Forbidden Stories, l’assurance-vie du journalisme d’investigation
Longtemps, le journalisme d’investigation est resté une affaire de « chasse gardée », où chacun protégeait ses sources pour publier les infos en exclusivité. Une façon de faire datée ? Depuis une dizaine d’années, la norme serait au travail collaboratif. Laurent Richard, le cofondateur de Cash Investigation, en est convaincu. Avec plus de 25 ans de métier derrière lui, il est aujourd’hui à la tête de Forbidden Stories, un consortium international de journalistes reprenant les enquêtes de journalistes menacés, emprisonnés ou assassinés dans le monde.
Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information de France Télévisions
Depuis 2017, l’association s’est fait connaître en révélant des affaires aux répercussions internationales, dont le projet Pegasus. Le nom d’un logiciel espion, développé par une entreprise israélienne nommée NSO Group. Ce dernier a été utilisé par plusieurs États afin de cibler des responsables politiques et médiatiques. Forbidden Stories se présente comme « une assurance vie », pour les journalistes qui y « souscrivent », des « garde du corps de l’info ». En y adhérant, les journalistes menacés savent que leur travail sera poursuivi par d’autres, en cas d’enlèvement ou d’assassinat, et placent leurs infos à l’abri. Le journaliste sauvegarde ses données sensibles, laisse ses directives dans une safety box, une sorte de coffre-fort virtuel, comme on rédige un testament. Si un événement malheureux survient, le collectif est donc en mesure de reprendre l’enquête, de la compléter et de la publier à grande échelle grâce au réseau collaboratif d’organisations de presse. Organisation à but non lucratif financée par des dons de particuliers ainsi que par des fondations et organismes publics (Fondation nationale pour la démocratie, MacArthur Foundation, entre autres), Forbidden Stories dispose d’une équipe permanente à Paris – 22 personnes à temps plein, avec une majorité en CDI – mais fonctionne avant tout sur un principe de collaboration entre rédactions partenaires à travers le monde.
« Vous allez tuer le messager, mais vous ne tuerez pas le message », résume Laurent Richard. « Le nombre protège. On nous demande souvent d’appeler les personnes sur lesquelles les journalistes enquêtent pour montrer qu’ils ne sont pas seuls », rappelait le journaliste lors d’une conférence. Il s’agit d’une arme de dissuasion non négligeable. Comment fonctionne l’organisation de l’intérieur ? Comment gérer la mise à nue des méthodes de travail et l’égo des journalistes ? Comment fait-on pour harmoniser la vérification de l’info sachant qu’elle engage la responsabilité de tout un collectif ? Interview.
Comment passe-t-on de de Cash Investigation à Forbidden Stories ?
C’est une évolution assez naturelle et organique. Pour Cash Investigation, j’ai été amené à travailler dans des pays où la liberté de la presse est quasi inexistante, et où des journalistes sont emprisonnés pour avoir osé enquêter sur la corruption, le blanchiment ou les violations des droits de l’homme. C’est le cas de l’Azerbaïdjan, où j’ai réalisé l’enquête « Mon président est en voyage d’affaires ». Une amie et collègue, Khadija Ismayilova, y a été incarcérée pendant dix-huit mois. Pendant sa détention, nous parvenions à échanger par écrit. Elle voulait savoir où j’en étais dans mon enquête tout en me rappelant l’importance de ce travail face à la corruption menée par le régime azerbaïdjanais au sein même des institutions européennes.
