Liens vagabonds : Netflix fait même peur à Apple
A RETENIR CETTE SEMAINE :
Apple : Face à Netflix, Apple songerait à un bouquet TV, info et musique, selon The Information. Si aujourd’hui la marque à la pomme n’est pas un poids lourd des contenus originaux, cela pourrait vite changer avec le lancement d’un abonnement groupé à la manière d’Amazon Prime. Oprah Winfray avait déjà annoncé récemment avoir passé un accord de production de programmes avec Apple. Ses contenus pourraient ainsi rejoindre la dizaine de programmes qu’Apple devrait lancer en mars 2019. Côté presse, Apple vient de faire l’acquisition de la plateforme d’abonnement Texture qui offre un accès à plus de 200 magazines, un premier pas vers un modèle d’info payante. À cela s’ajoute le service Apple Music qui compte déjà plus de 40 millions d’utilisateurs payants. Apple a aussi décidé de refaire ses cartes en repartant de zéro; Et si Apple était finalement un être conscient ?
Jeux vidéo : Google songe à une plateforme de jeux ;Snap aussi !
Formats : Tout est possible désormais: après les vidéos 60 min sur Instagram la semaine dernière et des formats courts sur Netflix, Facebook de son côté annonce cette semaine un magazine… papier. Seul impératif désormais : se distinguer par le ton et la qualité de contenu.
La tendance du “déconnexionisme” se poursuit, avec Facebook qui confirme une fonctionnalité «Your time on Facebook». Maladie et remède en même temps, Facebook vise ainsi à limiter l’addiction de certains utilisateurs en provoquant une prise de conscience par des données chiffrées.
Fusillade dans un journal américain, nouvelle étape dans la violence contre les journalistes.
3 CHIFFRES
9,9 millions – c’est le nombre de bots spammeurs identifiés chaque semaine par Twitter en mai 2018
22 – C’est le nombre de chaînes locales sportives que Disney devra céder pour obtenir le feux-vert des autorités de la concurrence pour son rachat du groupe Fox
100 milliards $ – c’est la valeur estimée d’Instagram
MUST READ
- Tous médias ? Les plateformes ne sont toujours pas à la hauteur
- Quel degré de réalisme pour nos robots ?
- Les écrans étant exploités à fond, l’avenir est désormais dans l’air

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Fornite, jeu vidéo gratuit encaisse 318 millions $ en mai !
- Attention, le secteur chinois de la vidéo arrive !
- Google songe à une plateforme de jeux ;
- Snap aussi !
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- Amazon se lance dans la Santé
- Telefonica décroche les droits du foot espagnol
- Internet : la bataille du câble ne fait que commencer
- Facebook laisse tomber les drones internet
- La BBC lance une appli pour contrer Spotify et Apple Music
USAGES ET COMPORTEMENTS
- IA au travail : les Français ne sont pas prêts
- Comment les marques utilisent la nouvelle fonctionnalité vidéo longue durée d’Instagram, IGTV
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- Les tendances visuelles 2018 selon Getty Images
SURVEILLANCE, CONFIANCE
- La Californie, 1er état US à se doter d’une vraie législation sur la protection des données
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- Des immeubles d’AT&T dans les grandes villes US pour aider la NSA à intercepter les communications
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- Facebook en sait plus sur vous que vous ne l’imaginez
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LEGISLATION, REGLEMENTATION
- RGPD : 4 bonnes raisons de voir plus loin que le bout de ses données
- Campagnes digitales VS démocratie : le régulateur anglais appelle d’urgence à une modification de la loi
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RÉSEAUX SOCIAUX
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- Instagram lance le chat vidéo live
- Twemoji disponible pour les développeurs
- Le manuel officiel d’Instagram
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PLATEFORMES VIDEOS, OTT, SVOD
- Les auteurs et producteurs de documentaires australiens se dotent d’une plateforme de SVoD
- Snapchat teste un modèle à la YouTube pour rémunérer les créateurs
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- Les buts de Ronaldo et Kroos sous d’autres angles
- Une stratégie Social Media basée sur Avengers : Infinity War
IMMERSION, 360, VR, AR
- Pokemon : Niantic ouvre sa plateforme
- Utiliser l’AR pour une enquête journalistique
- Facebook lance Oculus TV
- Revivre la chute du mur de Berlin en VR
JOURNALISME
- Encore un ratage important de la presse
- Slate : le trafic venant de Facebook a chuté de 87% en 18 mois ; surtout ne pas dépendre de Facebook
- Quelques infos sur les critères infos d’Apple News via un nouveau service
- Les universités sont dépassées par la vitesse de changement de l’industrie des médias
- LinkedIn veut faire du journalisme
FAKE NEWS
- Comment les mensonges de Trump se réverbèrent
- Tim Cook explique pourquoi Apple News a besoin d’éditeurs humains
DATA, AUTOMATISATION, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
- Comment l’Intelligence artificielle peut sauver la télévision
- Penser autrement l’apprentissage des machines
- Comment l’agence Chine Nouvelle va utiliser l’IA
- Licenciements chez IBM Watson Santé
- Narciss, l’IA qui se contemple dans le miroir et cogite sur sa propre existence
- Epinglé pour racisme, Microsoft modifie son logiciel de reconnaissance faciale
PUBLICITE, MONETISATION
- La 5G va aussi booster la pub
- La pub numérique sur vidéo va dominer la décennie
- Un mois après la RGPD, le programmatique repart
- Les ad-blockers gagnent les mobiles
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Lancement de Golden News : « les millenials n’ont pas d’offre d’info pertinente pour eux »
Par Barbara Chazelle, France Télévisions, MediaLab
Médias installés ou nouveaux médias, les millenials sont une cible de choix comme témoignent en France ou à l’étranger des plateformes telles que Funk, Tarmac, Slash, Konbini…
Golden Network qui revendique 600 millions de vues par mois via deux marques phares, Golden Moustache et Rose Carpet, lance 5 ans après ses débuts 5 nouvelles verticales. Si Golden News et Golden Pop sont déjà disponibles sur les réseaux sociaux, il faudra attendre l’automne pour les 3 autres. Un investissement de 2 millions d’euros sur 2 ans auquel il faut ajouter pour Golden News le soutien financier du fonds européen Google Digital News Initiative (DNI), dont le montant est confidentiel mais de plus de 300 000 euros (projet en catégorie Large)
Entretien avec Tom Rouyrès, Directeur des Médias de Golden Network, sur les raisons et les défis de cette nouvelle offre numérique :
Pourquoi ce lancement alors que le Groupe M6 compte déjà deux marques dédiées aux millenials ?
