Liens vagabonds : le grand greenwashing des data centers ?
Pendant que les entreprises du monde entier comptent minutieusement leurs tokens, la gronde s’intensifie autour des data centers IA portée par la crainte d’une raréfaction des ressources. Près de sept Américains sur dix déclarent être opposés à l’installation de ces infrastructures près de chez eux. Face à des besoins opaques et presque dystopiques, les GAFAM ont déjà trouvé la réponse : la « climate tech ».
Les annonces de data centers se bousculent. En France, le groupe japonais SoftBank promet 75 milliards d’euros pour construire le plus grand centre de données d’Europe. L’Inde de son côté souhaite s’imposer comme le prochain hub de data centers en multipliant les allégements fiscaux accordés aux géants de la tech. Meta annonce dans la foulée une nouvelle infrastructure dédiée à l’IA. Face à la colère des fermiers indiens, l’entreprise anticipe et annonce vouloir dessaler l’eau de mer pour refroidir ses serveurs (plutôt que de puiser dans les nappes phréatiques) et s’associer avec des partenaires locaux « pour soutenir près de 1 GW d’énergies renouvelables ». La course à l’IA se joue désormais sur l’infrastructure, et les pays se positionnent dans une compétition où tous les coups semblent permis. Cette semaine, OpenAI accuse la Chine d’influencer le débat autour des data centers, en cherchant prétendument à exacerber les inquiétudes des Américains.
Dans une alliance à l’allure de trêve entre concurrents, Microsoft, Google, Amazon et Meta annoncent un partenariat avec l’ONG Elemental Impact pour tenter de balayer les critiques environnementales. L’objectif est d’investir respectivement entre cinq cent mille et cinq millions de dollars dans 10 startups d’ici 2027. Cette pouponnière d’innovation veut inventer de nouvelles solutions de refroidissement, de stockage des données ou d’efficience en eau et en électricité pour ces fermes à serveurs. C’est un peu comme replanter des arbres pour compenser ses émissions carbones, avec ici l’option de miser sur le futur pour trouver des solutions aux gaspillages contemporains.
« Cette initiative arrive à point nommé, car leurs priorités correspondent exactement à celles exprimées par les communautés », souligne Ryan Panchadsaram, conseiller chez John Doerr chez Kleiner Perkins, dans Axios. D’ici quatre ans, les besoins électriques pour les data centers IA devraient tripler, selon l’Agence internationale de l’énergie. Dans un contexte géopolitique où le libre échange n’est plus garanti, les entreprises d’IA n’ont d’autres choix que de préparer le terrain (au plus proche d’où elles opèrent) au risque de se retrouver bloquées en pleine ascension.
Ce besoin de centres de données est à corréler avec la démultiplication des usages et fonctionnalités qu’offrent les LLM autant dans la production de texte, d’audio et maintenant de vidéo. Chaque prompt injecté est découpé en petites séquences de données, appelées tokens. La génération de la réponse et son exécution par les serveurs, aussi appelé inférence, représente souvent la phase la plus coûteuse. En l’espace d’un an, Google affirme avoir multiplié par sept le nombre de tokens traités, atteignant le chiffre vertigineux de 3,2 quadrillions par mois. Toutefois, leur coût environnemental reste flou, faute de données de la part des géants de l’IA notamment sur l’entrainement des modèles. Et tout dépend surtout du lieu de traitement. D’un pays à l’autre le mix énergétique diffère, tout comme le mode de refroidissement ou les processeurs utilisés.

Une certitude : les GAFAM abandonnent progressivement toutes les considérations écologiques engagées ces dernières années. Pour ne pas ralentir face au concurrent, Microsoft autrefois à l’avant-garde des mesures environnementales réfléchit à « retarder ou même abandonner ses ambitions », rapporte Bloomberg. Pendant ce temps, d’autres marques surfent sur les préoccupations écologiques.
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Mine, baby, Mine
Si la contestation grandit aux États-Unis, c’est avant tout que le pays concentre la majorité de la consommation mondiale en énergie (31.2 GW) réservée aux datas centers. Dans les « clusters régionaux » où se multiplient les hyperscalers comme le Texas, la Virginie ou la Caroline du Nord, le prix de l’électricité risque d’augmenter entre 20 et 40 % pour répondre à la demande, explique Olivier Darmouni, professeur à HEC Paris. Une augmentation similaire est à prévoir en Europe, en deuxième position de la consommation électrique mondiale (18.5 GW) pour ses centres de données numériques.

