Scénario catastrophe pour les médias d'informations : la faute à leurs dirigeants

Je n’ai jamais raté la keynote annuelle d’Amy Webb, feu d’artifice des dernières tendances technos médias et vrais coups d’avance offerts aux journalistes dans leur mutation numérique. Mais la 10ème édition, présentée ce week-end à Washington par la prof/futuriste, a littéralement glacé l’énorme salle bondée de la conférence de l’Online News Association.

« Je suis très inquiète. Plus encore sur l’avenir du journalisme que sur l’arsenal nucléaire nord-coréen ! Car nous sommes entrés cette année dans une nouvelle ère technologique, celle de l’intelligence artificielle, qui va fondamentalement transformer le journalisme et donner tout le contrôle de la distribution de l’information à une poignée* de géants du web américains et chinois. »

« Or les responsables des rédactions et des médias, ajoute-t-elle, ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et sont en train rater les grands enjeux qui surgissent. Ils parlent de l’avenir, mais ne font rien. Ils sont scotchés au présent. Et pourtant ce sont ceux qui sont en charge du futur du journalisme ».

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Alors que le cycle de l’info n’a jamais été aussi rapide et la défiance envers la presse jamais aussi grande, 69% des rédactions ne surveillent pas la manière dont les tendances émergentes impacteront l’info d’ici 5 à 10 ans, selon un sondage réalisé cet été par Ipsos, présentée par Amy Webb.

« Les fake news vous inquiètent ? Vous n’avez encore rien vu ! »

2018, assure-t-elle, marquera le début de la fin de la domination des smart phones qui nous amènera d’ici 10 ans à une informatique ambiante où les décisions des machines seront beaucoup plus rapides que celles des humains, où les interfaces seront vocales, où les contenus seront décentralisés, avec beaucoup de réalité hybride, de nouveaux types de search et de terminaux.

« Les journalistes doivent comprendre ce qu’est l’intelligence artificielle et son impact potentiel pour l’avenir de l’info. Et il est vital que les dirigeants s’y mettent ».

L’experte du Future Today Institute entrevoit une dizaine de tendances qui se partagent dans 3 grands groupes de technologies. Elle y ajoute des scénarios pour 2027. Souvent très inquiétants.

1L’INFORMATIQUE VISUELLE

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« Pourquoi les journalistes doivent ils s’interroger sur ce point ?» interroge la jeune femme. Et de répondre en explorant nombre de situations déjà contemporaines dont nous n’avons peut-être pas encore mesuré les conséquences.

Le constat est connu. Le processus de l’intelligence artificielle consiste à sans cesse apprendre aux machines. C’est comme cela pour la reconnaissance des personnes, des objets, des lieux, et dans toutes les situations possibles. Exemple : l’analyse spectroscopique de notre nourriture, via notre portable, qui n’est plus un fantasme de savant fou. Cette fois, bien plus haut que le contenu de nos assiettes, dans les 10 ans à venir, des satellites cubes (CubeSats) seront lancés par milliers. Moins chers que les engins spatiaux actuels, ils seront capables de photographier chaque centimètre de notre planète en temps réel. Autrement dit, sur terre come au ciel, des instruments très puissants pourront être utilisés par les journalistes dans la prochaine décennie. Aux mains des pros de l’info certes. Mais aussi capables de se mettre à la disposition des puissants.

Ainsi la start up chinoise Megvil Inc, et son logiciel Face++. Elle en est au premier anniversaire de son existence. Ce très redoutable instrument parvient à détailler les silhouettes, les visages. Détecter un facies dans un paysage, l’attribuer à une personne, Face++ sait également faire. Il est déployé en Chine, et 800 millions de citoyens l’emploient à travers des centaines de milliers d’applications. Là encore ce n’est pas un fantasme de science-fiction, mais bien une réalité. Gare au piéton chinois désobéissant qui traverse quand cela est interdit. L’app Jaywalker, le repère, et publie le visage du contrevenant à la une du site spécialisé dans la mise au ban des pékinois récalcitrants. La honte version numérique en somme.