Golden Moustache et Rose Carpet sont deux marques de divertissement pur et pour autant, dès que l’on s’est approché de sujets plus sérieux, comme la COP 21 avec Nicolas Hulot, le Sidaction ou le harcèlement scolaire avec le Ministère de l’Education, on s’est rendu compte que notre audience s’engageait. Fort de ce constat, nous avons la conviction que notre cible, les moins 30 ans, n’a pas d’offre d’information pertinente pour elle, engageante sur la forme et pertinente sur le fond.
De manière plus générale, nous souhaitons faire de Golden une marque générationnelle, la marque média de référence pour les millenials. Pour y arriver, nous devions élargir notre offre, au-delà de l’humour et du lifestyle.
Quels sont vos objectifs ?
En terme de production, 20 contenus inédits chaque semaine pour démarrer.
Nous n’avons aucun objectif de vidéos vues ou de nombre de fans car nous pensons que ces indicateurs sont artificiels aujourd’hui. Nous sommes davantage sur une course à l’engagement et non à l’audience. Ce que nous visons, c’est 1 million d’interactions (réaction, partage, commentaire) mensuelles d’ici 6 mois. Nous souhaitons créer un média profondément conversationnel et non poster du contenu qui sera vu passivement.
Golden news : vous mettez lourdement l’accent sur la promesse d’une information « fiable et vérifiée ». Pourquoi ?
Nous souhaitons être un média anti-fake news. Nous serons très vigilants sur la vérification de nos infos. Pour cela, nous comptons sur les synergies entre les rédactions M6 et RTL qui sont des rédactions traditionnelles et incontestables et notre équipe de rédacteurs spécialisés qui ont travaillé en rédaction par le passé.
Qui sont vos concurrents ? Comment allez-vous vous démarquer, alors que vous arrivez un peu après tout le monde ?
Nos concurrents directs sont plutôt des médias 100% digitaux d’information. Nous pensons que nous sommes assez différents par notre ADN de divertissement et par notre ton. Une autre de nos particularités, c’est que nous sommes présents sur toutes les plateformes, là où d’autres ont fait un choix. On vient de YouTube mais Rose Carpet est aussi le premier média français sur Instagram. On compte 1 million d’abonnés sur Twitter et plus 1,5 millions de fans de Facebook.
Comment allez-vous mettre à contribution votre réseau de talents et d’influenceurs ?
Nous créons une famille de médias, il y aura donc des synergies avec les talents avec lesquels nous travaillons déjà. Nous avons par exemple un format autour de sondages (La Sonde), pensé pour les « meaningful interactions » que Facebook nous encourage à développer, qui a été travaillé avec un talent de Golden Moustache.
Mais nous sommes aussi toujours à la recherche de nouveaux talents, et c’est ce qu’on a fait pour ces nouvelles verticales. Nous allons collaborer avec Loris Giuliano qui vient de la radio et a réalisé de vrais succès vidéos sur Facebook, avec Marie S’Infiltre, qui fait des caméras cachées, avec Sebastian Perez Pezzani, un journaliste aguerri qui vient plutôt de la télévision. Et l’on travaille avec Axelle Tessandier, notre rédactrice en chef de WondHer, la verticale de l’ « empowerment féminin », qui elle aussi ne rentre dans aucun cadre.
Est-ce que l’annonce de la fermeture de Buzzfeed France ne vous a pas un peu refroidi ?
C’est évidemment une mauvaise nouvelle. Il nous semble néanmoins que ce que l’on fait sera un peu différent. Nous souhaitons proposer une information très large en termes de couverture éditoriale et de la vidéo, là où Buzzfeed était très orienté sur la politique et des contenus texte.
Par ailleurs, Buzzfeed a eu un problème commercial en France, le marché étant effectivement difficile. Golden Network dispose de la régie publicitaire du Groupe M6, ce qui fait que nous avons les reins solides.