Dans cette quatrième révolution industrielle, tous les pays veulent investir pour construire les tuyaux permettant d’accueillir l’intelligence artificielle. Pour résoudre le problème de chaleur et d’économie d’énergie, la Chine annonce, par exemple, le premier data center sous-marin alimenté par éoliennes au large de Shanghai. Néanmoins, avec le réchauffement des océans et des dômes de chaleur pouvant atteindre +9 °C autour de leurs version terrestres, cette option semble difficilement viable à l’échelle globale. Du côté du Moyen-Orient, la sortie des Émirats arabes unis de l’OPEP signifie aussi un réinvestissement des gains et stocks supplémentaires issus des extractions fossiles dans la croissance de leurs data center, afin d’entrer à leur tour dans la course à l’IA.
Entre les États-Unis et la Chine, l’Europe se retrouve coincée dans un dilemme alliant la nécessité de souveraineté et ses engagements climatiques. D’un côté, la Commission européenne veut tripler le nombre de data center d’ici 2035. De l’autre, Leena Ylä-Mononen, la directrice de l’Agence européenne de l’environnement, prévient que Bruxelles doit imposer plus de transparence concernant la consommation d’eau et d’électricité. « Ce que vous ne pouvez pas mesurer, vous ne pouvez pas le gérer », précise-t-elle auprès de Politico. Ces dernières semaines, les lobbys de ces entreprises semblent aussi s’immiscer dans les législations européennes autour de ces nouveaux data centers.
Olivier Darmouni affirme toutefois que « l’expansion des centres de données est une arme à double tranchant. D’une part, les capacités existantes abondantes en combustibles fossiles permettent d’augmenter la production pour répondre à la nouvelle demande, ce qui entraînera une spirale descendante marquée par une hausse des émissions de carbone et une aggravation des dommages climatiques. » D’autre part, il prédit que les « bénéfices du secteur des énergies renouvelables atteindront de nouveaux sommets, ce qui stimulera une innovation massive dans l’ensemble du secteur vert. »
Mon voisin (ne) sera (pas) un data center
Tous ces besoins en ressources rendent tangible les conséquences sur l’environnement et les communautés. En Europe, les manifestations s’organisent contre ces infrastructures. Le mois dernier, un politicien américain d’Indianapolis est intimidé par treize coups de feu tiré sur sa porte d’entrée. Quand Sam Altman s’est lui aussi fait agresser par un cocktail molotov devant les bureaux d’Open AI. Selon une étude Gallup, les principales raisons opposées à l’installation de data center dans sa région sont pour la moitié justifiées par des questions de manque de ressources (50 %), de qualité de vie (22 %) ou liées au risque d’augmentation du coût de la vie (20 %). Ceux favorables à leur installation sont minoritaires mais citent en premier lieu les opportunités d’emploi.
« Tant que je serai maire, il n’y aura pas de centres de données à Cherry Hill », scande le responsable politique à ses concitoyens. D’une inquiétude locale, cette peur des data centers prend de l’ampleur à l’approche des midterms aux États-Unis, mais selon The Washington Post, peu de responsables politiques soutiennent l’interdiction de ces infrastructures, notamment pour des raisons économiques.
Alléger son infrastructure IA
Hormis les préoccupations environnementales que génèrent les LLM, la solution se trouve peut-être dans la réduction pure et simple de son utilisation. « C’est de plus en plus difficile de justifier les dépenses consacrées à l’intelligence artificielle », explique Andrew Macdonald, directeur des opérations d’Uber. Face à l’utilisation massive de tokens et son implémentation à toutes les strates de production, plusieurs entreprises s’interrogent quant au retour sur investissement de ces outils.
Comme le reste des entreprises, les médias aussi doivent se poser la question des coûts qu’impliquent des modèles massifs comme ChatGPT. L’enjeu pour accompagner le développement de l’IA se joue peut-être sur la catégorisation des besoins et de la complexité de la tâche demandée. Par exemple, le média public japonais NHK utilise plutôt un small language model ou petits modèles de langage pouvant tourner sur un processeur local et entraînés pour des tâches précises comme la traduction des textes anglais-japonais, ce qui a pour avantage de réduire les coûts.
