Liens vagabonds : Une enfance augmentée ou diminuée sous IA ?
Si vous tâtonnez dans la découverte de l’IA, vos enfants ont sûrement déjà franchi le pas. Le Pew Research Center publiait cette semaine la suite de son enquête sur les adolescents américains et l’IA qui révèle un fossé de perception entre ce qu’imaginent les parents et la réalité des usages numériques de leurs adolescents. Deux tiers des 13-17 ans déclarent utiliser des chatbots, dont près d’un tiers au quotidien. Mais seulement 51 % des parents pensent que leur enfant y recourt, et moins d’un sur deux dit en avoir discuté avec lui.
Ce décalage de perception trahit une adoption par capillarité : la technologie s’est insinuée dans le quotidien des jeunes bien avant que les familles n’aient eu le temps d’en négocier les termes. Reste une distinction que le débat public escamote trop souvent : les enjeux ne sont pas les mêmes pour un enfant de 8 ans (formation cognitive, imaginaire, rapport au réel) et un ado de 15 ans (apprentissage scolaire, identité, autonomie).
Les plus jeunes : l’écran d’abord
Pour les enfants, la question de l’IA survient en aval d’une autre, déjà non résolue : celle des écrans. Le rapport Enfants et écrans : à la recherche du temps perdu, remis à l’Élysée en avril 2024 par une commission de dix experts, posait des seuils précis : zéro écran avant 3 ans, usage fortement limité jusqu’à 6 ans, pas de connexion internet avant 11 ans. Ce socle scientifique, solide sur les effets délétères des écrans sur le sommeil et le neurodéveloppement, n’anticipait pas encore l’irruption des interfaces conversationnelles dans l’environnement cognitif des très jeunes enfants.
Sherry Turkle, sociologue au MIT dont les travaux font référence depuis Seuls ensemble (2011), alertait déjà sur le fait que la technologie ne pourrait ni assouvir la quête d’affection des enfants, ni leur permettre d’avoir la reconnaissance de soi, quels que soient les sentiments que l’enfant projette sur le robot. Les chatbots conversationnels actuels poussent cette dynamique bien plus loin que les Tamagotchis qu’elle observait. Pilyoung Kim, professeure de psychologie et directrice du Centre Cerveau, IA et Enfant à l’université de Denver, souligne que les enfants ont une propension plus élevée à anthropomorphiser la machine, et que les LLM qui parlent « exactement comme un humain » les placent dans des situations de vulnérabilité accrue. Ses recherches auprès de 260 collégiens montrent que les jeunes aux besoins sociaux non satisfaits sont davantage attirés par une IA au registre relationnel chaleureux, ce qui les expose précisément à surinvestir une relation qui n’est pas réelle.
Les médias pour enfants : entre laboratoire et caisse de résonance
Les médias pour enfants sont en première ligne de cette recomposition. La chaîne publique suédoise SVT Barn a expérimenté des dessins animés partiellement générés par IA, avec un accueil peu enthousiaste, y compris de la part des enfants eux-mêmes. Mateo Forssander, 12 ans, a qualifié le résultat de « paresseux » et « bâclé ». Angelica Zachrisson, mère d’enfants de 6 et 8 ans, résumait l’enjeu de confiance : « On choisit SVT parce qu’on pense que c’est mieux, que quelqu’un garantit des programmes de qualité pour enfants. Si je sais qu’un programme est généré par IA, je pense que je l’éviterai. » Pour se défendre, la chaîne a invoqué un argument budgétaire : combler un manque dans l’animation suédoise sans réduire les projets existants. Son directeur des programmes, Petter Bragée, précise : « Nos tests n’ont pas pour but de remplacer les créateurs, mais de trouver de nouvelles façons de raconter des histoires et de comprendre les possibilités de cette nouvelle technologie. »
Aux Etats-Unis, la start-up Toonstar produit depuis l’année dernière StEvEn & Parker (30 millions de spectateurs hebdomadaires chez les 7-12 ans) à raison d’un épisode tous les quatre jours, en comprimant les coûts de 90 % grâce à un pipeline IA couvrant l’écriture, l’animation et le doublage. Mais la course à l’optimisation des coûts n’est pas sans risque de dérive. A l’échelle des réseaux, la logique du volume maximal au coût minimal produit déjà un phénomène bien documenté : l’IA slop, ces flux de contenus absurdes et interchangeables qui saturent YouTube et TikTok. L‘Italian brain rot, un univers collectif de scénettes manichéennes générées par IA, en est l’illustration la plus virale : sans marque, sans auteur, sans responsabilité éditoriale, il incarne à la fois le meilleur d’internet dans sa co-construction et le pire en matière de modération. Non pas parce que leurs auteurs cherchent à abêtir leur audience, mais parce que les algorithmes de distribution récompensent la cadence plutôt que l’intention.