3 conseils pour parler aux millenials ?
Ce qui fonctionne chez Golden depuis toujours c’est
– une incarnation forte, avec des talents créatifs, crédibles, soutenus par une communauté puissante
– une narration divertissante et engageante
– un propos fort, impactant et proche de notre cible. On se rend compte que beaucoup de sujets sont assez peu traités par les médias traditionnels, comme le rapport des millenials avec l’argent, ou la manière dont le numérique fait évoluer les relations humains…, qui pourtant résonnent auprès de cette génération.
Méta-Media a visité les studios de Golden Network. N’oubliez pas de nous suivre sur Instagram pour suivre nos stories !
En 2019, la consommation Internet dépassera celle de la télévision
Par François Fluhr, France Télévisions, Prospective et Médialab
Nous sommes plus que jamais consommateurs de médias, et pendant des décennies, c’est la télévision qui s’est imposée en tête des chiffres de la consommation quotidienne de médias. Mais la consommation Internet, aussi bien mobile que desktop, n’a cessé de croître au cours de la dernière décennie, si bien qu’elle est en passe de détrôner le petit écran.
La fin du règne de la TV
C’est en tout cas ce que prévoit une étude de l’agence Zenith (menée sur 63 pays) qui estime que nous passons en moyenne 173 minutes par jour devant la télévision, contre 160 minutes sur Internet (appareils nomades compris). Or, si leurs prédictions se réalisent, la consommation Internet devrait dépasser la consommation TV dès l’année prochaine et creuser un écart de 12 minutes d’ici 2020 avec 180 minutes pour Internet contre 168 pour la TV.
La concurrence du mobile
La démocratisation du smartphone et l’accès à une couverture réseau toujours plus efficace ont joué un rôle important dans ce long processus d’adoption d’Internet, comme le révèle la corrélation étroite qui lie consommation mobile et développement de l’activité en ligne. D’après Zenith, 24% de la consommation de médias passe aujourd’hui par le mobile contre 5% en 2011 et cette tendance devrait se poursuivre pour atteindre 28% en 2020. Mais au-delà des supports et de la connexion, ce sont bien sûr les contenus et les services proposés en ligne qui ont alimenté cette tendance en offrant notamment aux utilisateurs toujours plus de formats à la demande, taillés pour leurs nouveaux modes de consommation.
Le mobile a ainsi phagocyté la consommation de la quasi-totalité des autres médias, presse papier en tête avec une perte de 45% du temps passé à lire des journaux au format papier entre 2011 et 2018. Sur cette même période, la télévision a perdu 3% de temps de visionnage et la radio 8% de temps d’écoute. Il ne faut pas pour autant négliger les audience que ces trois médias ont parallèlement gagné en ligne.
Une consommation de médias toujours en hausse
L’étude montre par ailleurs que, tout support confondu, la consommation individuelle de médias augmente. Cette année, la consommation moyenne de médias avoisine les 472 minutes par jour et devrait grimper à 492 minutes d’ici 2020, soit plus de 8h par jour.
Ainsi, en moins d’une décennie, notre consommation Internet a triplé et il y a fort à parier que cela ne va pas s’arrêter là.
Nouveaux modèles d’innovation : moins d’incubateurs, plus de « studios de création »
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de l’innovation
Dépassé, le mythe de l’inventeur devenu millilardaire grâce à une appli révolutionnaire lancée depuis ses bureaux la Silicon Valley ? Pas encore, car les clichés sont tenaces. Mais il semblerait bien que la légende commence à se fissurer, alors qu’émergent studios de création et autres company builders proposant de nouveaux modèles d’innovation.
Réunis au festival Futur.e.s, plusieurs acteurs de cet écosystème alternatif sont venus témoigner qu’un autre modèle est possible pour les start-ups.
L’incubateur de start-up, dépassé❓
De nvx modèles pr les projets comme les studios de création ont le vent en poupe ♨ ; on en discute à #futuresparis :
— @GrisoliaMathieu – @quattrocentoeye
— @Ge_Russell – @bymaddyness
— @MarialyaB – @104paris
— @ishanbjw – @_DINSIC pic.twitter.com/hX06Anqk9D— Futur.e.s (@futuresfestival) 22 juin 2018
En finir avec l’hégémonie de la Silicon Valley
Quoi de mieux pour parler de modèles d’innovation alternatifs que d’inviter un entrepreneur repenti de la Silicon Valley ? Première guest star de la journée, le cofondateur d’Evernote Phil Libin a livré un témoignage sans concession sur ses années passées dans le Saint des Saints des start-ups.
Après vingt ans de carrière et avec quatre créations d’entreprises à son actif, Phil Libin explique avoir pris conscience que « le modèle de la Silicon Valley n’est peut-être pas le meilleur, car il nous pousse à penser au business plutôt qu’au produit », et contraint donc les gens à devenir des entrepreneurs avant d’être des inventeurs.
Soucieux de raccourcir au maximum le « time to market », impatients de lancer leur premier « MVP » (minimum viable product), les cols blancs de la Silicon Valley vont trop vite, selon Phil Libin, sans prendre le temps de créer des produits de qualité qui répondent à un véritable besoin – ce que Libin appelle un « meaningful problem ».
