L’urgence, la peur, l’info : comment raconter l’après ?

Par Hervé Brusini (journaliste, ancien rédacteur en chef de France Télévisions, prix Albert Londres) et Alain Wieder (journaliste, ancien redchef France2 & Capa)

« Il y aura un avant et un après le coronavirus... » Qui n’a pas entendu cette expression chère aux médias, n’a rien entendu. C’est ainsi qu’après le choc sanitaire, alors que la peur demeure, semble se poser désormais la question du futur. Penser le lendemain. « L’avant/après » de notre société, du monde.

Pour les médias qui questionnent, cet « avant /après », fonctionne comme un brevet de gravité délivré aux temps que nous vivons. Une marque de leur importance, un label. Plus qu’un cliché, cela revient à vouloir poser comme une balise dans un flot continu d’informations, avec l’ambition que cela change le cours des choses. « L’avant/après » suppose donc une prise de conscience, plus encore, l’idée d’un progrès secrètement ou explicitement espéré.

Mais, qu’on ne s’y trompe pas, le coronavirus est loin d’avoir l’exclusivité de cette appellation (plus ou moins contrôlée) des événements. Nombre d’actions terroristes comme le 11 septembre ou le Bataclan, ont reçu la même injonction. Il devait y avoir « un avant et un après », avec son lot d’interrogations : que faire pour réagir ? prévenir ? changer ? Un état d’urgence ? Les domaines de la finance, avec la crise de subprimes en 2008, de la vie économique, sociale comme les gilets jaunes, ou culturel ont connu eux aussi leur « avant/après ». « L’avant/après » se multiplie à l’envie.

Mais qu’est-ce à dire ? Qu’entendent les médias en évoquant ainsi l’avenir ? Et depuis quand et pourquoi cette façon de poser la question du futur s’est-elle imposée ? Autrement dit, essayons d’appréhender à grands traits la narration du futur, à travers cet « avant/après » mis en place par le journalisme.

Cinq stations sont prévues dans ce voyage au pays de l'éditorial ...

1Invitation au voyage dans le temps : quand le monde connait la guerre 14/18 et la grippe espagnole, parle-t-on d’un avant/après ?

Une de l'Excelsior, 26 février 1919.

A part un bref épisode, la censure n’a pas vraiment frappé les journaux de l’époque sur le sujet de ce que l’on appelait aussi l’influenza. On sait que la qualification d’espagnole semble être due au fait que les quotidiens ibériques ont accordé les premiers une large part à la maladie. Demeurée neutre dans le conflit, l’Espagne a rendu compte sans filtre aucun, de ce qu’elle constatait chez elle.

En France, le récit organisé par la presse, de la pandémie de grippe, rappelle étonnement les étapes que nous avons récemment connues avec le Covid 19.

  • A commencer par donner un nom au fléau qui frappe : grippe espagnole ou des Flandres. Aujourd’hui, en France, certes, ce ne fut pas le cas, mais le président Trump a bien évoqué un virus chinois. Le nom ou la qualification s’inscrivant dans une visée conflictuelle et de bouc émissaire.
  • Il fallut ensuite, hier comme aujourd’hui, identifier les modes de contamination, les dommages causés par la maladie. Découvrir la maladie nouvelle, établir pas à pas la nature du danger qui guette avec force statistiques sur les diverses catégories de patients touchés.
  • Interroger les experts médicaux, et autres spécialistes scientifiques et placer leurs analyses en première page des grands quotidiens.
  • Recommander le port du masque, et l’isolement à domicile. Et oui, ce fut ainsi. Constater et dire qu’il n’y a pas de vaccin.
  • Faire face tant bien que mal à l’afflux des malades, sachant que les soldats blessés ou atteints par la grippe occupaient la majeure partie des lits d’hôpitaux.
  • Publier à la une les noms des victimes célèbres, d’Alphonse XIII roi d’Espagne, Guillaume Apollinaire. Comme actuellement, avec Boris Johnson, Martin Trudeau ou Patrick Devedjian.

Les travaux de Aver Bar-Hen et Patrick Zylberman dans la presse parisienne.