Amy Webb veut nous alerter en donnant d’autres exemples de cette utilisation de l’IA. Grâce à la technologie nouvelle, la sexualité de chacun se portera en quelque sorte au milieu du visage. Là encore, le logiciel VGG-Face de l’université de Stanford - nourri par quelques 70 000 photos – se prétend capable de définir ce que sont nos inclinations sexuelles.

Autre domaine mis en exergue par la jeune femme au discours, décidément sombre : la réalité augmentée. « Elle est maintenant partout, dit elle. Les médias devraient lui accorder toute leur attention, sans plus attendre ». Lunettes caméras hyper miniaturisées, commande de tous types de communications son ou images au bout des doigts, tous ces dispositifs de réalité augmentée sont sur le point de débouler dans nos vies quotidiennes.

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D’ailleurs cette informatique visuelle ne va pas cesser de se perfectionner. Elle apprend comme nous de ses erreurs. Comment par exemple distinguer un panda d’un gibbon, quand des pixels malvenus viennent polluer l’image? La question se pose, insiste Amy Webb, car « des acteurs mal intentionnés peuvent toujours introduire des informations contraires pour créer la confusion ».

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Nous voilà donc mis en garde. Un appel à la prise de conscience d’autant plus important que trois scénarios pour 2027 se présentent, affirme Amy Webb, renvoyant aux journalistes la maîtrise de leur avenir.

  • Le premier est optimiste : l’informatique visuelle devient bien un puissant instrument de reportage. C’est aussi une plateforme de distribution. Les médias développent un business model capable de faire vivre cette technique pour produire de l’information. Les développeurs arrêtent de mettre de la partialité dans le code. Tout ce que nous pouvons voir, peut faire l’objet d’une recherche. Nous comprenons alors mieux le monde et prenons de meilleures décisions.
  • Le deuxième scénario présenté par l’experte, se veut pragmatique : Les médias n’ont pas su se doter d’un modèle d’affaires. La distribution devient de plus en plus diffuse, s’éparpille et ne peut plus être à la portée de ceux qui font l’information. Certains médias doivent même sortir de l’activité qui était la leur. Les pratiques cognitives partiales finissent par l’emporter. Nous continuons à enseigner les stéréotypes aux machines. L’apparition de la discrimination numérique se confirme et se répand. Les géants du web promettent d’améliorer les algorithmes mais seuls de petits changements sont mis en œuvre.
  • Enfin, il y a la noirceur du dernier scénario évoqué par la spécialiste qui peu à peu jette l’effroi au fil de son discours : le scénario catastrophe. Là, l’informatique visuelle s’impose. Les médias ne se sont pas dotés de business models capables d’affronter cette situation. Ils perdent des annonceurs publicitaires et doivent se partager le marché du visuel avec d’autres plateformes. Des regroupements massifs ont lieu, le chômage frappe les journalistes. Les graffiti numériques sont partout, de même que nombres d’éléments faits pour créer de la confusion. Il est de plus en plus difficile de détecter les « fake news ». Les machines, nourries d’horribles stéréotypes, prennent des décisions qui impactent nos vies. 

=> Quel scénario trouve grâce aux yeux d’Amy Webb ? Devinez. 0 % pour l’optimiste. 70% pour le pragmatique. Et 30% pour le catastrophique.

2LA VOIX

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 Là aussi pourquoi les journalistes devraient-ils s’y intéresser ?

En raison des énormes progrès récents en reconnaissance du langage par les machines qui va pousser chacun de nous à parler prochainement à nos terminaux.  
Avec tout de suite déjà des risques importants puisque des machines sont déjà capables d’imiter la voix (Lyrebird). Souci pour les rédactions…

Surtout si vous combinez cela aux risques de la reconnaissance visuelle qui permet déjà de générer des objets, voire de courtes vidéos à partir d’images fixes. Ou pire de mettre dans la bouche de quelqu’un filmé des propos qu’il n’a jamais tenu.