Selon lui, un individu qui veut lancer son produit aujourd’hui se trouve face à deux possibilités : innover au sein d’une grande entreprise, et bénéficier de ses méthodologies et de ses moyens financiers… mais aussi subir ses lenteurs administratives ; ou bien lancer sa start-up, et pouvoir travailler rapidement et avec agilité, mais en prenant des risques financiers.
Avec ses associés, Phil Libin a donc créé All Turtles, un start-up studio dédié aux innovations en matière d’intelligence artificielle qui se veut à mi-chemin entre ces deux voies, en accompagnant des entrepreneurs dans la création de leur start-up. Le projet s’inspire de l’industrie hollywoodienne, confrontée il y a dix ans aux mêmes problématiques que le secteur de la tech aujourd’hui : une grosse machine peinant à sortir de sa propre inertie, aliénée par la recherche effrénée du blockbuster et victime d’un esprit conservateur peu propice à l’innovation. Une spirale finalement brisée par l’arrivée de nouveaux acteurs comme Pixar, puis Netflix ou encore Amazon, cités en exemples par Phil Libin pour avoir réussi le difficile mariage entre un état d’esprit très entrepreneurial et la production de contenus de qualité premium répondant à une véritable attente.
Moins d’incubateurs, plus de « studios de création »
S’émanciper du modèle de la Silicon Valley et proposer d’autres façons de soutenir les start-ups, c’est aussi ce que cherchent à faire certains studios de création français venus témoigner à Futur.e.s de leur vision de l’innovation.
Quattrocento se présente par exemple comme un company builder, ou « fabrique d’entreprise », qui accompagne des scientifiques issus du milieu de la recherche dans les sciences du vivant. Avec un parti pris : porter à leur place le risque financier et opérationnel de leur projet et partager ensuite la valeur du produit avec eux.
Mathieu Grisolia, project manager chez Quattrocento, explique : le modèle d’innovation traditionnel entraîne l’entrepreneur dans « un cycle où on passe son temps à chercher de l’argent, à faire des tours de table pour démontrer la valeur de son idée ». Quattrocento cherche précisément à libérer les porteurs de projet de ces démarches longues et chronophages, en trouvant des financements en amont pour leur permettre de se recentrer sur ce qui compte vraiment : leur produit.
Autre caractéristique de ces modèles d’innovation alternatifs, leur volonté de s’émanciper du modèle de la Silicon Valley et sa surreprésentation d’hommes blancs vingtenaires diplômés de Stanford, pour favoriser les espaces ouverts, décloisonnés, qui confrontent les univers et cassent les silos.
C’est la vision défendue par Marialya Bestougeff, directrice de la 104factory, l’incubateur du Centquatre dédié aux industries culturelles et créatives. Selon elle, les nouveaux lieux d’innovation doivent avant tout permettre des rencontres et des échanges interdisciplinaires, entre artistes, chercheurs, philosophes, créer des ponts entre les métiers et s’ouvrir à l’international, pour devenir de véritables « laboratoires vivants ».
« Il faut favoriser la diversité et c’est ce qu’on fait au @104paris. L’invention, l’innovation vient du mélange : il faut démultiplier les structures d’accompagnement, et qu’elles aient toutes leur singularité » @MarialyaB #futuresparis
— Futur.e.s (@futuresfestival) 22 juin 2018
Autre modèle d’innovation alternatif, celui proposé par beta.gouv.fr, qui comme l’a malicieusement souligné son porte-parole Ishan Bhojwani, n’est ni un incubateur, ni un lieu dédié aux start-ups. Unique en son genre, beta.gouv.fr est une structure de la DINSIC qui accompagne la création de « start-ups d’Etat ». Le but : créer des services publics numériques nationaux répondant à des problèmes identifiés par des agents de l’Etat (conseillers de Pôle Emploi, agents de l’Education nationale…). Des projets sans visée économique, sélectionnés selon un seul critère : l’impact et l’utilité réelle du produit pour ses usagers.
Accompagnant aujourd’hui une soixantaine de start-ups, Beta.gouv.fr permet à des agents publics de devenir des intrapreneurs et organise leur accompagnement par des coachs, développeurs ou encore designers pour leur fournir un espace où ils peuvent innover en toute liberté, et surtout « faire un pas de côté par rapport à la bureaucratie et gérer leur agenda, leur budget, leurs ressources humaines ou encore leur communication sans passer par des cercles de validation interminables ».
Diversité des profils des entrepreneurs, focus sur le produit plutôt que sur le busines : les nouveaux modèles d’innovation amènent un vent de fraîcheur sur les start-ups et revendiquent un état d’esprit placé sous le signe de la bienveillance et du décloisonnement, selon les mots de Mathieu Grisolia. Avec, toujours, un objectif en tête : « déresponsabiliser l’innovation », pour ne plus chercher à tout prix à créer de la valeur, mais commencer par créer « des lieux où on peut simplement avoir des idées et les tester ». Un retour aux sources en somme.