Ce qui se joue ne se limite pas à une question environnementale. La rapidité à laquelle se développe cette technologie dépasse largement la capacité d’absorption technique que cette révolution IA impose. Si les débats autour des localisations de ces data centers s’étendent jusqu’à l’espace, il est peut-être temps de remettre les pieds sur terre en prenant le temps de construire des « tuyaux » et des sources énergétiques plus responsables propice à son développement. Tout en requalifiant nos usages et leurs utilités dans tous les secteurs d’activité.
CETTE SEMAINE EN FRANCE
- Comment Bolloré achève Prisma, le roi de la presse magazine, qui a tardé à prendre le virage du numérique (Le Monde)
- “Read like Wemby” : au Texas, Victor Wembanyama, meilleur ambassadeur du basket… et de la lecture (Télérama)
- Escalade judiciaire entre Prisa et Le Monde (Mindmedia)
- Prisma Media : les salariés votent en faveur d’une grève le 15 juin (CB News)
- Deezer lance un détecteur gratuit pour repérer la musique générée par IA dans les playlists (Deezer)
- Israël refuse l’entrée sur son territoire à Alice Froussard, journaliste française (Le Monde)
- 425 000 euros pour 20 secondes de publicité : les pauses fraîcheur vont rapporter gros aux diffuseurs de la Coupe du monde (Le Figaro)
- Présélection des Bourses Albert Londres : neuf projets vidéo et sept projets podcast ont été retenus sur les 175 candidatures reçues (Scam)
3 CHIFFRES
- Les recettes de 1 832 films français sortis entre 2012 et 2021 se sont élevées à 7,9 milliards d’euros, a révélé mardi le président du CNC, Gaëtan Bruel, à l’Assemblée nationale.
- En Europe, les créateurs de Substack génèrent plus de 75 millions d’euros de revenus, d’après Renée Kaplan.
- Le nombre de projets de fact-checking reste plus de deux fois supérieur à ce qu’il était il y a 10 ans selon le Reporters’ Lab.
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE
Aux États-Unis, le taux de natalité chez les femmes de moins de 30 ans a baissé depuis le lancement de l’iPhone

Source : National Bureau of Economic Research
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
- Comment les entreprises manipulent le web à l’ère des chatbots (The Atlantic)

- La prochaine élection présidentielle américaine se jouera sur l’intelligence artificielle (Noema)
- Big Tech, grosses arnaques : les escrocs se cachent dans les applications qui vous simplifient la vie (Rest of the World)
DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Un tribunal allemand déclare Google responsable des réponses fausses de son AI Overview (The Decoder)
Le Tribunal régional de Munich vient de trancher une question doctrinale que tout l’écosystème média-tech redoutait depuis des années. En classifiant les AI Overviews de Google comme du contenu propre à Google, et non comme de simples pointeurs vers des sources tierces, le tribunal démantèle le bouclier juridique sur lequel reposait toute l’architecture de responsabilité des moteurs de recherche (et des réseaux sociaux). La jurisprudence BGH, qui avait construit la protection des moteurs de recherche en les qualifiant de simples indexeurs de contenu tiers, est déclarée inapplicable à l’IA générative décrite par cette différence : un moteur de recherche pointe tandis qu’une IA affirme. Un taux d’exactitude de 91 % chez Gemini 3 représente, à l’échelle de Google des millions de réponses fausses chaque heure. Et 56 % des réponses correctes ne sont pas traçables aux sources citées.
La portée internationale est explicitement évoquée par le tribunal lui-même. Combiné à la décision britannique contre la captation de contenu éditorial par Google, ce jugement munichois constitue peut-être cette semaine le début d’une vague réglementaire européenne coordonnée, ou du moins convergente, sur la responsabilité des IA génératives dans l’espace informationnel. Il concerne directement la question des droits voisins, de la responsabilité éditoriale des plateformes IA, et de la valeur du contenu journalistique dans l’écosystème de la recherche transformée par l’IA.
DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- Le Syndicat national des journalistes (NUJ) du Royaume-Uni condamne les intimidations et les attaques visant les reporters qui couvrent les émeutes de Belfast (National Union of Journalists)
- Les éditeurs américains exigent que Common Crawl cesse de scraper les articles d’actualité et supprime ses archives (Press Gazette)
- La confiance envers les médias reste faible, mais celle accordée à certains médias nationaux spécifiques est plus élevée (The Center for Integrity in News Reporting)
- Selon un rapport, les groupes sur les réseaux sociaux alimentent la désinformation dans les « déserts médiatiques » du Royaume-Uni (The Guardian)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- Le gouvernement UK va définir les conditions de développement des centres de données et de l’intelligence artificielle (The Guardian)
- Les hypertrucages de Grok violent la loi, selon le commissaire à la vie privée (Radio-Canada)
JOURNALISME
- Tansa ouvre la voie à un nouveau modèle de journalisme d’investigation au Japon (NiemanLab)
- James Murdoch affirme que l’acquisition de New York Magazine et de Vox n’a rien à voir avec son père. Mais d’une certaine manière, il s’agit d’un hommage (New York Times)
- L’actualité politique et citoyenne basée sur du journalisme de terrain est ce qui convertit le plus les lecteurs en abonnés payants (NiemanLab)

- Au Brésil, l’algorithme est en train de gagner, et les rédactions s’adaptent (LatAm Journalism Review)
- L’essor de la consommation passive d’actualités (Second Rough Draft)
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- Signe des temps pour la vidéo au format court : l’unité Storyville de la BBC « va commencer pour la première fois à produire des documentaires courts haut de gamme parallèlement à ses longs-métrages » (Deadline)
CREATOR ECONOMY
- “Substack House”, une sorte de maison à New York transformé en hub temporaire pour créateurs, journalistes et écrivains de Substack (GQ)
- Une nouvelle startup qui vise à aider les créateurs plutôt orientés à gauche dans la production et la vente de sponsoring (Puck)
- L’entreprise prévoit d’introduire des abonnements payants, un fonds pour les créateurs, ainsi qu’un outil de mise en relation avec les marques (Business Insider)
- Comment un créateur passionné d’espace réunit plus de 8 millions d’abonnés et fait aujourd’hui équipe avec la NASA (Creator Spotlight)
- Comment la plus grande newsletter « Food » de Substack utilise les commentaires Instagram pour booster ses abonnements (Business Insider)
- Fox va payer deux influenceurs TikTok 50 000 dollars chacun pour créer du contenu autour de la Coupe du monde (The Desk)
- D’un continent à l’autre, les journalistes face à une crise sectorielle commune (Project C)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- Instagram permet désormais aux utilisateurs d’indiquer à l’algorithme ce qu’ils souhaitent (Search Engine Land)
- YouTube lance ses nouveaux messages privés aux États-Unis (tubefilter)
STREAMING, OTT, SVOD
- YouTube, les podcasts et les événements en direct ouvrent de nouvelles voies pour monétiser la Coupe du monde (Financial Times)
- Netflix s’apprête à renforcer sa position malgré la consolidation du secteur (Advanced Television)
- Netflix ne ménage plus Hollywood (New York Times)
- Netflix mise sur l’IA pour aider les spectateurs à s’orienter dans l’abondance de contenus (Bloomberg)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- Spotify prévoit d’ajouter des vidéos de concerts en direct (Bloomberg)
- Spotify a supprimé des milliers de faux podcasts de vente de médicaments (CNN)
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Les dépenses d’Oracle dans les centres de données inquiètent les investisseurs (Axios)

- Une étude du MIT Media Lab montre les conséquences de la dépendance à l’IA pour obtenir des informations fiables (MIT)
- 34 000 comptes Instagram piratés avec l’aide du robot IA d’assistance de Meta (New York Times)
- Les humains restent plus performants que l’IA dans certains domaines (Associated Press)
- Jeff Bezos souhaite créer un « ingénieur général artificiel » (New York Times)
- Reuters et TIME ont « commencé à bloquer par défaut tous les robots d’IA, et ont créé des listes blanches de robots autorisés à accéder au contenu de leurs sites » (Digiday)
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- La dernière mode en matière de fraude publicitaire : les petites amies IA (Digiday)
- OpenAI envisage de réduire drastiquement les tarifs appliqués à ses utilisateurs, cherchant ainsi à séduire les clients de son rival Anthropic (Wall Street Journal)
- Meta va utiliser votre activité sur d’autres sites web pour personnaliser vos fils d’actualité, et pas seulement les publicités que vous voyez (The Verge)
- Un créateur payant sur trois utilisant Substack est aujourd’hui basé hors des Etats-Unis (Journal du net)
- Amazon transforme Alexa en assistante d’achat… et en plateforme publicitaire (Search Engine Land)
Par Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Loïc De Boisvilliers
Illustration : KB + ChatGPT