The Nerd Reich : Quand les milliardaires de la tech confisquent la démocratie
« L’Amérique est devenue un narco-État numérique », déclarait le prix Nobel, Paul Krugman. Comment en est-on arrivé là ? Dans son essai The Nerd Reich, devenu un New York Times bestseller, le journaliste indépendant Gil Durán – ancien conseiller politique auprès de Kamala Harris – éclaire la mise en garde lancée par Joe Biden lors de son discours d’adieu contre la menace d’un « complexe techno-industriel ».
Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information de France Télévisions
Depuis la réélection de Donald Trump, d’Elon Musk à Mark Zuckerberg, les géants de la tech ont prêté allégeance. Amazon, Apple, Meta, Google et Microsoft ont versé un million de dollars au fonds d’investiture de Trump, tout comme Sam Altman (OpenAI), qui le comparait pourtant autrefois à Adolf Hitler. Un des plus influents dans la cour de Trump reste Peter Thiel, cofondateur de PayPal, de Palantir et premier investisseur de Facebook. Longtemps perçu comme marginal, il a placé seize de ses proches à des postes clés de l’administration américaine, à commencer par le vice-président JD Vance. Sa société de surveillance, Palantir, a notamment décroché un contrat de 30 millions de dollars pour équiper l’ICE avec le logiciel ImmigrationOS, conçu pour traquer les personnes à expulser.
Leurs investissements leur donnent une influence motivée par leur vision de la politique, et du monde. Dès 2009, Peter Thiel écrivait : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ». Le cofondateur de PayPal est guidé par une bible très particulière : The Sovereign Individual, un ouvrage apocalyptique écrit par James Dale Davidson et William Rees-Mogg (ancien éditeur au Times) paru en 1995 qui prédisait qu’au XXIème siècle, de nouvelles technologies puissantes détruiraient les emplois, sèmeraient la pauvreté et un chaos généralisés et accéléreraient l’effondrement des nations, tout en favorisant l’émergence d’une nouvelle classe d’oligarques de la haute technologie n’ayant d’allégeance envers aucune nation existante. Obsédé par cette thèse, Peter Thiel a financé un réseau d’idéologues radicaux, dont Curtis Yarvin, un programmeur informatique qui prône un « PDG-monarque » (et qui s’est un jour demandé s’il fallait transformer les citoyens « improductifs » en biodiesel), et Balaji Srinivasan, qui a conçu un plan pour remplacer les nations par des cités-États gérées comme des entreprises. Ce qui pouvait autrefois s’apparenter à d’obscures idées de blogs confidentiels a désormais trouvé un accès direct au pouvoir.
« Pendant de nombreuses années, ces idées ont semblé n’être que de la science-fiction marginale », écrit Gil Durán. « Mais elles sont devenues les principales directeurs de certains des hommes les plus riches de la planète […]. Lorsqu’une nation est trahie par ses citoyens les plus fortunés, une crise existentielle s’ensuit. » Entièrement appuyé sur des faits et des déclarations publiques, The Nerd Reich dresse le constat d’une démocratie confisquée par l’oligarchie technologique.
Cet entretien donne la parole à Gil Durán et restitue ses analyses et prises de position. Celles-ci lui appartiennent et ne reflètent pas nécessairement les positions de la rédaction de Méta-Media.
Pourquoi avez-vous choisi le titre The Nerd Reich ?
Ce titre m’a été donné par quelqu’un du monde de la crypto. J’ai trouvé ça incroyable que des gens au sein même de leur communauté tech les désignent ainsi et les voient comme des fascistes – de véritables nazis. Personne n’utilisait ce nom, alors je l’ai récupéré. Et c’est devenu le livre.
Dans votre livre, vous soutenez que la Silicon Valley s’est transformée en mouvement fasciste. Quel a été le déclic pour vous ?