Cette même année 2015 a aussi été marquée par l’attentat contre Charlie Hebdo. Cash Investigation est produit par Premières Lignes qui partageait le même palier que la rédaction du journal. Je n’étais pas là au moment précis des tirs, mais je suis arrivé une minute trente après le passage des terroristes. Avec d’autres collègues, j’ai fait partie des premiers à porter secours aux survivants. L’idée a mûri au fil de ces expériences marquantes. Il y a eu aussi le travail d’Edouard Perrin sur les LuxLeaks, avec qui j’étais rédacteur en chef de Cash Investigation, émission que j’ai cofondée avec Élise Lucet et Jean-Pierre Canet. Ces expériences de terrain et l’approche en consortium m’ont convaincu d’une évidence : la nécessité de bâtir un réseau mondial Pour les reporters assassinés ou menacés, le journalisme collaboratif n’est pas seulement un vecteur d’information, c’est un bouclier. En reprenant leurs enquêtes, on remplit une double mission : informer le public et dissuader les ennemis de la liberté de la presse. Le message envoyé est clair : il est contre-productif de s’en prendre à un journaliste, car l’enquête que vous tentez de censurer sera reprise et diffusée partout dans le monde.
« Le message envoyé est clair : il est contre-productif de s’en prendre à un journaliste, car l’enquête que vous tentez de censurer sera reprise et diffusée partout dans le monde »
Ma transition s’est faite ainsi, nourrie par ces événements et ces moments difficiles. Porté par cette vision, j’ai postulé à une bourse de l’Université du Michigan aux États-Unis. Cela m’a permis de bénéficier d’un an de « temps de cerveau disponible » pour concevoir l’organisation. Au sein de cette promotion, j’ai rencontré le journaliste Bastian Obermayer, qui venait de révéler les Panama Papers et qui possédait une immense expérience du journalisme collaboratif. C’est lors d’un dîner dans le Michigan qu’il m’a inspiré et aidé à structurer ce qui allait devenir Forbidden Stories.
Le journalisme collaboratif va à l’encontre de la culture du « scoop » individuel. Comment avez-vous réussi à convaincre d’autres journalistes et rédactions de vous suivre ?
Dans le journalisme collaboratif, de nombreuses barrières peuvent se dresser : la crainte que l’organisation soit chaotique, la peur de perdre la maîtrise de l’information, ou qu’une seule erreur commise par un partenaire ne rejaillisse sur tous les autres. Devoir partager ses propres informations avec des concurrents est assez contre-nature. Ce n’est pas ce qui est enseigné en école de journalisme, où l’on est plutôt entraînés à devenir des loups solitaires de l’information : à travailler seul avec son enquête, son scoop plutôt qu’avec les autres.
« Devoir partager ses propres informations avec des concurrents est assez contre-nature. Ce n’est pas ce qui est enseigné en école de journalisme, où l’on est plutôt entraînés à devenir des loups solitaires de l’information »
Dans ce contexte, l’élément clé est la confiance. J’ai essayé d’expliquer pourquoi cela allait marcher et pourquoi c’était important. L’histoire nous offrait une source d’inspiration : le Arizona Project de 1976. Après l’assassinat du journaliste américain Don Bolles dans l’explosion de sa voiture à Phoenix alors qu’il enquêtait sur des sujets de corruption, une trentaine de confrères venus des quatre coins du pays s’étaient réunis pour poursuivre son enquête. Plus récemment, le succès des Panama Papers a installé le modèle collaboratif dans le paysage. Fort de ces exemples, je suis allé voir les rédactions, les unes après les autres, pour expliquer le projet et démontrer l’intérêt de travailler ensemble. La suite a exigé un travail considérable. Le journalisme était globalement menacé partout sur terre, et l’une des meilleures manières de le défendre, c’était tout simplement de faire du journalisme.
Comment gérez-vous les vulnérabilités et l’égo de chacun, dans un milieu ultra-concurrentiel et précaire ?
Sur la question de la précarité, le journalisme collaboratif apporte de la ressource. Quand on travaille à cinquante, chacun publie son propre article à la fin, mais en ayant pu s’appuyer sur les sources et les interviews menées par les autres. Cela permet à chacun d’obtenir une information très riche, nourrie en témoignages et rigoureusement vérifiée. Le bénéficiaire ultime, comme on dit en matière d’enquête fiscale, c’est le lecteur, c’est l’opinion publique. Ce qui est un atout majeur.