Crédit image : Daria Nepriakhina on Unsplash
(Re)naissance de l’Homo Faber : le travailleur de demain sera un artiste ou un artisan rompu aux nouvelles technologies
Par Esko Kilpi, expert finlandais du futur du travail, directeur exécutif de l’Esko Kilpi Company. Billet invité
Le travail intellectuel est un travail créatif mené dans l’interaction avec nos pairs. Contrairement aux processus répétitifs que nous connaissons si bien et pour lesquels les inputs sont connus de façon prévisible et structurée, les inputs et les outputs du travail intellectuel sont 1/ la définition de problèmes et 2/ l’exploration de solutions. Il n’y existe donc aucun enchaînement de tâches prédéterminées qui, une fois réalisées, puissent garantir le succès. Le travail intellectuel relève ainsi de la diversité et du contingent plutôt que de la prévisibilité et de la routine.
Le travail ressemble à l’artisanat ou même à l’art !
Les sociétés européennes ont toujours tenu pour acquis que la transmission de compétences se ferait de génération en génération : le développement d’un talent d’artiste ou d’artisan se faisait par les enseignements des maîtres précédents. On pourrait penser que ce paradigme a disparu avec la société industrielle, mais ce serait faux : l’avenir du travail pourrait bien revenir aux fondamentaux même de l’histoire du travail, et ce grâce à nos nouvelles technologies.
Depuis la révolution industrielle du XVIIIe siècle, les machines ont été perçues comme une menace pour les travailleurs. Une menace qui se manifestait jusqu’alors sous une forme physique : l’humain se fatigue, la machine jamais. La machine est rapide, l’humain l’est rarement, et elle ne se plaint jamais des longues journées de travail ou des faibles salaires.
Les machines d’aujourd’hui, ce sont les ordinateurs – mais il s’agit de machines d’un genre totalement nouveau, qui suivent une logique très différente de celle des machines industrielles et travaillent plutôt comme des artisans.
Le système industriel, qui prévaut encore de nos jours, est basé sur la production de masse et les économies d’échelle : plus les produits sont identiques, plus ils sont faciles à produire. La fabrication numérique assistée par ordinateur fonctionne différemment. Elle ne requiert aucun moule et ne nécessite donc pas de répéter une même forme indéfiniment. Chaque pièce peut-être unique, telle une œuvre d’art. Là où les problématiques d’espace et de quantité dominaient le monde industriel, aujourd’hui, un petit atelier ou un studio peuvent concurrencer une grande usine. La production ne se résume plus à une question de volume.

L’émergence d’une économie sans échelle, une économie à taille humaine
Dans ce nouvel environnement, le plus grand défi pour un travailleur est de penser en artiste tout en exploitant les possibilités des nouvelles technologies. L’artiste devient un symbole d’humanité et la personnalisation devient une nouvelle valeur. Il ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle entre des hommes faillibles et des machines parfaites, ni de machines qui prendraient la relève de l’humain – mais, plutôt, de machines qui explorent de nouvelles voies et ouvrent de nouvelles possibilités.
Les changements sociaux qui en résultent sont colossaux. La machine change notre façon d’envisager les compétences et l’apprentissage : alors qu’auparavant, les compétences s’enseignaient toujours par la pratique, les algorithmes d’apprentissage des machines contemporaines peuvent désormais apprendre extrêmement vite par l’expérience, car le code s’enrichit par rétroaction au contact de la donnée (data feedback). Le risque ici serait que nous laissions les machines assurer l’apprentissage sans y participer, auquel cas nous pourrions devenir les consommateurs passifs d’intelligences artificielles dont les capacités ne cessent de s’étendre.
C’est la raison pour laquelle l’apprentissage doit évoluer : il ne s’agit plus de commencer par se former pour ensuite trouver un travail correspondant, mais bien de travailler d’abord, pour trouver par la suite les enseignements qui nous correspondent. Que les nouvelles technologies privent leurs utilisateurs de formations pratiques serait un désastre.
Le futur du travail que dessinent ces nouvelles technologies, c’est celui de « l’Homo Faber » : un homme qui sera son propre créateur, qui se réalisera à travers les gestes du quotidien. Le travail permet d’écrire une histoire dans laquelle chaque projet est un chapitre de vie qui s’additionne aux autres et de ce point de vue, chacun pourra constater que sa vie est plus qu’une série aléatoire de jobs déconnectés – y compris pour les petits boulots rémunérés à la tâche. Ce récit structurant est parfois appelé passion ou vocation, au sens d’une accumulation progressive de compétences qui s’accompagne d’une conviction toujours plus forte que l’on fait ce pour quoi l’on est fait.
Nous avons grandi dans l’idée que plus nous sommes bons dans un domaine, plus nous sommes uniques… pourtant, l’aptitude à faire correctement son travail est partagée de façon égale entre les êtres humains. Nous n’allons jamais faire exactement les mêmes choses, il ne devrait donc pas y avoir un modèle unique d’éducation dispensé à tous. Le travail devient de plus en plus situationnel, il dépend du contexte. C’est pourquoi la motivation et la capacité à donner du sens à ce que l’on fait sont appelées à devenir bien plus importantes que le talent.
