023. Ce type d’utilisation d’un vrai contenu dans le mauvais contexte est certainement le plus utilisé dans le monde de la désinformation. Il n’y a besoin d’aucune technologie. C’est donc très facile à réaliser et en général les contenus choisis sont spectaculaires et crééent une émotion positive ou négative forte. C’est ce qui aide à faire croire à leur véracité dans le contexte pour lequel le contenu est détourné.

6Satire et parodie  :

Une imitation bien faite, une information présentée de manière humoristique. Même si c’est annoncé comme étant faux cela peut troubler l’esprit. Tout est dans la méthode. 

7Les contenus sponsorisés  :

Ce sont le plus souvent des publicités trompeuses mises en évidences au milieu de contenus que vous regardez parce que vous suivez tel ou tel compte. Ces publicités sont engageantes et vous amènent à les partager. 

Toutes ces méthodes fonctionnent parce que notre cerveau est sensible à la sollicitation surprenante. C’est une vraie machine à croire les Fake News.  
Nous en parlerons dans notre prochain article sur les biais cognitifs. Avec l’éducation du libre arbitre de chacun, la connaissance du fonctionnement de notre cerveau est une clé importante pour savoir réagir et réfléchir devant un contenu qui nous interpelle et avoir une chance de ne pas se tromper.

Outils et ressources utilisées pour créer des Fake News  

Afin de créer ces fausses informations une batterie d’outils et de techniques sont à la disposition de chacun. Plus ou moins compliqués. Plus ou moins demandeurs de ressources sophistiquées comme un ordinateur puissant ou du savoir-faire en programmation. Tout le monde peut avoir accès à un minimum de possibilités. Plus encore avec l’avènement des applications de montage de vidéos sur smartphone ou l’intelligence artificielle générative qui sont maintenant à la portée de tous. La différence c’est que plus vous y mettez les moyens et plus l’objectif de désinformation sera vraisemblablement atteint.  

Les « bots » : Programmes autonomes sur internet qui peuvent interagir avec des personnes réelles de manière de plus en plus naturelle. Ils sont en général créés pour envoyer ou relayer de fausses informations et créer du flux sur ce message erroné. 

Les logiciels : programmes de montage, de création d’infographie qui vont permettre la manipulation d’un contenu. 

Modèle d’IA : Certains modèles d’intelligence artificielle vont créer des textes ou des images et bientôt des vidéos suffisamment correctes pour illustrer des situations, créer des personnages ou des lieux qui n’existent pas. Cela permet des impostures plus réalistes que jamais. 

Le DDosing : tiré du vocabulaire informatique, cette méthode consiste à submerger le web avec des argumentaires contradictoires pour perdre les citoyens. 

Le blanchiment narratif : C’est une technique régulièrement employée en politique. Les gouvernements ou partis utilisent des médias « ralliés » à leur cause. Ils leur font délivrer un message et attendent que celui-ci soit repris par des sites « amis » qui offriront de la crédibilité au message.  

L’incitation au clic (click baiting) : attirer les gens avec un titre sensationnel qui les incite à partager 

Sockpuppeting  (Marionnetting) : Une fausse identité va être crée, de faux comptes avec des biographies bleuffantes de réalismes et elles seront utilisées pour entrer en contact avec d’autres personnes ou diffuser des fausses informations dans des blogs, des réseaux sociaux. Elles peuvent être utilisées aussi pour faire du Catfishing. 

Catfishing : À l’aide d’une fausse identité on attire quelqu’un, on le met en confiance afin de lui soutirer des informations  

Fermes de trolls : Ce sont des groupes de personnes ou de bots qui utilisent toutes les techniques ci-dessus pour diffuser les fausses informations.  

Agences de renseignements numériques : Ce sont des sociétés discrètes qui mettent en œuvre les campagnes de désinformation pour le compte de gouvernements ou d’entreprises. 