C’est le résultat direct de la psychose des milliardaires. Ces hommes sont devenus fous sous l’effet d’une richesse démesurée. Au lieu de les rendre heureux, cela les a rendus dingues. Ils ont un appétit sans fin pour le pouvoir et un sentiment illimité de leur propre puissance. Ils cherchent donc à prendre le dessus sur les gouvernements et à diriger le monde. C’est l’argent qui rend cela dangereux. Ils ont compris qu’aux États-Unis, la démocratie est à vendre. Et ils essaient de tout racheter. La crypto, qui n’est utilisée que par très peu d’Américains, est devenue la force financière la plus puissante en politique. Sans l’argent, ils seraient impuissants. De plus, les mêmes personnes qui achètent le pouvoir contrôlent aussi de plus en plus de nouvelles technologies puissantes comme l’IA, la surveillance, la technologie de défense et le secteur bancaire. Ils s’efforcent de saisir tous les leviers de contrôle. Parce qu’ils ont l’argent pour le faire.
Peter Thiel apparaît dans votre livre comme une figure clé. Il a déclaré que « la technologie est cette alternative incroyable à la politique ». Qu’entend-il par là ?
Peter Thiel pense que la technologie est une arme qui détruira la démocratie au XXIe siècle. Il est convaincu qu’on n’a pas besoin de votes quand on a la puissance technologique. Il dit très clairement qu’il n’y a aucun moyen pour que ses idées l’emportent par le vote, elles doivent donc trouver une autre voie. Nous voyons cette théorie se concrétiser dans la politique américaine en ce moment même, à mesure que la Silicon Valley tente d’acheter notre système pour le briser.

Peter Thiel a exploré l’idée de cités flottantes, tandis qu’Elon Musk veut établir une colonie sur Mars. Qu’y a-t-il derrière cette fascination pour l’« État-réseau »? À quoi ressemblerait concrètement un tel État ?
Toute l’idée est de créer de nouveaux gouvernements dirigés par des entreprises technologiques. Ils n’ont pas réussi à le faire sauf aux États-Unis, où le DOGE a été l’expression la plus claire de ce concept. L’idée du DOGE est venue de Curtis Yarvin, le gourou politique de Peter Thiel. Curtis Yarvin a également beaucoup écrit sur la nécessité de morceler le pays en petits fiefs d’entreprises. Balaji Srinivasan, un autre protégé de Thiel, a rebrandé cela sous le nom d’État-réseau. Son idée était qu’on pouvait soit prendre le contrôle de gouvernements existants pour les transformer en outils au service du pouvoir des entreprises tech, soit créer de nouvelles mini-nations. Ils poursuivent les deux objectifs. Prospera, au Honduras, est leur projet phare. C’est un morceau de terre détenu par des milliardaires de la tech qui créent une partie de leurs propres règles et réglementations. Mais le peuple du Honduras essaie d’expulser le projet, et les milliardaires les attaquent en justice pour 10,8 milliards de dollars. Personne ne veut de ces étranges sociétés-bunkers de milliardaires dans sa communauté. Ils sont détestés partout où ils vont.
Vous avez bâti votre enquête entièrement sur leurs propres déclarations publiques et leurs podcasts. Que dit cette ouverture sur leur sentiment d’impunité ?
Ils aiment s’écouter parler. Je pense que leurs déclarations publiques servent aussi un objectif important : le recrutement. C’est comme ça qu’ils diffusent ces idées et amènent de jeunes gens de la Silicon Valley à se ranger de leur côté. Ils essaient de normaliser un débat sur la question de savoir si les dictatures doivent remplacer la démocratie. Et ils comprennent que la plupart des médias traditionnels ignoreront ces idées parce qu’elles semblent trop extrêmes et ridicules. Mais ces idées sont désormais passées de la marge des blogs internet au centre de la Maison-Blanche. C’est choquant que les médias établis n’en aient pas fait plus pour avertir les gens. C’est un échec massif du journalisme américain.
Vous écrivez que « la politique extrémiste des milliardaires de la Silicon Valley devrait être un sujet couvert quotidiennement (voire d’heure en heure), pas un fait divers secondaire. » Pourquoi les médias ont-ils mis tant de temps à traiter ces questions comme un sujet politique sérieux ?