Sur la question de la concurrence, nous veillons à n’avoir qu’un seul partenaire par pays pour éviter de mettre inutilement des rédactions en rivalité. Bien sûr, il y a toujours une contrainte : on ne fait plus son enquête seul, on doit partager ses informations, et il faut le faire de manière radicale. Cela ne peut pas se faire à moitié, cela exige de la confiance. Pour que cela fonctionne, la collaboration doit être pilotée de manière sérieuse, d’où l’importance d’une équipe de coordination. C’est ce qui fait la réputation et la force de Forbidden Stories : nous sommes très organisés, soucieux du détail, et extrêmement rigoureux dans notre méthodologie. Nous ajustons la taille du consortium à celle de l’enquête sans chercher à créer des structures démesurées. On me dit souvent : « Oui, c’est très romantique, le journalisme collaboratif ». Ça l’est un peu, certes, mais ce n’est pas la réalité dominante. J’ai vu plusieurs collaborations échouer simplement parce que beaucoup de participants pensaient qu’il suffisait d’organiser un Zoom pour que cela fonctionne. En réalité, une telle démarche exige une véritable méthodologie.
Notre rôle est d’impulser une dynamique : faire en sorte que les plus timides puissent s’exprimer et éviter que les grands égos ne viennent préempter trop de territoire, occuper tout l’espace, sans pour autant partager en retour. Il faut bien définir le travail, le diviser, créer des sous-équipes. Il faut aussi savoir convaincre ceux qui ne voient pas immédiatement de connexion entre leur terrain et un sujet global, comme les cartels de la drogue. Notre rôle est de leur montrer que ce n’est que le début, qu’il faut creuser. Dans un monde extrêmement globalisé, les connexions finissent toujours par apparaître, qu’il s’agisse des sujets de fond sur lesquels on enquête, souvent la corruption ou le blanchiment, ou des menaces qui pèsent sur les journalistes, comme la surveillance et le harcèlement.
« On me dit souvent : « Oui, c’est très romantique, le journalisme collaboratif ». Ça l’est un peu, certes, mais ce n’est pas la réalité dominante. J’ai vu plusieurs collaborations échouer simplement parce que beaucoup de participants pensaient qu’il suffisait d’organiser un Zoom pour que cela fonctionne »
Quels sont les critères pour rejoindre l’équipe ?
ll faut être assez optimiste de nature. Faire parler des gens qui ne veulent pas parler, enquêter sur des structures qui font tout pour cacher leurs secrets. : cela demande une bonne dose d’enthousiasme, d’énergie et de positivité. C’est essentiel, surtout quand on travaille sur des faits très durs et graves, face à des personnes dont les proches ont été tués. Celles et ceux qui se laissent facilement décourager ne seront pas heureux dans cet exercice de l’investigation. L’autre critère essentiel, c’est une rigueur absolue. Dans des collaborations internationales, la méthode, la précision et la méthodologie sont cruciales. Cela passe par exemple par le respect strict des horaires de rendez-vous. Il faut également savoir allier cette organisation à la capacité d’aller sur des terrains difficiles, parfois dangereux.
Enfin, il faut savoir créer un lien sincère et de confiance avec des sources qui prennent d’immenses risques pour nous donner des informations, aimer le travail en équipe. C’est un parcours vraiment différent de celui d’un journaliste solo. Ce sont des qualités qui s’apprennent.
À qui incombe la responsabilité si une erreur se produit ?
Dès le départ, nous avons une vraie discussion de fond avec chaque média pour partir sur une base commune, avec des partenaires d’une grande qualité journalistique. Mais l’erreur reste toujours possible. Pour l’éviter, c’est là tout l’intérêt du collaboratif : nous demandons à chaque partenaire de partager ses drafts avant publication afin que chacun puisse relire le travail de l’autre. Surtout, nous avons une équipe de fact-checkers qui est redoutable. Ils arrivent et vont « enquiquiner » tout le monde pour s’assurer que tout ce qui est écrit a été triplement vérifié, et que toutes les sources mentionnées ont réellement été rencontrées. En France, on est assez peu habitués à avoir des fact-checkers sur le dos, mais nous, nous les mettons sur le nôtre et c’est essentiel. Parfois, avec la fatigue, on peut confondre un chiffre, et le fact-checker est là pour aider.