Les recherches récentes soulignent le rôle des émotions et de l’empathie dans l’entreprise, ainsi que l’importance de l’apprentissage et de la culture. Ces phénomènes relèvent davantage de l’éthique et de l’esthétique que du rationnel et du quantifiable. Une preuve supplémentaire que l’art et l’artisanat, fers de lance de la culture européenne, constituent des outils de compréhension et de développement du travail post-industriel.
La fierté que l’on éprouve lorsque l’on réalise un travail d’art ou d’artisanat constitue la meilleure récompense qui soit. Le siècle des Lumières voyait dans chaque individu la capacité à produire un travail de qualité – nous avons aujourd’hui les outils intellectuels pour penser une nouvelle conception du travail, voire la renaissance d’un travail qui met l’humain au centre, et ce pour chacun d’entre nous.
Crédit image : Jehyun Sung via Unsplash
La techno au service des rédactions ? Oui, si les journalistes sont impliqués et relèvent la tête du guidon !
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de l’Innovation
Des robots journalistes à la recommandation personnalisée, de la publicité programmatique à l’indexation automatique des contenus : le moins que l’on puisse dire, c’est que la technologie a fait une entrée fracassante dans l’industrie des médias ces dernières années. Et si tout le monde ne l’accueille pas avec le même enthousiasme, beaucoup reconnaissent qu’elle permet de développer des outils utiles aux salles de rédaction… à condition de les co-créer avec les journalistes, pour rester au plus près de leurs besoins réels.
La techno au service d’un besoin réel
« Tous nos projets sont guidés par les usages » : c’est ainsi que Denis Teyssou, responsable éditorial du Medialab de l’AFP, résume la philosophie de son équipe. La technologie ne doit jamais être un prétexte au développement d’un outil, aussi innovant soit-il : il s’agit avant tout de comprendre les besoins concrets des journalistes pour concevoir des solutions qui leur permettent d’améliorer les process, ou de surmonter des difficultés.
C’est dans cette démarche qu’a été développé le plugin InVID, un outil de vérification des vidéos postées sur les plateformes sociales. L’outil existait déjà depuis un an lorsque le Medialab de l’AFP a eu la possibilité de s’associer à l’initiative CrossCheck, un projet de fact-checking collaboratif réunissant une trentaine de médias français. Denis Teyssou explique : « J’avais déjà l’idée de créer un plugin pour InVId, et CrossCheck a été un véritable laboratoire pour nous. » Et pour cause : en participant à la newsroom virtuelle dans laquelle les membres échangaient sur leur travail de fact-checking, le Medialab a pu « comprendre l’étendue des besoins de la communauté journalistique en matière de vérification », et même « toucher largement la communauté des fact-checkers : des journalistes, mais aussi des ONG défendant les droits de l’Homme ou encore des institutions travaillant sur l’éducation aux médias ». Un moyen pour l’équipe de l’AFP de mieux comprendre les difficultés concrètes rencontrées dans la vérification des contenus, avec à la clé un plugin opérationnel, entièrement basé sur les feedbacks des 3 200 utilisateurs et construit sur mesure pour s’adapter à leurs besoins.
La même philosophie prévaut chez Newsbridge, qui propose une solution d’indexation des rushs en temps réel. Accélérée pendant quatre mois au sein de France Télévisions, la startup a pu travailler au cœur des rédactions de la télévision publique pour comprendre leurs besoins, tester son produit et le faire évoluer au gré des feedbacks, comme le décrivent ses fondateurs Frédéric et Philippe Petitpont : « Newsbridge, c’est une plateforme de contribution profondément orientée vers l’utilisateur : avant de taper la moindre ligne de code, on va d’abord aller rencontrer des gens pour construire quelque chose qui soit le plus pertinent pour eux. » Cette logique de coopération, de partage des savoir-faire et même de co-création de l’outil a non seulement suscité un fort intérêt des journalistes, monteurs et documentalistes de France Télévisions, mais a surtout permis d’assurer la pertinence de l’outil par rapport aux cas d’usage réels.
Entre immersion dans une newsroom virtuelle pour l’AFP et installation au cœur des salles de rédaction pour Newsbridge, une troisième voie est possible pour co-créer des outils avec les rédactions. C’est celle choisie par Neil Maiden, directeur du projet INJECT, un outil qui aide les journalistes à trouver de nouveaux angles pour traiter leurs sujets. Ici, la co-création a pris la forme d’une série d’entretiens avec des journalistes, des plus novices aux plus expérimentés, pour comprendre au mieux leurs attentes et leurs contraintes. Une démarche collaborative qui a permis d’orienter l’outil dans la bonne direction dès le début, explique Neil Maiden : « Les journalistes interrogés ont tout de suite expliqué qu’ils n’avaient pas besoin d’un énième outil, mais d’une fonctionnalité intégrée dans les solutions qu’ils utilisent déjà, notamment WordPress et Google Docs. » D’où l’idée de concevoir une sidebar totalement intégrée dans ces plateformes, qui épargne aux utilisateurs le maniement d’un nouveau logiciel pour leur permettre de simplement faire entrer une nouvelle fonctionnalité dans leur workflow habituel, sans friction.
Une collaboration parfois complexe
Malheureusement, la collaboration avec les journalistes n’est pas toujours aisée. Le processus itératif demande du temps, une ressource dont les journalistes manquent souvent cruellement, et il se révèle généralement difficile de les faire sortir de l’effervescence permanente des salles de rédaction pour les impliquer dans des projets aussi éloignés de leurs missions quotidiennes.