La guerre reste le premier sujet de préoccupation. La lecture directe de la presse (allez donc sur Retronews le site de presse de la BNF), montre assez que le sujet sanitaire ne fut pas nié. Mais on observe un élément troublant : l’absence de reportages sur la grippe espagnole. Pas de grand récit semble-t-il à la une sur un hôpital, un campement, une famille. Le grand reporter Albert Londres n’en a pas fait l’un de ces écrits magistraux. La « grande » guerre en revanche a mobilisé sa plume, comme celle de beaucoup d’autres. Elle a tout capté, comme si elle avait intégralement épuisé la capacité des journaux à raconter une lutte.

A l’époque, le reportage consiste à être sur le terrain, à décrire ce que l’on voit.

Il pose des mots sur la fulgurance, la souffrance. A la manière des grandes pièces classiques, le reportage se vit à chaque fois comme une scène qui s’ouvre et se referme. Pas vraiment d’avant, si peu d’après, mais l’intensité d’une ouverture soignée (l’accroche) , d’un milieu et d’une fin (la chute qui donne son sens à l’histoire). Une séquence dirait-on aujourd’hui, autonome.

Le récit fameux de l’incendie de la cathédrale de Reims signé Albert Londres, est de ce point de vue emblématique. Avant, dit-il, elle était debout, après elle n’est plus « qu’une plaie ». Autrement dit, la cathédrale est une personne, et le grand reporter raconte l’histoire d’un crime qui appelle justice. La grippe et les articles qui lui ont été consacrés, n’ont pas dérogé à cette forme de narration. Pas de reportage mais un récit. Des premières dépêches aux charlateneries du remède miracle, les éléments du drame sont posés là. Un peu épars, sans véritable terrain situé, avec des manques car il n’y a pas la figure du journaliste-trompe-la-mort.

Tout cela, pour cause d’autre dévoreuse à l’ouvrage, la guerre, déterminée à réquisitionner tous les regards. Comme une force d’occupation du champ narratif. En l’occurrence, il y a bien un avant et après-guerre 14/18. On a raconté ses épisodes, ses histoires.

Et, on a gagné, alors on est passé à autre chose. « Tenir » dans la guerre avant tout, voilà ce qui importait. Avec l’épidémie, il en fut peu ou prou de même. Certes, l’on a mis en place un comité d’hygiène en 1919, ancêtre lointain de l’OMS, mais on est allé de (sans jeu de mots) de l’avant. Même réunies, une guerre et une pandémie n’ont donc pas suscité une demande médiatique impérieuse d’un avant et d’un après. La victoire semblait suffisamment prometteuse.

A plus de cent ans de distance, nous avons entendu les mêmes mots comme le dit si bien Stéphane Audoin-Rouzeau en critiquant le caractère belliqueux du discours d’Emmanuel Macron. Face à la pandémie, ce dernier a ravivé le souvenir du poilu qui galvanise, pas celui, inexistant du grippé. Troublant retournement de l’histoire.

Dans cette narration, assez reprise par les médias lorsqu’ils évoquent la première ligne et les autres, l’après, ne peut être que la victoire. Soit. Mais quand est-elle prévue ? On verra... d’ailleurs l’historien poursuit en décrivant bien notre perception du moment si singulier que nous vivons : « le temps s’est comme épaissi et on ne s’est plus focalisé que sur un seul sujet, qui a balayé tous les autres ». Que révèle ce choc ? Que signifie cette sensation d’arrêt, par de-là le confinement ? La narration du futur, peut-elle expliquer cela ?

5 colonnes à la Une, INA

2Invitation au voyage dans les images de l’info : quand l’État fait du futur une cause nationale.

Cette année-là, l’État vient de décider la mise en œuvre de son cinquième plan. Nous sommes en novembre 1966, et l’unique chaîne de service public de l’époque va se faire le grand pédagogue d’une question qui ne mobilise pas vraiment les foules. « Notre but, explique le journaliste Roger Louis au journal Le Monde, est d'essayer de mordre sur le grand public, de l'amener à réfléchir sur un problème qui nous concerne tous - l'avenir commun - donc l'avenir de chaque individu. Ceci revient à faire de la politique au sens étymologique et noble du mot... La télévision intervient désormais directement dans la notion de démocratie ». Et Roger Louis d’ajouter qu’il fait tout cela en toute indépendance, que ce ne fut pas facile de convaincre les hauts fonctionnaires de participer en direct à ce grand dialogue. Pas moins de six émissions sont prévues pour explorer le sujet.