Pour Alessandro Galeazzi, professeur à l’université de Padoue : « Le slop généré par l’IA accentue cet effet de pourrissement du cerveau, en incitant les gens à consommer rapidement des contenus dont ils savent non seulement qu’ils sont peu susceptibles d’être réels, mais aussi probablement dénués de sens ou d’intérêt. » Ce que ces modèles ont en commun, c’est une tension que les médias pour enfants vont devoir résoudre : l’IA permet de produire plus, plus vite, moins cher, mais l’imaginaire des enfants n’a pas besoin de volume. Il a besoin d’intention.
Les adolescents : assistant, béquille, confident
Chez les adolescents, l’IA s’est déjà sédimentée dans les pratiques quotidiennes. Plus de la moitié des adolescents américains âgés de 13 à 17 ans déclarent utiliser des chatbots d’intelligence artificielle pour s’informer (57 %) ou les aider dans leur travail scolaire (54 %). La moitié des 13-17 ans interrogés par Pew y recourent pour leurs recherches ou leurs problèmes de mathématiques ; un sur dix lui délègue la majeure partie de son travail scolaire. La question de la triche traverse ce constat, mais elle est secondaire. Ce qui est structurellement nouveau, c’est la dimension affective de l’usage : 12 % des jeunes confient avoir sollicité un chatbot pour un soutien émotionnel, une pratique qu’à peine 18 % des parents jugent acceptable. Jonathan Haidt, psychologue à la NYU et auteur de The Anxious Generation (2024), documentait déjà le lien entre usage intensif des plateformes et dégradation de la santé mentale des adolescents, en particulier chez les filles, chez qui les troubles anxieux et dépressifs ont connu une progression spectaculaire depuis l’avènement du smartphone. L’UNESCO le confirmait dès 2023 à partir de l’analyse de 200 systèmes éducatifs : un pays sur quatre avait déjà interdit les smartphones à l’école, les données indiquant un lien négatif entre usage excessif et résultats scolaires. Ce qui s’ajoute aujourd’hui avec l’usage de l’IA est le lien affectif. Des services comme Character.AI, proposant des échanges avec des personnages fictifs, ont été interdits aux mineurs en 2025. Plusieurs plateformes, dont OpenAI, cherchent désormais à limiter l’accès aux plus jeunes avec un système de détection automatique. Suite aux scandales sur X, certains États envisagent aussi des interdictions, notamment en France et en Espagne, estimant que ces outils peuvent aider à contourner les vérifications d’âge sur les réseaux sociaux ou exposer les mineurs à des contenus sexuels.
La machine pense-t-elle à notre place ?
C’est l’impact cognitif qui mobilise le plus intensément les chercheurs. Le risque ne réside pas tant dans la triche (qui a toujours existé) mais dans le doute que l’usage de l’IA installe. Guilherme Lichand, professeur à Stanford, a établi que des collégiens privés de l’IA après y avoir eu recours pour un exercice créatif obtenaient des résultats quatre fois inférieurs à ceux qui n’y avaient jamais eu accès. Sa conclusion est plus inquiétante encore que le chiffre : « Les enfants ont commencé à avoir moins confiance en eux-mêmes. » Plus que la performance c’est une représentation de soi comme sujet capable d’apprendre qui se fragilise. Ying Xu, professeure à Harvard, nuance sans absoudre : ces outils peuvent avoir des effets positifs, à condition de ne pas en abuser. Leur usage excessif éroderait la lutte productive, ce moment de tâtonnement et de correction que les éducateurs considèrent comme le moteur irremplaçable de la consolidation cognitive, et que les élèves eux-mêmes reconnaissent comme fragilisé par trop d’assistance.
