Liens vagabonds : Informer au milieu du chaos, le défi du journalisme de guerre

Avec l’escalade de la guerre au Proche et au Moyen-Orient, la demande d’informations fiables explose. Sur Google Trends, les requêtes se multiplient : « Pourquoi avons-nous bombardé l’Iran ? », « Sommes-nous en guerre maintenant ? ». Aux Etats-Unis, le mot-clé « Iran » figure parmi les recherches les plus populaires, souvent associé au nom de Ali Khamenei. Dans le même temps, des médias comme Reuters, BBC ou CNN figurent eux aussi parmi les recherches les plus consultées, rapporte CNN. En France, dès l’annonce des bombardements sur l’Iran, les téléspectateurs se sont massivement tournés vers les chaînes d’info, notamment BFMTV et LCI, dont les audiences sont “nettement au-dessus de leur moyenne de février”, note le Parisien. Au Royaume-Uni, le producteur indépendant de podcasts Goalhanger a réagi rapidement après la mort de l’ayatollah Khamenei en publiant quatre épisodes spéciaux consacrés aux implications de cet événement pour la stabilité régionale et mondiale.

En deux jours, ces programmes ont cumulé plus de trois millions de vues et de téléchargements. « L’ampleur de la réaction montre vers qui le public se tourne dans les moments d’incertitude. Lorsque les événements s’intensifient, les gens recherchent de la clarté et de l’autorité, et ils savent qu’ils les trouveront auprès de nos animateurs », observe Tony Pastor, cofondateur de l’entreprise.

Mais pour raconter la guerre, encore faut-il pouvoir se rendre sur le terrain (et affronter la censure et les menaces de mort). Or, couvrir l’international exige des moyens, et de nombreuses rédactions ont fermé leurs bureaux à l’étranger, malgré l’intérêt du public. « Il apparaît aujourd’hui avec évidence combien la présence de correspondants étrangers disposant d’une vaste expérience de terrain est essentielle », écrit la journaliste Suzanne Kianpour, passée par BBC et NBC News. La réalité économique est rude : en février, The Washington Post a supprimé près d’un tiers de ses effectifs, touchant notamment ses correspondants au Moyen-Orient. En France, TF1 a fermé plusieurs antennes internationales. «Un bureau à l’étranger coûte entre 200 000 et 400 000 euros par an », estime le journaliste Cyril Lacarrière, dans une chronique dédiée. Faute de moyens, les pigistes remplacent souvent les envoyés permanents et sont contraints de cumuler les formats, télé, radio, écrit, pour que leur travail reste rentable. « Les rémunérations que je reçois en télévision me servent à “subventionner” mes articles », rappelait le journaliste de guerre Wilson Fache et Prix Albert Londres 2024.

Les difficultés se multiplient aussi sur le terrain numérique, où se mêlent propagande et images générées par intelligence artificielle, diffusées sur des flux algorithmiques non chronologiques qui compliquent la compréhension des événements. « L’ampleur des réseaux sociaux et la puissance de l’intelligence artificielle ont rendu les campagnes d’influence beaucoup plus étendues et souvent plus efficaces », explique The New York Times. L’AFP Fact Check a ainsi démontré qu’un clip largement partagé montrant des missiles frappant Tel-Aviv montrait en réalité un incendie dans un entrepôt à Dubaï en novembre 2025. Dans d’autres cas, des images de jeux vidéo ont été utilisées pour simuler des combats : le site de vérification persan Factnameh a identifié un clip prétendant montrer la défense iranienne affrontant un F-35 à Bandar Abbas comme provenant du jeu Arma 3. Les équipes de BBC Verify expliquent n’avoir jamais été autant sollicitées : « Cette guerre a peut-être déjà battu le record du plus grand nombre de vidéos et d’images générées par IA devenues virales pendant un conflit. Bienvenue dans notre nouveau monde courageux de désinformation alimentée par l’IA. » Selon les données de Bloom, 30 à 40 % des documents publiés sur les réseaux concernant le conflit montrent des signes de manipulation, souvent générés par IA. Pour limiter ce phénomène, X impose désormais de signaler les vidéos de guerre créées par IA et menace de suspendre les créateurs utilisant son programme de partage de revenus pour publier des contenus liés à des « conflits armés » non étiquetés. Une mesure pour se donner bonne conscience ?