Pour le projet INJECT, Neil Maiden regrette notamment que seule une vingtaine de journalistes aient pu prendre le temps de participer à la co-création de l’outil. Il aurait souhaité que des étudiants en journalisme collaborent au projet, mais déplore « un problème de culture » dans le monde des médias, qui ne pousserait pas les jeunes aspirants journalistes à innover et à repenser les méthodes de travail de leur futur métier. Résultat : lorsque le projet INJECT a reçu des fonds pour permettre à des étudiants en journalisme de tester l’outil et de soumettre leurs feedbacks, seuls 4 sur 400 ont répondu. A noter toutefois que si le processus a pris du temps, il s’est avéré extrêmement utile pour améliorer l’outil – d’ailleurs, une expérimentation menée pendant plusieurs mois auprès de trois médias d’information norvégiens a montré des résultats très convaincants, les journalistes estimant qu’INJECT leur a permis de renouveler leur approche des sujets et de proposer des angles inédits.
Un bilan encourageant qui prouve l’intérêt de cette démarche participative, malgré d’autres obstacles comme le manque d’enthousiasme, voire la réticence que certains opposent aux projets d’innovation dans les rédactions : dans le cas d’outils boostés à l’intelligence artificielle par exemple, un long travail de pédagogie est parfois nécessaire pour démystifier l’IA. Pour INJECT, dont la technologie repose justement sur des algorithmes d’IA, Neil Maiden explique qu’au-delà de démystifier la technologie, il a surtout fallu expliquer aux rédactions quel intérêt elle pouvait avoir dans leur travail : « Les journalistes ne savaient pas ce qu’il était possible de faire avec l’intelligence artificielle, donc quand on leur a demandé quels étaient leurs besoins, ils n’étaient pas capables de nous répondre. Nous avons donc dû leur montrer ce que l’on pouvait faire avec des algorithmes, et générer l’innovation avant-même de les impliquer, pour les convaincre. »
Et le travail ne s’arrête pas là : une fois l’outil conçu, il faut faire en sorte que les rédactions l’adoptent. Et pour cela, encore faut-il prendre le temps de les former et les aider à prendre en main ce nouvel outil pour l’intégrer à leurs process quotidiens. Un travail chronophage, mais payant, comme en témoignent les frères Petitpont : « Il y avait beaucoup de bienveillance et de curiosité, et un réel plaisir à partager les métiers de chacun. » Le bilan de leurs quatre mois d’accélération de Newsbridge est d’ailleurs très positif, avec 90% de taux de satisfaction de l’outil (sur des critères d’analyse des images, de gain de temps, etc.), et 92% des béta-testeurs jugeant l’outil pertinent par rapport à leur activité.
Des outils créés pour les journalistes, avec les journalistes, une démarche user-centric, un processus itératif qui se nourrit des retours des utilisateurs pour s’adapter au mieux à leurs besoins : voici la recette pour éviter une innovation hors-sol, garantir la pertinence des outils, et surtout remettre l’humain au centre de la tech. Pour que la technologie soit vraiment mise au service des rédactions, et pas l’inverse.
L’homme, mesure de toute chose, et même de l’IA
Par Clara Schmelck, journaliste et philosophe. Billet invité
« L’homme est la mesure de toute chose ». Son corps-étalon lui donne une position d’observateur centrée dans l’univers, mais lui apporte en retour des représentations qui consistent à relativiser sa place par rapport à l’intelligence artificielle : les robots dépasseront bientôt le cerveau. Et si l’équation était mal posée ?
De la Healthtech au transhumanisme
Le corps humain est mesuré, régulé, surveillé quantitativement en permanence via des applis de santé, de sport et de bien-être. Outre le cardiogramme intelligent ou le calculateur de calories ingurgitées, des hyper-applis synthétisent différentes données relatives à la santé : parmi les derniers nés, Icare Moniteur Santé, qui promet un check-up global en mesurant la fréquence cardiaque, l’audition et la vue sans dispositif extérieur. L’appli peut également collecter les données d’un bracelet connecté, d’une balance ou d’un électrocardiogramme pour évaluer les risques chez un sujet et lui proposer des conseils personnalisés (alimentation, activité sportive…). En 2018, des chercheurs de l’école d’ingénieurs de l’université de Tokyo, au Japon, ont réalisé une peau électronique flexible, qui affiche en direct des informations sur la santé de ceux qui la portent.
Paradoxalement, plus l’homme multiplie les outils de mesure quantitative de son corps, plus il parait tenté par le transhumanisme, de peur d’être dépassé par l’intelligence artificielle (IA). Il se cherche un point de comparaison non plus avec le divin mais avec un analogon de lui-même, si bien que désormais, la mesure du corps ne s’envisage plus qu’au sein de la dialectique humain/intelligence artificielle.