Cet étalage de possibilités nous montre à quel point nous devons nous méfier de ce que nous voyons ou entendons. Toujours être en alerte et se demander quel est le vrai message. Pourquoi on reçoit telle information à tel moment ? À qui cela profite ? Est-ce que cela a du sens ?
Déconnecter un peu ?  

Les acteurs qui luttent contre la désinformation

En tant que défenseur d’une information juste de qualité, les fact-checkers et les medias s’efforcent de réduire les effets de la désinformation à grande échelle. Celle qui touche les élections, les messages erronés au sujet des guerres ou l’inutilité d’un vaccin contre une pandémie mondiale.

Pour cela il y a deux types de fact-checkers : les indépendants et les médias/presse.

Beaucoup de sociétés indépendantes dont le travail se porte à 100% sur de la vérification de fait naissent dans une majorité de pays dans le monde. Une carte réalisée par Duke Reporters’ Lab les recense. Sont inclues dans cette carte les initiatives de médias. On entend par médias des entités qui ne font pas que du fact-checking et qui ont des départements dédiés à cela.  

Ces acteurs engagent leurs efforts sur plusieurs fronts : Des enquêtes précises sur de la vérification de faits que vous pouvez retrouver sur leur site web. De l’éducation aux médias auprès de jeunes ou de moins jeunes en se déplaçant dans des établissements scolaires, en produisant des programmes sur leurs canaux dédiés aux jeunes publics, en participant à des conférences. Ces acteurs qui sont sur « le terrain » au quotidien, sont en général labellisés par des organisations qui ont une charte éthique extrêmement précise pour bien encadrer les pratiques et s’assurer que les fact-checkers et les médias affiliés s’engagent à travailler avec sérieux et transparence.  

Les plus connues sont l’IFCN à l’échelle mondiale, l’EFCSN pour l’Europe, et le JTI.  Ils régulent le monde des fact-checkers, organisent des groupes de discussions, créent de la collaboration internationale et forment leurs signataires à de nouveaux outils.
La collaboration internationale a par exemple permis de comprendre et d’anticiper les fausses informations qui circulaient de pays en pays pendant la pandémie de la COVID.  

Les derniers acteurs de la catégorie sont les soutiens qui vont aussi faire en sorte de ‘connecter’ les fact-checkers. Ils organisent des initiatives collaboratives comme De Facto en France, une initiative regroupe des articles de vérifications de plusieurs médias/fact-checkers français reconnus.
Ils font remonter des informations de tous les fact-checkers qui sont partenaires pour réaliser des rapports et mieux comprendre les activités de désinformation à l’échelle internationale.  

Pour faciliter les actions de ces groupes de fact-checking, il y a des chercheurs, des fournisseurs de solutions et des financeurs.  

Ils facilitent la lutte contre la désinformation 

Si elles sont réputées pour être les vecteurs de la désinformation, elles se doivent d’aider à la combattre. Les plateformes font parties des financeurs et des fournisseurs d’outils pour lutter contre les formes de publications de fausses informations. 

Cela ne va pas toujours de soi quand on suit les évènements côté Twitter ou Facebook par exemple mais il y a un investissement de certaines de ces plateformes notamment dans le Code of practice de la désinformation créé par la commission européenne en 2018 et mis à jour en juin 2022. Dans ce code ces plateformes s’engagent par exemple à travailler sur la monétisation des contenus. Notamment pour que ceux proposant des contenus faux ne soient pas encouragés. 

De leur côté les chercheurs participent à beaucoup de projets pour créer de nouveaux outils qui peuvent aider à la lutte contre la désinformation. On peut citer l’un des outils les plus utilisés par les fact-checkers/medias : l’extension Vera.ai, un véritable couteau suisse de la vérification. Plusieurs équipes de chercheurs travaillent dessus et le résultat est concret pour la population de la lutte contre la désinformation. Des images aux posts publiés sur les réseaux sociaux et leur viralité cet outil les aide au quotidien dans leurs enquêtes de vérification. 