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  • Scénario optimiste : les médias d’informations font des interfaces vocales la toute première priorité dans tous leurs départements. Les dirigeants commencent à travailler sur de nouveaux modèles d’affaires et les testent. Les médias profitent de ce nouvel univers à zéro interface utilisateur ! Les journalistes savent authentifier les vidéos avant de les utiliser. Facebook Google et Twitter développent des outils de vérification, réduisent ou éliminent les fake news. Les citoyens sont bien informés.
  • Scénario pragmatique : les médias développent bien des compétences autour d’Alexa mais sans business model ni stratégie pour la voix. Une fois le zéro UI grand public, ils perdent vite des revenus. Vaste consolidation dans les médias à prévoir. De leur côté les 9 géants du web se moquent des partenariats avec les médias. Les fake news prolifèrent. Les reporters se font avoir. La confiance dans les journalistes s’érode. Nous sommes moins bien informés. Troubles sociaux à venir.
  • Scénario catastrophe : les médias n’ont finalement jamais pu sortir un modèle pour l’univers zéro UI. Ils n’ont plus de sources raisonnables de revenus. Nombreuses fermetures et journalistes au chômage. Parallèlement, les infos bidons leurrent les dirigeants politiques mondiaux. La confusion s’installe, les émeutes et la violence se développent. Nous finissons dans une cyber-guerre ou un conflit nucléaire.

=> Les probabilités d’Amy Webb : 0% pour le scénario optimiste, 80% pour le pragmatique et 20% pour le catastrophique.

3L’ACCES

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L’avenir de l’accès à de l’information de qualité est évidemment devenu un sujet crucial.

Notamment dans un contexte où la rapidité est de plus en plus incompatible avec la qualité et la fiabilité de l’info.

Au moment où Twitter est devenu l’agence de presse mondiale du 21ème siècle, où Facebook vaut un demi trillion de dollars, on peut s’attendre à voir les gouvernements et les Etats à enfin réguler les géants du web. Avec le risque d’un morcellement d’Internet (Splinternets) par zone géographique, voire par pays, et donc des pratiques journalistiques qui risquent d’être différentes d’une zone à l’autre.

Dans ce contexte morcelé, la sécurisation par la blockchain (qui sert déjà à de nombreuses autres industries) pourrait s’avérer un bon moyen de traçabilité et d’authentification de l’information.

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  • Scénario optimiste : les médias d’informations s’allient et mettent le paquet sur la vérification et une transparence radicale. Ils regagnent des parts de marché, les citoyens paient l’accès à l’info de qualité, le secteur est rentable. La fragmentation de l’Internet est évitée. Le fameux cycle de l’info ralentit à un rythme vivable. Les consommateurs sont moins exposés aux fake news. L’humanité est mieux informée.
  • Scénario pragmatique : accélération du cycle de l’info. Les journalistes passent autant de temps à corriger les faits qu’à faire leur métier de reporter. L’ensemble de la confiance dans les médias se réduit. Des Internets régionaux surgissent. Google et Facebook dépensent des centaines de millions de dollars à développer des systèmes locaux. Des erreurs sont commises. Le phénomène des fake news s’amplifie.
  • Scénario catastrophe : les médias cèdent du terrain à des start-ups qui publient de l’info à haute fréquence. Des articles générés par ordinateurs et basés sur les sentiments et l’émotion deviennent la norme. Les médias d’infos s’effondrent. Parallèlement, les plateformes de distribution ne parviennent pas à faire face à un système mondial d’Internet morcellé et deviennent vulnérables aux attaques. De vastes campagnes de désinformation se développent. La démocratie s’écroule.

=> Probabilité pour Amy Webb : scénario optimiste 0% de chances. Et 50% pour les deux autres !  

Elle est d'ailleurs tellement inquiète qu'elle a décidé de mettre toute sa recherche en open source à la disposition de tous.

Il reste peu de temps pour changer le cours de l'histoire. Mais c'est possible, assure-t-elle. Cela dépend de nous !

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ES avec Hervé Brusini, direction de l'information

Pour voir la keynote :

* Neuf entreprises américaines et chinoises vont dominer l’intelligence artificielle : Tencent, Baidu, Alibaba, Amazon, Google, Apple, Facebook, Microsoft, IBM

 

 

 

A lire aussi

  • alain bernard

    lire ( ou relire ) 1984 ( Orwell) et le meilleur des mondes ( huxley ) : indispensables!