Ce qui se joue ici déborde largement la question scolaire : c’est la formation même de l’esprit qui est en tension. Face à cette dynamique, l’UNICEF place les parents au cœur de la réponse : non comme gardiens des accès, mais comme premiers interlocuteurs capables d’aider l’enfant à comprendre ce qu’est l’IA, ce qu’elle fait, et ce qu’elle ne peut pas faire. Se constituer en co-apprenants, exercer une vigilance sur les signaux de substitution, quand l’IA commence à remplacer la pensée critique ou les ressources humaines de soutien. La machine peut être un instrument puissant d’amplification cognitive. À condition que la main qui la tient sache encore pourquoi elle pense.
CETTE SEMAINE EN FRANCE
- « Ce pillage en règle, c’est insupportable » : 4 000 comédiens français alertent sur les dangers de l’IA (Le Parisien)
- Plusieurs candidats pour reprendre Forbes France (l’Informé)
- Une plainte pour vols déposée par «le Monde» et une de ses journalistes, spécialiste des Pfas (Libération)
- Pierre Niney, Virginie Efira… Pourquoi le cinéma français fait toujours tourner les mêmes têtes (Télérama)
- César 2026 : pas de grande surprise, mais des prises de parole sur l’Iran et l’IA (france inter)
- Lou Grasser (Le Monde) : “Nous réfléchissons à des bundles d’abonnement entre Le Monde et d’autres titres du groupe” (mindmedia)
- Jean-Luc Mélenchon filtre les médias lors d’une conférence de presse excluant la majorité des titres dont «Libé» (Libération)
- X.com s’ouvre par défaut sur l’onglet « Pour vous », un avocat saisit l’Arcom (L’Informé)
- Les ministères de la Culture et de l’Intelligence artificielle et du Numérique lancent une mission sur les risques potentiels des jeux vidéo concernant les mineurs (gouvernement)
- Google Discover 2026 : le choc arrive en France avec un boost de l’expertise thématique et un anti clickbait massif (Largow)
3 CHIFFRES
- Les États-Unis ont dépensé 30 milliards de dollars pour remplacer les manuels scolaires par des ordinateurs portables et des tablettes : le résultat est une génération moins douée sur le plan cognitif que ses parents, d’après Fortune.
- Aux Etats-Unis, le ratio communicants/journalistes est passé de 2 pour 1 en 1980, à 7 pour 1 aujourd’hui, selon un chiffre rapporté par le journaliste Frédéric Filloux.
- L’Observatoire des médias sur l’écologie indique que seuls 6 % des contenus de la presse française sont consacrés à l’environnement.
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE
6,8 milliards de personnes n’ont jamais utilisé l’IA
Le graphique viral de la semaine, qui compare les utilisateurs d’IA aux 8,1 milliards d’êtres humains, en incluant 2,7 milliards de personnes sans accès à Internet, les jeunes enfants, ainsi que des populations pour lesquelles l’IA n’est pas réellement pertinente… (et qui mélange chatbots et IA)
Avec un décorticage par Craig Hepburn

Source : Damian Player
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
- « L’écart entre la perception du public et la réalité actuelle est désormais énorme, et cet écart est dangereux… parce qu’il empêche les gens de se préparer. » (Matt Shumer)
- L’IA ne sera jamais dotée de conscience (Wired)
DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Les Américains écoutent désormais des podcasts plus souvent que la radio, selon une étude (TechCrunch)
- Sky News, BBC News, Financial Times, The Guardian et The Telegraph lancent SPUR, la coalition Standards for Publisher Usage Rights, visant à définir des règles communes pour encadrer l’usage, la rémunération et la protection des contenus journalistiques par les plateformes et les systèmes d’intelligence artificielle (The Guardian ; BBC)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- Crimes du Kremlin contre les journalistes en Ukraine : RSF saisit la justice internationale avec une plainte inédite devant la CPI pour crimes contre l’humanité (RSF)
- A Hongkong, Jimmy Lai, figure prodémocratie, voit sa condamnation pour fraude annulé (BBC)
- « Laissez-nous passer ! » L’Association de la presse étrangère vient de publier une vidéo et une pétition demandant qu’Israël autorise les médias internationaux à accéder à Gaza (Foreign Press Association)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- L’Alliance de la Radio etRadio France appellent les décideurs européens à rendre la radio obligatoire dans tous les nouveaux véhicules (Radio France)
- Netflix, Prime Video et autres plateformes de streaming au Royaume-Uni seront soumises à une « régulation renforcée » et à des enquêtes de l’Ofcom suite à une nouvelle législation (Variety)