 

Les derniers sont fournisseurs de solutions qui sont des entreprises qui vendent leurs produits sur étagère ou qui mettent des outils gratuits à dispositions des professionnels.
Il y a un mélange entre les outils payants et gratuits et beaucoup de possibilités gratuites s’offrent aux fact-checkers/Medias grâce au monde de l’open source. En général des passionnés qui créént des programmes et les mettent à disposition gratuitement à tous sur le web. Parmi les outils très pratiques, on trouve par exemple Wayback Machine qui permet de retrouver des pages archivées disparues d’internet. 

Pour créer ces outils des financeurs lancent régulièrement des appels à projets. Ce sont des fondations, des associations, des organes gouvernementaux pour la recherche ou encore la commission européenne. Ils permettent à des projets concrets de lutte contre la désinformation de se développer. Des projets d’éducation aux médias, des projets de créations d’outils, des projets de mapping de la désinformation pour mieux la comprendre et la contrer.

Conclusion 

Ce milieu est un monde complet mais pas si complexe à comprendre.  

Si vous me demandez ce qu’il y a de plus important à retenir je dirais : « Soyez ouvert d’esprit mais pas trop naïfs. Soyez curieux et écoutez tout le monde. Informez-vous un peu partout et n’oubliez pas de recouper. Laissez un peu tomber le numérique et lisez du papier tranquillement à l’ombre d’un arbre sans stress des notifications constantes 😉 et n’oubliez jamais que vous avez un libre arbitre et un bon sens naturel qui sont de bons conseils. Personne ne pourra vous enlever que votre vérité constitue votre monde. À vous de voir dans quel monde vous voulez vivre. Personnellement, j’appartiens à ceux qui pensent que la terre n’est pas plate. » 

➡️ Retrouvez l’étude complète (en anglais) ici 

Liens vagabonds : IA, la querelle des Anciens et des Modernes

À RETENIR CETTE SEMAINE

IA, entre ombres et lumières – Lundi, Geoffrey Hinton, “le parrain de l’intelligence artificielle”, a annoncé sa démission de Google. Le chercheur, dont les travaux sur le Deep Learning ont ouvert la voie aux « Large Language Models” comme ChatGPT est inquiet. Mais tous les scientifiques ne partagent pas sa vision du futur. Il pointe plusieurs dangers : voir la machine dépasser son créateur ; les suppressions d’emplois s’accélérer (IBM a déclaré mettre en pause 7 800 recrutements) ; les “robots tueurs” devenir une réalité ; ou encore la désinformation menacer la démocratie. Son propos rejoint celui de la lettre ouverte qui appelait, en mars dernier, à faire une “pause” dans la recherche sur l’IA en raison des “risques pour la société et l’humanité”.

Mais, “ce n’est pas parce qu’une machine sera superintelligente qu’elle voudra automatiquement dominer l’humanité” a réagi Yann LeCun. Le lauréat du prix Turing en 2019 (aux côtés… de Geoffrey Hinton et de Yoshua Bengio), Chief AI Scientist de Meta, critique une vision “obscurantiste”. Il reste convaincu que l’IA “peut conduire à une renaissance de l’humanité, un nouveau siècle des Lumières”. 


Au-delà des oppositions simplistes (que les progrès techniques ont toujours suscité), une troisième voie est possible, selon des chercheurs du Distributed AI Research Institute. L’urgence? Se pencher sur “l’exploitation des travailleurs” (le premier syndicat a vu le jour lundi au Kenya) qui entraînent les IA, le “pillage de données” qui nourrissent ces systèmes, “l’explosion des faux contenus”, et freiner la “concentration des pouvoirs”. Yoshua Bengio l’affirme : “Nous devons ralentir et réguler ! “

L’AI Act est déjà en discussion à Bruxelles. Outre-Atlantique, la Maison Blanche a réuni jeudi Sam Altman (OpenAI), Satya Nadella (Microsoft), Sundar Pichai (Google) et Dario Amodei (Anthropic), autour de Joe Biden, pour une discussion « franche » sur les risques liés à la technologie. Pas d’intelligence artificielle sans intelligence collective. Il faudra faire confiance au progrès, sur le modèle du vieux rêve des débuts du Web, dont on vient de fêter les 30 ans, en prônant un système d’IA “open source”. Et si c’était finalement la solution d’un futur souhaitable?