Le futur devient un sujet médiatique

La première de la série « les clés du futur » a pour titre : « Pessimiste ou optimiste devant l’avenir ? » Regardez bien, tout ce qui se fait aujourd’hui est là en germe, maladroitement mis en scène. L’ordinateur y est roi. Dès l’ouverture, c’est lui et son imprimante qui dessinent les premières images du générique. Puis le présentateur apparaît. Les téléspectateurs connaissent bien Roger Louis. Présent sur tous les théâtres de guerre pour le magazine « 5 colonnes à la une », il représente l’archétype du reporter. Mais le voilà en studio, cerné par des écrans de toute taille. Le ton est presque solennel.

« Nous allons essayer de parler ensemble, d’un problème qui est important et grave, le problème de notre avenir, du vôtre, du mien, de celui de vos gosses de celui des miens. Il n’est pas facile d’aborder simplement un problème de cet ordre. Ce que nous vous proposons c’est un dialogue, une confrontation. »

Autrement dit, ne comptez pas sur moi pour vous faire vivre une de ces aventures d’homme de terrain dont j’ai le secret. Cette fois, je ne vais pas vous raconter une histoire. D’ailleurs comment ferais-je, puisque le futur n’a pas d’image. A part les films de science-fiction. De fait, le reporter devenu sédentaire installe à ce moment précis une narration nouvelle, sans images, tout en mots. Aidé par une ribambelle de boutons. « Nous avons mobilisé des moyens. » affirme-t-il.

Gros plans sur une sorte de jeu d’orgue de commande vidéo. Roger Louis détaille les connexions qu’il peut établir. L’une avec Lyon où sont réunies 58 personnes, un panel établi par un institut de sondage, l’autre avec un super calculateur auquel on pourra poser des questions, et puis il y a des intellectuels qui sont chez eux, un membre de la direction de la prévision du budget, et 4 jeunes rassemblés dans un autre studio. « Enfin, ajoute le grand reporter en pleine mutation de lui-même, on aura la possibilité de recourir à des films, des documents. » Fin du propos introductif qui précise déjà l’esprit de cette émission programmée en prime time.

Roger Louis, INA

Une narration du futur se met en place. Le journalisme examine la question. Roger Louis affirme que l’on essaie « désespérément » de connaître l’avenir depuis Adam et Eve. Toutes les civilisations qui se sont succédées dit-il avaient des inquiétudes, les guerres, les catastrophes. Mais aujourd’hui, on n’a pas seulement envie de savoir, c’est un besoin impérieux. Et il conclut : « Car on s’attend à ce que l’avenir apporte quelque chose de meilleur »

Et comme cela, la télévision se fait à la fois agora, et laboratoire.

  • Les films constituant quelques éléments « de réalités imagées » à placer sous le microscope de cette soirée.
  • Les scientifiques, spécialistes sont là pour délivrer leur savoir avec l’aide de l’ordinateur.
  • Quant aux citoyens, ils sont présents grâce au panel lyonnais, et également aux quatre jeunes du dernier studio, puisqu’après tout, il s’agit de parler de l’avenir.

On l’aura compris, ce dispositif n’a plus rien à voir avec l’enquête du reporter exposé à la mitraille, aux aléas des surprises du terrain. La configuration des « clés du futur » appelle l’exercice de ce que l’on pourrait nommer examen. A travers les espaces clos des studios, les boutons, les écrans, les chiffres et les mots, c’est une « question », « un sujet » que l’on s’apprête à observer sous tous les angles. En l’occurrence, ce soir-là, l’avenir. Une interrogation inépuisable.

D’ailleurs c’est ici que va naître l’expression, « le temps nous manque ». Car à la différence du reportage et de sa dramaturgie, en studio, rien n’est fini, limité, borné... « On y reviendra », assure le présentateur en fin de parcours.