La communication officielle du gouvernement américain n’est pas en reste. La Maison Blanche a publié elle-même sur X une vidéo mêlant sans distinction des images réelles de frappes en Iran et des séquences du jeu vidéo Call of Duty, sans aucune indication sur ce qui relevait du réel ou de la fiction. La vidéo a été vue près de 50 millions de fois. Par ailleurs, Donald Trump contourne la conférence de presse traditionnelle en inondant les rédactions d’appels individuels, une tactique qui lui permet d’être partout à la fois, sans jamais s’exposer aux questions qui fâchent. Pendant ce temps, Melania Trump présidait un Conseil de sécurité de l’ONU consacré aux enfants dans les conflits, deux jours après le début des frappes, un exercice de communication qui ne fera que renforcer les contradictions inhérentes à la politique américaine sur la guerre et la paix.

Face au doomscrolling – cette consommation compulsive de malheur amplifiée par les algorithmes, les médias insistent sur leur valeur ajoutée. CNN souligne que les rédactions formulent “les meilleures questions nuancées, celles qui ne peuvent pas être trouvées sur Google”. Le New York Times, à la place des chatbots, a réintroduit le format des questions des lecteurs, avec réponses données par des journalistes experts humains. Car si l’IA peut générer du texte, elle ne peut pas produire la vérité de fait. Et dans un tel paysage, le public se montre attentif souligne le chercheur des médias Félix M. Simon : « Ce qui semble avoir changé, c’est que les gens deviennent plus sceptiques vis-à-vis de ce qu’ils rencontrent en ligne. Et en cas de doute, une bonne partie se tournera vers des sources en qui ils ont déjà confiance : médias établis ou institutions expertes. »

Au cœur du chaos, le format devient un enjeu presque politique. Entre stories d’influenceurs bloqués à Dubaï (rapidement tournées en dérision sur les réseaux comme symboles d’un ego-journalisme hors-sol), flux algorithmiques des réseaux sociaux, qui ne classent plus l’information par chronologie mais par engagement, dans un brouhaha continuel hors contexte, et chatbots, dont le danger principal identifié n’est pas tant l’ignorance des modèles, mais leur tendance à combler les lacunes factuelles avec des inventions plausibles et confiantes, le live télévisé a retrouvé une légitimité inattendue. Non par nostalgie, mais par fonction : il restitue le temps réel, impose une narration continue et mobilise l’expertise en direct. C’est le paradoxe de cette guerre 2.0 : à l’heure où chacun peut tout diffuser, c’est le format le plus ancien qui offre le cadre le plus lisible. Mais si le public apprend à distinguer le signal du bruit, les rédactions, elles, ont-elles encore les moyens de jouer ce rôle ?

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Grande distribution : cette loi qui devrait autoriser la vidéosurveillance boostée à l’IA pour détecter la fraude en magasin (LSA)
  • A Dubaï, la nouvelle réalité des influenceurs français sous les frappes iraniennes (Le Monde) ; rapidement moqués par les réseaux sociaux (Le Figaro)
  • L’Alliance de la presse appelle à condamner toute forme de pression sur les journalistes (La Provence)
  • Banijay et All3Media fusionnent pour créer un « géant européen des médias » (LinkedIn Actualités)
  • Face à la polémique, Amazon se retire finalement du Salon du livre de Paris (Télérama)
  • Chez Prisma Media, jusqu’à 40% des articles et 50% des journalistes sont générés par IA (Next)

3 CHIFFRES

  • Les désinstallations de ChatGPT ont bondi de 295% aux Etats-Unis en un jour dès l‘annonce de l’accord avec le Pentagone, rapporte Techcrunch.
  • D’après une nouvelle étude, les 10 plus gros sites d’infos tech aux Etats-Unis auraient perdu en moyenne 58% de leur trafic organique depuis 2024.
  • Le groupe de Rupert Murdoch signe un contrat de licence pluriannuel avec Meta, pour un montant de 50 millions de dollars par an, d’après le Wall Street Journal.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Une carte interactive révélant les liens de financement entre les géants de la tech, les entreprises d’intelligence artificielle et le journalisme, mettant au jour l’architecture émergente de la captation médiatique.