CETTE SEMAINE EN FRANCE

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

[chartr]

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

JOURNALISME

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

ENVIRONNEMENT 

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS


STREAMING, OTT, SVOD

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

OUTILS

 

ES avec Kati Bremme, Myriam Hammad et Erwan Le Gal

 

Liens vagabonds : Résultats trimestriels des GAFAM, Microsoft surfe sur la vague ChatGPT

À RETENIR CETTE SEMAINE

L’IA bénéfique – Cette semaine, Alphabet, Microsoft et Meta ont annoncé une croissance de leurs revenus, portés par leurs ambitions et investissements dans l’intelligence artificielle. Après une année 2022 compliquée, Meta a annoncé des résultats supérieurs aux attentes. Ses revenus au premier trimestre ont progressé de 3% sur un an, à 28,6MDS de dollars. Le nombre d’utilisateurs dans le monde continue d’augmenter : plus de 3MDS de personnes utilisent désormais les applications Facebook, Messenger, WhatsApp ou Instagram au moins une fois par jour. Cependant, Reality Labs, sa branche consacrée à la construction du « métavers », apparaît en très mauvaise posture : elle a perdu 3,99MDS de dollars en trois mois (13,7MDS de dollars au total en 2022). 

Bien qu’en hausse de 3%, les revenus d’Alphabet se tassent pour le deuxième trimestre d’affilée. Du jamais vu depuis les débuts du géant de la recherche en ligne : les activités publicitaires de Google sont aujourd’hui clairement menacées par le retard pris dans l’IA. YouTube subit la concurrence féroce de TikTok et la recherche sur Google fait face aux défis les plus sérieux qu’il ait rencontrés ces dernières années. A l’inverse, Microsoft bénéficie d’un élan favorable lié à ses investissements dans OpenAI, et aux résultats de sa branche cloud, qui représente désormais plus de la moitié de son chiffre d’affaires. L’intégration de ChatGPT à Bing attire de nouveaux utilisateurs sur le moteur recherche qui est passé de ringard à cool. L’entreprise enregistre une progression de son chiffre d’affaires de 7% sur un an, et a engrangé plus de 16MDS d’euros de bénéfices.

La bataille de l’IA ne fait que commencer. Google essaie de contrer la popularité de ChatGPT avec sa propre alternative, le chatbot conversationnel Bard, aux compétences encore limitées.  L’innovation dans l’IA sera l’avantage concurrentiel clé entre GAFAM dans les prochains mois. Le mot “IA” a ainsi été mentionné 50 fois par Alphabet dans sa conférence de presse, 49 fois par Meta et 46 fois par Microsoft…

CETTE SEMAINE EN FRANCE

3 CHIFFRES

245 000 Le nombre de téléchargements de l’alternative à Twitter soutenue par Jack Dorsey, Bluesky. [Time]

21 000 Le nombre d’employés que Meta a licenciés au cours des six derniers mois, réduisant ainsi ses effectifs de plus de 20 %. [Silicon Valley Journal]

2,5 milliards de dollars Le montant que va investir Netflix dans la production en Corée du Sud [Axios]

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Infographie: Mobile : plus de 3 heures passées par jour sur les applications | Statista

Vous trouverez plus d’infographies sur Statista

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

Rapport – Des institutions aux individus : comment les Américains se tournent désormais vers les personnalités publiques pour s’informer [Gallup & Knight Foundation]

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

JOURNALISME

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

ENVIRONNEMENT 

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

STREAMING, OTT, SVOD

MÉTAVERS, IMMERSION, 360, VR, AR

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

OUTILS

 

ES avec Kati Bremme, Myriam Hammad et Erwan Le Gal