Je soutiendrais qu’ils ne le traitent toujours pas comme un sujet sérieux. Il me semble clair qu’il existe une sorte de règle non écrite interdisant de parler de ces choses dans des journaux comme le New York Times, le Washington Post ou The Atlantic. Ils voient ça comme quelque chose de farfelu ou de bizarre. Mais les milliardaires sont farfelus et bizarres, et ils ont aussi accaparé un pouvoir immense. Ce ne sont pas les journalistes qui décident de ce qu’est la réalité. Ce sont les milliardaires. Espérons que les rédacteurs en chef du New York Times et d’autres journaux se réveilleront avant qu’il ne soit trop tard.
En tant qu’ancien attaché de presse de Jerry Brown et directeur de la communication de Kamala Harris, qu’est-ce que votre passage en politique vous a appris sur la vulnérabilité de nos institutions face au lobbying des Big Tech ?
L’argent est le nerf de la guerre en politique. C’est un vieux dicton. Mais la tech n’était pas un acteur majeur à l’époque où j’étais en politique. Aujourd’hui, ce sont eux les plus puissants. Ils n’ont aucune honte à essayer d’acheter tout le système en déversant des sommes d’argent obscènes dans les élections. Et regardez la corruption liée à la crypto. Des milliards de dollars qui se déversent sur les comptes bancaires de la famille Trump. Nous n’avons jamais vu une telle corruption auparavant. La Silicon Valley a créé une arme de corruption massive, et nous devons la détruire ou nous perdrons notre pays.
Vous avez été banni de X, votre newsletter a été suspendue par Facebook, et votre chaîne YouTube désactivée au moment de la publication de votre livre. Vous attendiez-vous à un tel niveau de représailles, et comment riposte-t-on en tant que journaliste indépendant ? À quel autre type d’ingérence avez-vous été confronté au cours du processus d’enquête ?
J’ai été banni par Elon Musk sur X dès le début, donc je savais que ce genre de chose pouvait arriver. Les milliardaires fascistes prétendent défendre la liberté d’expression, mais cela ne s’applique qu’au discours fasciste. Ils se sentent clairement menacés par mon livre. Ils me bannissent des réseaux sociaux, mais ils refusent aussi de dire un seul mot sur le livre. Leur censure est leur seule réponse. Cependant, j’ai fait du bon travail pour médiatiser ces attaques, et cela a augmenté mon audience. Si ces milliardaires étaient plus intelligents, ils comprendraient que c’est toujours une mauvaise idée de créer un martyr. Mon audience a grandi sur d’autres plateformes, tout comme celle de ma newsletter. Mais c’est un bon rappel qu’il ne faut pas trop investir dans des plateformes de réseaux sociaux appartenant à des milliardaires.
Lorsque quelques hommes contrôlent l’IA, les plateformes sociales et les politiques gouvernementales, de quels moyens disposent les citoyens ordinaires pour résister ?
Nous devons faire de meilleurs choix quant à la manière dont nous consacrons notre temps et notre énergie. Nous sommes en train d’apprendre une leçon difficile sur ce qui se passe lorsque des entreprises privées contrôlent l’espace public. Nous méritons d’avoir accès à la technologie, mais nous ne devrions pas avoir à renoncer à notre vie privée et à nos libertés pour pouvoir l’utiliser. La seule solution est de dissoudre le pouvoir des milliardaires.
Vous avez appelé de vos vœux « une Révolution française avec des politiques raisonnables plutôt que des guillotines ». Concrètement, quelles politiques publiques nous faut-il aujourd’hui ?
Nous avons besoin d’une réforme fiscale massive pour mettre immédiatement les milliardaires sous contrôle. Nous devons également imposer de lourdes conséquences aux milliardaires et aux entreprises qui profitent des crimes du régime Trump. Nous devons réaffirmer le pouvoir public et revenir sur la privatisation des fonctions gouvernementales qui ont été externalisées auprès d’entreprises contrôlées par des milliardaires que je considère comme fous. Pourquoi nos programmes spatiaux et nos programmes de développement d’armes sont-ils confiés à des investisseurs en capital-risque et à des milliardaires ?