Source : nananwachukwu


NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • L’écosystème de l’information est redessiné par l’IA. Cela pourrait être une bonne nouvelle (Reuters Institute)
  • Dans les théories du complot, l’absence de preuve devient la preuve (New York Times)
  • Que signifie le fait que nous soyons tous, maintenant, en train de ghostwriter pour les machines ? (Literary Hub)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • L’accord Paramount-Warner promet de bouleverser le streaming (New York Times)
  • Le monde veut interdire les réseaux sociaux aux enfants, mais les conséquences seront graves pour nous tous, par Taylor Lorenz (The Guardian)
  • Mise en abyme : Anthropic a publié « Impacts de l’IA sur le marché du travail, une nouvelle mesure et des premiers éléments empiriques » (Anthropic)
Image extraite du rapport d’Anthropic

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Une nouvelle application pour lutter contre la désinformation en Ukraine : publications évaluées par des experts, micropaiements en crypto et IA (Columbia Journalism Review)
  • Comment les dirigeants de Meta abordaient la question de la sécurité des enfants en coulisses (The Atlantic)
  • X affirme vouloir freiner les faux contenus générés par IA en temps de guerre (Wired)
  • Les experts estiment que le blackout d’Internet est un outil d’un régime désespéré pour isoler les Iraniens (The Guardian)
  • La désinformation générée par l’IA transforme les élections au Népal en véritable champ de bataille numérique (Japan Times)
  • Comment les journalistes couvrent l’Iran sans Internet (Wired)
  • Le Kremlin crée de faux contenus sur la guerre en Iran pour affaiblir l’Ukraine et ses alliés (NewsGuard)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Les œuvres d’art générées par IA ne peuvent pas être protégées par le droit d’auteur après le refus de la Cour suprême des Etats-Unis (The Verge)
  • La bataille transatlantique autour de la liberté d’expression (Financial Times)
  • La Commission des communications et du numérique de la Chambre des Lords vient de publier son rapport « IA, droit d’auteur et industries créatives » (Parlement du Royaume-Uni)

JOURNALISME 

  • Comment les journalistes du New York Times couvrent le secteur de la tech (New York Times
  • Trump participera au dîner des correspondants de la Maison-Blanche (Axios)
  • Les journalistes issus de minorités ethniques toujours exclus des postes clés, selon un rapport (The Guardian)
  • Le New York Times poursuit le Pentagone en justice (Columbia Journalism Review)
  • Des bots contre les journalistes à l’AP : « Il y a beaucoup, et je dis BIEN beaucoup, de rédacteurs en chef qui préfèreraient un article écrit par une IA plutôt que par un humain » (Semafor)
  • Après les frappes en Iran, Trump inonde les médias d’appels individuels (Washington Post)
  • Comment The Guardian utilise l’IA (Charte The Guardian)

 STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Au Philadelphia Inquirer, les newsletters dopées à l’IA deviennent un puissant levier d’abonnements (The Wall Street Journal)

CREATOR ECONOMY

  • The Guardian crée une nouvelle structure « Guardian Studios » pour développer ses formats vidéo incarné (The Guardian)
  • X ajoute « un nouveau label ‘Partenariat payé’ que les créateurs peuvent appliquer à leurs publications pour indiquer qu’il s’agit de publicités  (TechCrunch)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Pourquoi les alertes de missiles et les mises à jour sur les crises en cours déclenchent le doomscrolling (Wired)
  • Des hackers et des pannes d’internet frappent l’Iran au milieu des frappes aériennes américaines (TechCrunch)
  • Comment les géants de la tech alimentent la répression de l’immigration par Trump (Wired)
  • X affirme qu’il suspendra les créateurs de son programme de partage des revenus en cas de publications liées à des « conflits armés » générées par l’IA et non étiquetées (TechCrunch)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Les jeunes publics en Allemagne regardent deux fois plus de contenus internationaux que les spectateurs plus âgés (Dataxis)
  • D’après la BBC, les diffuseurs peinent à s’adapter à l’économie de YouTube (Deadline)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Netflix mise sur les podcasts vidéo, qui captent plus d’audience que ses films et séries en journée (The Wrap)
  • Apple Music ajouterait des “étiquettes de transparence” pour distinguer la musique générée par l’IA, selon un rapport (TechCrunch)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Amazon investit 18 milliards d’euros supplémentaires en Espagne dans le cloud et l’IA (Reuters)
  • Accord avec le Pentagone : OpenAI exclut toute surveillance des citoyens (OpenAI)
  • Ars Technica licencie un journaliste après une controverse liée à l’IA impliquant des citations fabriquées (Futurism)
  • X démonétisera les utilisateurs qui publient des vidéos de guerre générées par IA (mais pas les autres types de désinformation) (NiemanLab)
  • Google poursuivi après que son chatbot Gemini ait conseillé à un homme de se suicider (The Guardian)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Les douanes utilisent la publicité en ligne pour suivre les déplacements (404media)
  • La publicité en ligne est devenue la plus grande source de logiciels malveillants sur Internet (Business Insider)

Par Kati Bremme et Alexandra Klinnik

Illustration : KB

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