J’ai des exemples très concrets : si on écrit « suspecté d’une fraude à 80 millions » alors qu’en réalité c’est 72, le fact-checker va exiger que chaque mot soit sourcé, renvoyé vers un ou plusieurs documents vérifiables, quitte à appeler les auteurs de ces documents pour trancher. Nous faisons tout vérifier, même la météo. Comme au New Yorker, absolument tout est fact-checké, c’est capital. Et si malgré tout une erreur subsiste, nous la corrigerons.
« Nous faisons tout vérifier, même la météo. Comme au New Yorker, absolument tout est fact-checké, c’est capital »
Constatez-vous un durcissement des attaques, notamment avec l’arrivée de l’IA générative ?
Oui. Nous l’avons mesuré concrètement lors de notre projet Rwanda Classified. [Cette enquête internationale, menée par 17 rédactions sous la coordination de Forbidden Stories, reprenait le flambeau du journaliste John Williams Ntwali, mort brutalement alors qu’il enquêtait sur la répression grandissante du régime de Paul Kagame. L’enquête menée entre autres par le Monde, Radio France, Der Spiegel, Die Zeit montrait entre autres comment le pouvoir rwandais utilisait des technologies de surveillance contre les membres de son propre parti, NDLR]. On a assisté à une déferlante de tweets contre Forbidden Stories. On se doutait que cela déplairait à un chef d’État habitué à faire emprisonner ou éliminer les journalistes, mais la nouveauté est venue d’ailleurs. Après la publication, une université américaine a monitoré ces campagnes d’attaques contre nous. Les conclusions de l’étude montraient qu’il s’agissait de trolls dopés à l’IA : les contenus étaient générés par l’IA, et ensuite propulsés par des armées de trolls en stand by. Cette industrialisation de la manipulation, nous l’avions d’ailleurs déjà documentée dans notre enquête Story Killers [qui révélait comment des entreprises et des mercenaires du numérique, de l’Inde à Israël, vendent des services de désinformation « clé en main » à des hommes politiques pour détruire des réputations, NDLR]. On est face à bien plus fort que nous. Il faut le savoir dès le départ.
Lors du Festival du journalisme de Pérouse, vous avez insisté sur le fait que la communication d’un projet est aussi cruciale que l’enquête elle-même. Or, celle-ci intervient souvent à un moment critique, « où tu n’as pas dormi les dix dernières journées à cause de l’enquête, tu vas à l’interview radio et tu fais une grosse erreur ». Une maladresse qui peut être immédiatement exploitée par vos opposants pour décrédibiliser tout votre travail…
C’est effectivement un moment de grande vulnérabilité. Quand on publie une investigation, notre responsabilité vis-à-vis du lecteur est immense. L’erreur reste humaine, et si elle survient, il faut évidemment la corriger. C’est d’autant plus vrai en investigation où nos révélations peuvent impacter des réputations. En face, ils sont sur les dents, prêts à bondir pour nous mordre au cou et nous faire tomber. Qu’il s’agisse de grandes entreprises ou d’États, ils guettent la moindre faille. C’est pour cela qu’il faut être d’une vigilance absolue et fact-checker en permanence.
Et avoir les moyens financiers pour répondre aux attaques…
Quand on reçoit un courrier d’avocat, l’usage veut qu’on y réponde par un autre courrier d’avocat. C’est précisément la stratégie de nombreux cabinets : attaquer au nom de leurs clients pour nous assécher financièrement. C’est aussi pour cela que le journalisme collaboratif est l’avenir de l’investigation. Face aux procédures bâillons, qui sont monnaie courante, le collectif change la donne : il est très difficile pour un pouvoir ou une entreprise de lancer des poursuites simultanées contre vingt rédactions. Et surtout, par définition, une enquête collaborative devient inarrêtable.
Crédit Illustration : Loïc De Boisvilliers + ChatGPT