Quand une émission installe une dynamique nouvelle : La télé du débat confiné en studio. L’interrogation sera maintenant permanente. Le mouvement ne peut s’arrêter. Car les réponses du jour – quand il y en a – renvoient à d’autres demandes, qui elles-mêmes... La télé du débat confiné (sic) dans son studio, est née là sous vos yeux. Depuis, rien n’a fondamentalement changé.

Cette ligne éditoriale est toujours présente, toujours puissante. Elle ne s’alimente que de problématiques, grands sujets de société, grandes confrontations politiques. Juste ajouter que l’avenir est en ce mois de novembre 1966 érigé lui-même en problématique.

Le sondage du gros ordinateur confirme que l’optimisme est bien à l’ordre du jour. A 54%, contre 28% de pessimistes. Soit, mais dans le détail « le français moyen » comme on disait alors, se pose des questions : serai-je heureux ? vais-je vivre plus vieux ? Et mon logement ? L’optimisme ne serait qu’un trompe-l’œil.

Et Roger Louis d’en rajouter : « En fait, vous vous regardez le nombril » grogne-t-il. « Et les grands problèmes du moment, ceux de la collectivité, la guerre, l’Europe, qu’en faites-vous ? »

L’avenir n’est plus synonyme de progrès. La peur n’est pas très loin.

 « Les gens se sentent-ils vraiment à l’aise ? », s’interroge l’un des invités de l’émission. Ce dernier reprend, « en 30 ans nous aurons fait autant de progrès qu’en un siècle, il y a comme un choc de l’avenir.»

Ainsi, le futur constitue un problème en soi. Il ne se résume plus à l’accueil aimable et joyeux d’un progrès, sans part d’ombre. "Le futur est même un choc", comme l’a écrit le sociologue Alvin Tofler dans un article paru un an auparavant, en 1965. Ces changements massifs, brefs et multiples doivent être interrogés, affirme celui qui va devenir la figure de proue d’un savoir nouveau : la futurologie. Une sourde peur accompagne ce grand questionnement.

Les émissions consacrées à l’avenir vont se multiplier tant et plus. Il aura fallu effacer le récit du reporter pour y parvenir. Et surtout, constituer un autre agencement avec présentateur, spécialiste, panel de français et chiffres pour créer un autre rapport au temps. Temps présent pour évoquer les temps futurs. Or dans les studios du grand examen des problèmes du monde, le temps manque toujours et il s’arrête, tout en... même temps.

Jean Rostand, INA

3 Invitation au voyage au pays de la fin du futur : la prospective prend la place.

Avant d’envisager cette fatale trajectoire, dégustons cette vision de l’avenir à domicile. « Faisons un rêve », dit le commentaire sur le ton pompeux propre aux Actualités Françaises de 1957. « Un rêve pour la femme d’aujourd’hui, mais qui sera la réalité de demain ou plutôt d’après-demain. ».

Dans sa cuisine du futur, on voit une jeune cuisinière au comble du bonheur. Son boucher lui présente par la télé, ses morceaux les plus appétissants. Son réfrigérateur rotatif reçoit directement les commandes avec une capacité de stockage de 6 mois... Pas de doute, demain nos vies seront perfectionnées. La « ménagère de moins de 50 ans, dopée par la publicité, sera la génitrice d’un avenir consumériste radieux. La biologie aussi est promise à cette belle amélioration. Un an plus tard en effet, dans une longue interview, Jean Rostand évoque la possibilité prochaine de sélectionner des « semences purifiées » (sic) pour choisir le sexe de son enfant, de modifier le patrimoine héréditaire de chacun pour être plus intelligent, vivre plus longtemps... En ces années d’après-guerre, les perspectives sont radieuses.

 L’an deux mille est en point de mire obsessionnel. Pas forcément pour le meilleur ou la prémonition des gilets jaunes. Aussi étrange que cela puisse paraître, aux yeux des médias de l’époque, les arts ménagers et la biologie, sont les deux champs d’application les plus retentissants du progrès à venir.