JOURNALISME
- The Economist, célèbre pour son absence d’incarnation personnelle, se prépare au changement et à l’ère de la personnalisation (Semafor)
- The Athletic embauche six journalistes sportifs qui ont été licenciés par le Washington Post (Axios)
- Un réseau de sites de jeux vidéo a licencié ses journalistes salariés pour les remplacer de manière trompeuse par des rédacteurs IA (PressGazette)
- Médias britanniques unis contre l’IA : le Guardian, la BBC et le FT veulent protéger leurs contenus (The Guardian)
- Les trois principaux diffuseurs de Corée du Sud – KBS, MBC et SBS – ont « intenté une action en justice contre OpenAI (Korea Herald)
- Les marketplaces, nouvelle frontière des partenariats entre éditeurs et entreprises d’IA (WSJ)
I've debated starting a TikTok account to recap the articles I write so they find more readers and every time I think about it I want to vomit. https://t.co/1qHW1S3PYF
— Sophie Vershbow (@svershbow) February 26, 2026
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- Une plongée dans l’ingénierie qui rend les vidéos au format court si addictives
ENVIRONNEMENT
- Le journalisme scientifique vacille à l’échelle mondiale sous l’effet des coupes dans l’aide américaine (Scientific American)
CREATOR ECONOMY
- L’UNESCO et Google développent la Super Creators Toolkit, un guide pratique d’éducation aux médias et à l’information destiné à accompagner les créateurs de contenus dans un usage “éthique et éclairé” de l’IA (UNESCO)
.@youtube is now on visionOS 🥽
— Neal Mohan (@nealmohan) February 25, 2026
This is a win-win for viewers and @youtubecreators:
🍿 Viewers get to watch their favorite 2D videos, Shorts, movies and TV shows in an immersive environment on @Apple Vision Pro, and fully experience the largest library of 3D, VR180, and 360… pic.twitter.com/awoG9PKgDC
RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- YouTube étend son abonnement Premium Lite à 7,99 $/mois avec de nouvelles fonctionnalités, dont la possibilité de télécharger des vidéos pour un accès hors ligne et de les regarder en arrière-plan (TechCrunch)
- Discord reporte sa controversée politique de vérification de l’âge après de vives critiques des utilisateurs préoccupés par leur vie privée (AP)
- Les répliques les plus cinglantes sur Internet viennent en ce moment… des bureaucrates français (Wall Street Journal)
- Instagram alertera les parents si les adolescents recherchent à plusieurs reprises des termes liés à l’automutilation (The Guardian)
STREAMING, OTT, SVOD
- Les applications de micro-dramas génèrent plus d’engagement que les plateformes de streaming (Deadline)
- Après le retrait de Netflix de la course, Paramount est désormais le candidat favori pour racheter Warner Bros (Reuters)
Paramount/Warner Bros is not a done deal.
— Rob Bonta (@AGRobBonta) February 27, 2026
These two Hollywood titans have not cleared regulatory scrutiny — the California Department of Justice has an open investigation, and we intend to be vigorous in our review.
- Disney intègre huit journaux télévisés locaux d’ABC News sur Disney+ (Walt Disney Company)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- Faut-il les appeler « podcasts » ? « Talk-shows télévisés » ? Netflix espère simplement que ce seront des succès (New York Times)
- Ce réseau de podcasts généré par l’IA publie 11 000 épisodes par jour. Il pille également les médias locaux (Indicator)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Anthropic, la société d’IA réputée pour son attachement à la sécurité, revient sur ses engagements (Wall Street Journal)
- Même les modèles d’intelligence artificielle les plus avancés butent sur l’un des formats de fichiers les plus simples, le PDF (The Verge)
- Claude Cowork d’Anthropic intègre l’IA dans davantage d’outils d’entreprise (The Verge)
- Avec son IA Seedance, la maison mère de TikTok affole l’industrie du divertissement (Le Figaro)
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- Substack et Polymarket annoncent leur partenariat : « Le journalisme est meilleur lorsqu’il est soutenu par les marchés en direct » (The Hill)
- Vendre à l’agent
- Un guide de monétisation pour l’ère post-navigateur, par Florent Daudens (Substack Florent Daudens)

- La stratégie publicitaire et d’abonnement de Roku a permis à la plateforme de redevenir rentable pour la première fois depuis la pandémie (Wall Street Journal)
Par Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Loïc De Boisvilliers
Illustration : KB avec ChatGPT