  • http://fredericpierron.com Frederic Pierron

    Intéressant et merci pour la synthèse. Quelques remarques toutefois.
    1) c'est une conférence futuriste : la prospective n'a jamais été autre chose qu'un pari sur ce qui pourrait arriver. S'il y a trois scénarios exposés, c'est le quatrième qui se produira immanquablement.
    2) Les médias ne sont pas si désarmés que cela : les GAFA ne sont pas grand chose sans les médias : bloquer leur les accès aux supports médias et ils n'auront plus rien à dire. La question est de savoir si les médias veulent bien se soumettre à leur format et à leur besoin en échange de parts publicitaires. On peut penser que cela n'est en effet pas la bonne stratégie et que les médias devraient avoir bien plus confiance et conscience de leur valeur.
    3) "Des startups qui publient de l'info à haute fréquence": c'est quoi de l'info ? Et est-ce que cela a à avoir avec le journalisme ? C'est à mon sens la véritable question. Plutôt que s'engouffrer dans une technologie tête la première, le journalisme devraient surtout repenser ses fondamentaux : l'information n'est pas égale à un faits. Une information est plus qu'un fait rapporté. Je ne vois pas trop ce que des startups iraient vendre, à part en se faisant le relais des différents services de relations publiques des gouvernements et des sociétés. Quel robot ira analyser ce qui se passe en Syrie ? Quel robot s'interrogera **visuellement** sur le danger du glyphosate ?
    Et surtout, d'où viennent les informations qui remuent les foules ? Des enquêtes de fond journalistique. Ce n'est pas France Infos ou BFM qui tiennent l'information (à part sur l'instant, et encore), mais bien les grands reportages, les enquêtes au long court. C'est de ça que l'on reparle le lendemain entre collègues, familles ou amis.
    La nécessité de refonder le métier de l'information passe en effet par une connaissance des technologies, mais essentiellement sur une remise à plat du journalisme : les écoles de journalisme apprennent essentiellement aux jeunes journalistes à réécrire des dépêches, à reprendre des communiqués, à écrire bref, à créer des punchlines alors que la mission du journaliste est bel et bien ailleurs.
    La vision d'Amy Webb est fortement influencée par le modèle médiatique américain. Nous avons encore en Europe des espaces possibles pour, justement, échapper à ce modèle qui en effet est voué à disparaître non pas à cause de la technologie mais parce qu'il n'a aucune valeur ajoutée par rapport à un outil mécanisé et programmé de relais d'infos. Revenir au journalisme, suivre l'actualité (sans la relayer à la seconde) pour la décrypter (progressivement), s'appuyer sur la technologie pour l'analyse documentaire (recherche, validation, data mining) et ne pas chercher à formater le contenu en fonction de la demande des Gafa, voilà, à mon humbre avis, un autre scénario à tracer.

  • clorr

    L'augmentation du nombre d'infos et donc de fake news est inéluctable, et ce sur tous les canaux.

    Si les médias traditionnels continuent à compter sur le fait de capter du trafic entrant via les reseaux sociaux/moteurs de recherche, ils risquent clairement l'asphyxie, ou en tout cas, ils seront de plus en plus dépendants de l'effort de ceux-ci à filtrer les bons et les mauvais contenus, et donc clairement risquent leur survie.

    Maintenant le role des medias d'informations et de fournir un vrai contenu, pas forcément de passer leur temps à démonter tous les hoax du web. Et ce vrai contenu, ils doivent le faire payer et pour que ca marche il faut que leur contenu ait une vraie valeur.

    Pourtant, quand on regarde le marché actuellement, combien de médias reprennent sempiternellement les même marronniers ? Et tout ca, pour, quand on arrive sur leur site, se retrouver face a un paywall ?

    Le vrai combat se situe aujourd'hui face au fait de proposer un vrai service de qualité aux lecteurs, je dirais même une vraie "expérience", et de leur permettre d'avoir accès a ce service de manière payante, mais dans des conditions souples, car l'internaute veut bien payer mais sans se sentir prisonnier. Aujourd'hui, l'expérience est trop morcelée, les contenus bien trop redondants et les abonnements bien trop contraignants pour convaincre un public large.

    Le marché est donc bien plus menacé par la difficulté des médias de trouver un bon modèle économique et un bon que par l'émergence des fake news...