Il est vrai que quelques années auparavant en 1953, l’ADN a été découvert. Interrogé en 1962, Ferdinand Perutz, prix Nobel de chimie, déclare à propos des virus, « l’homme n’est pas fait seulement pour comprendre le vivant, il peut agir sur lui, le mettre à sa merci » « Mais pour en faire quoi ? » lui demande le journaliste. « C’est toujours la même histoire, répond le chercheur, un brin agacé. Toujours ces interrogations quand il y a progrès scientifique... Je ne suis pas capable de répondre... » Dont acte. En tout cas, le futur existe bel et bien puisqu’il offre des lendemains. Mais ces derniers peuvent aussi laisser sans voix ou plutôt sans réponse satisfaisante.

Alain Decaux, INA

Au fil des années, « ces questions sans réponses satisfaisantes » se multiplient. En 1973 par exemple, l’aménagement du territoire la DATAR signe un rapport intitulé « La France de l’an 2000, scénario de l’inacceptable ». C’est un réquisitoire dont Alain Decaux se fait le porte-parole. La France entière le connaît. Elle suit ce conteur d’histoire évoquer dans le détail les grands événements du passé seul, face à la caméra. Le voilà jouant un « Retour vers le Futur » avant l’heure. 

« Les villes vont devenir monstrueuses », assène celui qu’on a convoqué pour alerter. « Des populations vont se haïr, entre citadins et paysans, entre paysans eux-mêmes ». Les syndicats, les églises, sont conscients du danger », affirme-t-il. On parle « d’un État fort » en l’an 2000 lance Decaux, « moi, dans ces moments- là, j’entends la France de Déroulède » ( l’un des chantres de la droite nationaliste et revancharde de la fin XIXe ) Et Decaux d’ajouter : « ce qui m’étonne, c’est que les français se laissent faire... »

Étonnante prémonition de la crise des gilets jaunes. Un journaliste sur le terrain vient ensuite confirmer le terrible diagnostic auprès d’autres interlocuteurs.Le renversement est total. L’avenir qui promettait amélioration et bonheur est devenu sujet d’inquiétude, et presque d’effroi.

On multiplie les émotions consacrées au futur. Examiner le lendemain est devenu une urgence. Nous sommes le 11 novembre 1973, le premier choc pétrolier vient de se produire et le Proche-Orient s’embrase de nouveau. Les « éditions spéciales » d’information se multiplient notamment une « spéciale pétrole » présenté par un ancien reporter, Jean-Claude Héberlé. La tension monte. Quant à l’émission présentée par Alain Decaux, elle s’inscrit dans la série bien nommée « Un certain regard ». Elle marque l’une des dernières manifestations du récitant, et de son pendant qu’est le reportage. « Decaux » ajouté au « journaliste de terrain », cette association qui caractérise un dispositif de narration presqu’ancestral va s’effacer peu à peu. Dès la fin des années 60 les doutes taraudent le futur, le sourire se fait grimaçant. Certes, il y avait eu la grande peur suscitée par la bombe atomique, mais à présent, c’est un lendemain tous azimuts qu’il faut à tout prix disséquer.

Avec « L’avenir du futur », « Visa pour l’avenir », « Futurs », « Le Futur au présent », « Eurêka », « Objectif demain », « Des lendemains pour l’homme » sans énumérer nombre d’émissions scientifiques, la télévision affiche massivement la préoccupation de l’époque. Sur commande ou pas de la puissance publique, elle participe à cette interrogation puissante entre les années 60 et 70.

D’autant qu’une discipline nouvelle, dont certains voudraient qu’elle soit une science, est souvent à l’origine de ces divers programmes : la futurologie. Le mot lui-même fait polémique. Bertrand de Jouvenel qui est l’une de ses figures de proue en France, lui préfère le terme de prospective, le tout, pouvant se résumer pour lui, en un seul vocable, futurible. Les futurs possibles.

« Je serais parfaitement heureux si je ne pensais pas à l’avenir » ironise-t-il. Humaniste, De Jouvenel, veut penser l’avenir. « C’est se donner plus de chances d’obtenir ce qui est bon plutôt que de subir ce qui est mauvais. » tranche le chercheur.

