[Documentaire] Bien s’informer, une exigence sanitaire pour les producteurs et consommateurs d'information

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Et s’il fallait tout simplement changer de paradigme pour envisager l’avenir sereinement ? Le documentaire « Les Médias, le monde, et moi » met en garde contre les effets néfastes des Junk News. Une information de qualité est bénéfique pour la santé des consommateurs, des journalistes et plus largement de la société. Elle permet de sortir du sentiment d’impuissance et de redevenir un citoyen actif. Forte de ce constat, Anne-Sophie Novel présente des initiatives à travers le monde qui réconcilient producteurs et consommateurs d’information.

Une crise sanitaire de l'information

Le désintérêt du public pour l’information est une alerte à ne pas prendre à la légère. Le flux quotidien de mauvaises nouvelles traités souvent à la va-vite plonge les consommateurs dans un sentiment d’anxiété permanent.

“L’information devient une Junk News. On l’avale machinalement. Elle est fade et sans goût ou alors trop grasse ou trop sucrée pour être vraie. Résultat : infobésité et peur de manquer pour les uns, repli et médianorexie pour les autres.” souligne Anne-Sophie-Novel.

Jodie Jackson, dans You are what you read prône un traitement de l’information plus positif afin d’éviter ce genre d’effets psychologiques. Cet auteur britannique a d’abord cessé totalement de consommer l’information afin de se sentir mieux. Elle s’est ensuite ravisée pour choisir les informations à consommer. Un jeûne informationnel en quelque-sorte, suivi d’un régime de reprise adapté.

L’idée force ? Traiter de façon rigoureuse l’information sans ignorer les problèmes mais en mettant en valeur les progrès.

 

“L’infobésité nous désensibilise aux tragédies. C’est un vrai problème.” conclu-t-elle.

Ulrick Haagerup, Fondateur du Constructive Institute partage également ce constat. Pour cet ancien journaliste de la télévision danoise, il ne s'agit pas de donner des informations joyeuses ou positives mais de donner une idée plus juste et précise de l’actualité.

“2017 est l’année où l’on a réussi à contenir Ebola et durant laquelle il n’y a eu aucun accident dans un vol aérien commercial. Quel journaliste a mentionné cela?”

Ce mal-être face à une info à tendance anxiogène est partagé par les journalistes eux-mêmes, contraints de répondre aux nouvelles exigences des chaînes d’information continue et des médias en ligne.

“Les médias, qui ont perdu leur modèle de distribution, se mettent à courir pour capter l’information. Un contenu aujourd’hui ne dure pas plus d’une journée. Il est ensuite jeté. Les journalistes sont un peu comme les agriculteurs subventionnés. Ils travaillent comme des fous pour des choses qui ne sont pas vraiment consommées” analyse Benoit Raphael, expert & consultant digital.

Comme l’explique l'économiste des Médias, Julia Cagé, ⅔ de la production journalistique en ligne est de la reprise verbatim d’articles qui ont été écrits avant. C’est la contre-partie de cette hyper-réactivité demandée aux journalistes en ligne. Dans l'univers numérique, le journalisme d'assemblage prend le pas sur la production éditoriale originale.

Même constat pour le journalisme TV, Ce qui m’a frappé dans mon métier ces dernières années, c’est la mondialisation et la course à la rapidité. Le monde devient une vaste cours de récré et on raconte à peu près tout au même niveau. Avec les chaines d’info continue et les directs incessants, il y a régulièrement de mauvaises informations à l’antenne et même des erreurs. En fait, le média a pris le pas sur le journaliste” déclare Elise Lucet, journaliste à France Télévisions.

Un rôle d'analyse dans une ère de la complexité

Or dans un monde de plus en plus complexe, le métier de journaliste a toute sa place. Il devient même stratégique dans un contexte d'info mondialisée. La défiance envers les médias est à la hauteur des attentes d’un public exigeant envers un journalisme permettant décryptage et analyse.

"Il y aura toujours une place pour les journalistes. Cela ne veut pas dire qu’il y aura une place pour les journaux mais il y aura un avenir pour les journalistes dont le métier va se réinventer" déclare Eric Fottorino, journaliste et co-fondateur du 1hebdo.

“Nous sommes rentrés dans le temps de la complexité. Le temps où tout bouge en même temps, tout interagit en permanence. Il faut savoir créer des aspérités, donner à s’interroger, aller à la limite du déséquilibre” ajoute Stéphane Paoli, ancien journaliste de France Inter.

Samuel Laurent, à l'origine des Décodeurs du Monde met cependant en garde contre un soi-disant "âge d'or de l'info" qui serait révolu.

"Est-on vraiment moins bien informé qu’au XIXe siècle où de nombreuses rumeurs étaient publiées dans les journaux où dans les années 90 avec le temps réel pas maîtrisé ?" s'interroge-t-il.

Réinventer la posture journalistique

“Avec le modèle publicitaire, le lecteur était un concept abstrait. Avec le modèle de membership, ils nous soutiennent directement et peuvent même jouer un certain rôle dans la création de l’information qu’ils souhaitent consommer. ” analyse Aron PilhoferChercheur en innovation des médias à Temple University.

"Les médias s’ils veulent survivre devront renforcer leur valeur, écouter davantage leur audience et s’engager davantage envers elle. C’est une bonne chose pour que le journalisme serve vraiment la société” affirme Sean Dagan Wood, Directeur de publication de Positive News.

“Nice Matin s’est rapproché de moi. J’ai l’impression que le journal fait désormais partie de la famille donc je lui pardonne plus facilement ses défauts” confie un lecteur de Nice Matin à Damien Allemand, Responsable digital du quotidien qui a fait un vrai travail de rapprochement entre les journalistes et leurs lecteurs.

“On fait vivre aux lecteurs des expériences inédites. On les implique dans les choix du dossier et la construction de l’enquête. On a toujours été surpris par le choix des sujets de nos abonnés. Les deux premières années, nous n'avons pas pronostiqué une seule fois le bon sujet.”

Mais au-delà du rapprochement avec les lecteurs, la société attend désormais des journalistes des pistes de solutions. Le journaliste d’info doit aider à décrypter les problèmes mais il doit également être celui qui aide à savoir comment les résoudre.

La journaliste américaine Jean-Friedman Rudovsky de Broke in Philly utilise ainsi ses compétences d’analyse et d’investigation  pour les mettre au service des problématiques des communautés les plus défavorisées à Philadelphie.

Le face à face est parfois rude : "Madame Média, pourquoi ne pas vous intéresser aux SDF toute l’année plutôt que seulement le jour le plus froid et le jour le plus chaud ?”.

“Le journalisme est un mécanisme d’évaluation qui doit aider la société à s’auto-corriger. Notre rôle est d’utiliser le micro comme une baguette de chef d’orchestre pour organiser le débat sur ce qu’il faut faire” analyse Ulrick Haagerup du Constructive Institute.

La force du documentaire d'Anne-Sophie Novel ? Souligner l'importance d'une information de qualité dans une société démocratique. Producteurs et consommateurs de l'info ont chacun un rôle à jouer pour résoudre l'équation. Et Aron Pilhofer de conclure "Le produit d’info du futur sera plus collaboratif, plus responsable, plus transparent et, pour être honnête, beaucoup plus humble."

"Les Médias, le Monde et Moi" est écrit par Anne-Sophie Novel et co-réalisé avec Flo Lava. Il a été diffusé sur la RTBF en mars 2018. Le livre "Les Médias, le monde et Nous" est sorti en octobre 2019 chez Actes Sud.

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