Felix Simon : « Pour la grande majorité des individus, la trajectoire pour s’informer sera de passer par des intermédiaires et des chatbots »

En 2026, les assistants conversationnels restent une porte d’entrée minoritaire vers l’actualité : seulement 10 % des répondants les utilisent pour s’informer, une proportion qui monte à 16 % chez les moins de 35 ans, selon le Digital News Report 2026. Si la tendance est anecdotique, sa croissance exponentielle questionne directement les canaux de distribution des médias. Dès 2019, Felix Simon, ancien journaliste, focalise ses recherches sur les transformations structurelles de l’IA sur l’information. À la fin de son doctorat à l’université d’Oxford en 2024, il poursuit ses analyses au Reuters Institute, observant la mue des usages vers ces nouveaux médiateurs.

Par Loïc de Boisvilliers, MediaLab de l’Information de France Télévisions

Demain, vers qui nous tournerons-nous pour nous informer ? D’après le chercheur, nous vivons pour le moment au milieu d’un entre-deux où coexistent des accès directs et indirects aux médias. En 2026, les intermédiaires continuent de gagner du terrain et passent devant les médias traditionnels pour la première fois : 56 % des répondants du Digital News Report s’informent désormais via les réseaux sociaux, les plateformes vidéo ou les chatbots IA. Les sites et applications des médias traditionnels (51 %) poursuivent leur long déclin depuis 2021 (– 12 %). Reste à savoir combien de temps cette coexistence perdurera, alors que de nouvelles interfaces technologiques s’immiscent entre les médias et leurs publics et concentrent toujours plus d’usages. Des fonctionnalités comme les AI Overviews de Google exemplifient ces espaces où l’information se diffuse désormais en millefeuilles, tandis que les mécanismes de sa construction deviennent de moins en moins lisibles pour l’utilisateur. « Les répondants font confiance à l’IA pour sa rapidité, sa praticité et sa capacité à rassembler de grandes quantités d’informations », révèle le Generative AI and News Report 2025, dont Felix Simon est l’auteur principal. Toujours selon le rapport, 46 % des personnes espèrent une amélioration de leurs expériences dans les moteurs de recherche avec l’intégration de l’IA. Ses travaux sont repris dans plusieurs médias à l’international, où il note d’ailleurs une différence fondamentale dans le rapport qu’ont les publics avec l’IA : la notion d’écart de confort.

« Quand la conversation porte spécifiquement sur le journalisme, l’opinion du public se refroidit considérablement », commente l’expert des médias. Selon les résultats, la confiance associée aux plateformes d’IA varie sensiblement en fonction du domaine : la santé ou les banques sont des secteurs où l’intégration de l’IA est globalement acceptée, alors que l’information et le journalisme font l’objet d’une défiance plus marquée. Cette différenciation contribue au doute autour du futur de la distribution de l’information. Toutefois, les prédictions du chercheur sont claires, l’heure n’est pas à espérer un recul des usages : « Au contraire, les médias devront composer avec le fait que la concurrence, pour capter l’attention, les recettes publicitaires et l’argent que les particuliers et les organisations sont prêts à dépenser, ne fera que s’intensifier, même lorsque ces systèmes et fonctionnalités ne sont pas en concurrence directe avec l’information », prévient-il dans le Nieman Lab.

L’enjeu est désormais de trouver les modalités auxquelles la majorité adhérera pour s’informer, et de déterminer comment les médias peuvent s’y adosser. Pourtant, Felix Simon le décrivait déjà en 2023 : courir pour rattraper les innovations permanentes des Big Tech risque de créer surtout de la dépendance. « Les médias peuvent essayer d’y échapper, mais, pour l’instant, il est peu probable qu’ils y parviennent. » Interview.

À mesure que les chatbots deviennent l’interface principale pour accéder à l’information, les médias risquent-ils de perdre entièrement leur « relation » avec le public ?

Oui et non… Je dirais que cela conduit sans aucun doute à ce que certains appellent la désintermédiation : on dispose d’un nouveau mode d’accès à l’information, que les gens trouvent utile et adoptent, y compris pour s’informer. Au lieu de se rendre directement sur les sites des médias, ils disposent désormais d’un autre moyen d’accéder aux actualités, mais de manière indirecte.