4Pêle-mêle, le public découvre, s’habitue aux discours de ces experts du lendemain. Les élites de la connaissance prennent place sur les écrans.

Louis Leprince-Ringuet participe à nombre de ces débats, de même Louis Armand, Jean D’Arcy ou Joel de Rosnay. Ils sont une petite dizaine. Dans les rédactions arrivent des spécialistes scientifiques qui eux aussi évoquent cette toute jeune problématique, parmi lesquels François De Closets. Ils sont un peu les fils de celui dont le succès de vulgarisateur est considérable aux États-Unis, Karl Sagan et sa série Cosmos.

C’est l’époque des chocs pétroliers, des temps qui tirent à hue et à dia. Tantôt la fascination devant l’exploit technologique, tantôt la crainte de la prochaine catastrophe. La conquête spatiale croise le terrorisme international venu du proche orient, le ramassage à mains nues des déchets de la marée noire du super tanker Torrey Canyon voisine avec la puissance de calcul des ordinateurs qui commencent à parler...

« On construit un monde plein de périls » prévient De Jouvenel.

En 1974, la série « Homo Sapiens » intitule l’un de ses numéros : « Les maladies de la civilisation : les parasites aux frontières ». La santé n’a en effet jamais quitté le devant de la scène médiatique, et singulièrement la question des épidémies. Elle fait partie du présent/futur. Entre la fin des années 50 et le début des années 70, à peu près toutes les maladies virales auront été explorées. La grippe occupant une place de choix dans ce florilège. Dans l’émission consacrée aux parasites, on mêle l’interview du professeur Marc Gentilini, le spécialiste du sujet, à des images de terrain.

C’est désormais une évidence dans les formes de la narration, le reportage illustre le discours savant. Selon le spécialiste médical, les maladies parasitaires ne sont plus l’apanage des pays du tiers-monde.« Avec les voyages qui se développent, les communications qui permettent tous les échanges, ces maladies sont transportées par ce monde qui n’a plus de frontières... »

De fait, le discours sur le futur parle désormais de mondialisation, globalisation. Les questions posées dépassent les nations. En 1980, le temps réel s’impose dans le monde de l’information et ce monde c’est maintenant la planète. Le futur et la promesse de ses joies est bien fini. L’angoisse en revanche, s’est installée. Avec sa volonté de comprendre, de savoir plus et rapidement.

5Le futur se vit maintenant jour après jour. C’est alors qu’il peut y avoir un avant et un après de tous les instants.

Ce couple s’appliquant pour à peu près à tous les événements. Car, l’événement qui justifiait auparavant l’envoi sur place d’un reporter, n’est plus qu’un point dans une série d’événements analogues. Il n’est plus à lui seul le cadre de la réflexion journalistique, il renvoie sans cesse à une nouvelle interrogation plus large qu’il faudra à nouveau explorer. L’événement a en quelque sorte changé de nature. Il ne vaut plus en soi. Il ne prend sa dimension que s’il s’inscrit dans une série. C’est ainsi que le fait divers est devenu fait de société propice à une activité examinatoire insatiable.

Un dernier mot à propos du futur du journalisme lui-même. Diplomate et membre de la ligue française de l’enseignement, Eugène Dubief écrivait ces quelques ligne en 1892 : « Tout lasse, tout casse, tout se transforme », prophétisait le fonctionnaire dans son livre sobrement intitulé « Le Journalisme ».

Et d’ajouter pour le futur : « un épervier (un filet) indicible de conduits électriques enserrera le globe. Les nouvelles afflueront au cabinet du journaliste, comme par autant de filets nerveux. Moyennant l’abonnement le plus minime, le citoyen du XXe siècle pourra évoquer devant lui un diorama (les images) vivant de l’univers et être sans cesse en communion avec le genre humain... Et ce sera si beau, le journalisme se sera si bien perfectionné, qu’il n’y aura plus de journalisme »

Prémonition ? A bon entendeur.

Mais voici qu’arrive le temps des fausses infos venues du futur qui fait peur.

 

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