En même temps, je pense que l’histoire de la technologie montre que l’ancien coexiste avec le nouveau. Les médias d’information et leurs canaux de distribution resteront donc probablement en place pendant un certain temps, mais la concurrence est plus forte à l’heure actuelle. On assiste donc à un mouvement parallèle où l’accès direct existe toujours, et certains groupes de personnes y ont largement recours, tandis que pour la grande majorité des individus, la trajectoire sera de passer davantage par des intermédiaires, y compris les chatbots.

Existe-t-il un moyen pour les médias d’« intégrer » directement leur travail au cœur même de l’expérience des chatbots ?

En théorie, oui, mais cela dépend des choix faits par les plateformes technologiques, et c’est une position assez inconfortable. Il faut nouer des relations, négocier, et il y a des intérêts différents à l’œuvre. Donc, en théorie, oui, mais en pratique, c’est complexe.

« Prétendre que les médias d’information devraient devenir des plateformes est une idée qui tient la route en théorie, mais ne me semble pas très réaliste. »

Est-ce que les médias d’information ont une chance de se transformer en plateformes ?

Je ne sais pas s’ils y parviendront vraiment. Les plateformes tirent finalement leur utilité et leur puissance non seulement de leur envergure, mais aussi de leur capacité à offrir bien plus que de simples informations. À mon avis, c’est un objectif très difficile à atteindre pour les médias. Je ne suis pas sûr non plus qu’ils devraient se transformer eux-mêmes en plateformes au sens où on l’entend pour Google, Facebook, etc.

Cela vous laisse donc quelques options : vous pouvez essayer de créer des produits à accès direct, comme des applications d’actualité par exemple. J’ai mené des enquêtes auprès de personnes ayant utilisé ce type de services et qui les apprécient. Vous pouvez aussi tenter de proposer votre contenu via des plateformes existantes, ou combiner plusieurs de ces approches. Selon leurs priorités et leurs marchés, les différents éditeurs opteront pour des solutions variées. Prétendre que les médias d’information devraient devenir des plateformes est une idée qui tient la route en théorie, mais ne me semble pas très réaliste. Et je ne suis même pas sûr que ce soit nécessaire.

Et les petits éditeurs ?

Le principal problème, c’est qu’ils ont plus de mal à se faire remarquer par les systèmes d’IA. Il y a des preuves qui s’accumulent, montrant qu’ils sont moins visibles que certaines organisations ayant conclu des accords de licence, ou tout simplement beaucoup plus grandes. Le défi pour eux est d’autant plus grand qu’il leur faudra se rendre accessibles.

En même temps, ils disposent d’un avantage qu’une grande organisation de presse internationale n’a sans doute pas : s’ils ont une dimension profondément locale et communautaire, ils peuvent construire une communauté autour de leurs produits au niveau du territoire, à condition d’obtenir le soutien nécessaire. Certains médias y sont d’ailleurs parvenus avec beaucoup de succès. C’est difficile, mais ce n’est pas impossible. Certes, ils font face à des inconvénients, mais ils ont aussi des avantages, puisqu’ils peuvent offrir quelque chose que l’on n’obtiendrait pas facilement d’un système d’IA focalisé sur une zone géographique ou une communauté spécifique.

« Je ne crois pas que les médias n’aient plus aucun contrôle sur leur situation. »

Les médias doivent-ils abandonner la notion de contrôle ?

Non, je ne pense pas. Cela soulève simplement des questions très difficiles concernant les priorités à fixer et les mesures à prendre. Je ne crois pas que les médias n’aient plus aucun contrôle sur leur situation. Si vous observez les efforts déployés en matière de lobbying, ceux fournis du côté des produits, et le travail journalistique des médias, vous constaterez qu’ils ont toujours un certain contrôle. C’est juste que ce n’est plus celui que les médias exerçaient il y a trente ou quarante ans.

Crédit photo : Diego Figone

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