Concurrence homme/machine
Il suffirait d’augmenter les capacités d’un ordinateur pour qu’il reproduise et concurrence l’esprit humain. Le documentaire d’Elon Musk, « Do You Trust This Computer ? » (« Faites-vous confiance à cet ordinateur ? »), d’avril 2018, expose avec emphase les risques de l’IA. Il conjecture un moment de l’histoire où l’IA évoluait pour devenir plus intelligente :
« Nous avons cinq ans, je pense que la super-intelligence numérique se produira encore au cours de ma vie, j’en suis certain à 100%. »
Cette peur pousse Elon Musk — n’oublions pas qu’il est le fondateur de la société Neuralink — à envisager les solutions technologiques pour lutter contre la concurrence du cerveau humain par l’IA. Musk entend, dans une perspective évangélique, offrir à des enfants dont le « QI » (Quotient intellectuel) ne serait pas assez élevé des implants, ce qui permettrait d’établir une société où tous les citoyens seraient également performants à la naissance.
Mais la façon dont nous pensons le lien entre l’ordinateur et l’humain est surprenante : nous nous demandons lequel des deux est le plus intelligent. Or, cette façon de comparer un humain et une machine est dénuée de fondement scientifique. Elle relève d’un préjugé couramment admis selon laquelle le numérique rend compte de la réalité du monde en sa totalité.

L’herbe verte et la phrase qui cogne à la vitre
Certes, le goût et l’odorat sont des sensations que des dispositifs commencent à être capables de numériser. La salle de cinéma 4DX du cinéma Pathé à la Villette propose un « odorama » stimulant l’olfaction et présent dans les sièges. Il intègre dix arômes différents, dont la rose, l’herbe verte, la poudre à canon, la viande de bœuf.
Les images que donne la poésie, registre d’écriture non performatif, ne pourront pourtant jamais être numérisées. Quand bien même un dispositif de réalité virtuelle serait capable de nous transmettre la sensation de croquer dans une savoureuse fraise d’été, il ne saurait jamais transmettre à nos sensa data « la fleur de chair que la vague parfume » ou « la phrase qui cogne à la vitre » d’André Breton dans son Manifeste du surréalisme. Le plus humain est le moins codable en binaire.
En effet, le numérique ne sait pas exprimer toutes les sensations qui parviennent à notre conscience.
Ce dont nous prive précisément le numérique, c’est du rapport imaginaire au monde. L’action imaginante va au-delà de la capacité à associer selon un algorithmique idées/ formes/couleurs/odeurs, ce dont sont capables les robots les plus perfectionnés, puisqu’elle exerce un jugement sur cette sensation. Cette faculté permet à l’action imaginante, qui est le propre de l’homme, de former mais aussi de changer les images, de créer alors des associations incongrues. L’imagination nous libère des images premières reçues par la perception, à savoir celles que l’IA est capable de transmettre à l’œil, au nez, à la peau.
Vivre sa vie
L’humain reste le seul organisme capable de concilier l’imagination avec le sens commun (la raison), autrement dit, de penser, condition sine qua non de son autonomie. « L’homme est la mesure de toute chose… », dit le sophiste Protagoras à Platon dans le dialogue éponyme. Mais, on oublie souvent la suite de la citation : « … de celles qui existent et de leur nature ; de celles qui ne sont pas et de l’explication de leur non-existence ».
A vouloir « downloader » un « soi » en extension au moyen de l’installation de programmes qui décuplent nos performances intellectuelles et physiques, on s’assure une vie plus facile mais on renonce à une vie pleinement humaine.
Le siècle de l’IA pose chaque conscience devant ce dilemme : préférer s’autoprogrammer ou choisir de disposer de soi.
Crédit image : Geralt via Pixabay
BBC News Labs : une cellule dédiée à l’innovation média et au développement produit
Cet article est tiré d’un billet originellement publié sur media-innovation.news. Il est présenté dans le cadre d’un partenariat éditorial entre WAN-IFRA et Méta-Media. © [2018] Tous droits réservés.
Cellule d’innovation de l’audiovisuel public britannique, le BBC News Labs cherche à explorer des solutions innovantes pour améliorer le quotidien des journalistes dans les salles de rédaction, et travaille plus largement sur différentes thématiques liées à l’innovation média.
Le BBC News Labs a été créé en 2012 comme extension du Connected Studio : le programme d’innovation transverse de la BBC. Il fait partie de la plus grande entreprise média au monde et dispose d’une équipe pluridisciplinaire dédiée à la création et au développement de projets mêlant journalisme, technologie et data.
Son objectif est d’évaluer les usages potentiels que la BBC et les médias en général pourraient faire des nouvelles technologies. Le Lab s’intéresse à la fois aux technologies déployées en interne au sein de la BBC et à l’extérieur de l’entreprise, tout en travaillant au plus près des différentes directions du groupe, notamment BBC Engineering et BBC Research and Development.
Une logique de partenariat
Le Lab a noué des relations fortes avec des organisations externes, des établissements universitaires, et d’autres MediaLabs :
« Le News Labs repose sur une logique de partenariat : nous sommes une organisation transverse de la BBC car nous sommes co-financés et issus d’une véritable collaboration entre différents départements du groupe. »
Main dans la main avec les départements BBC R&D, BBC Engineering ou encore BBC Connective Studio, le Lab analyse les projets de logiciels et autres prototypes pour s’assurer qu’ils répondent aux besoins concrets des journalistes et permettent d’améliorer la qualité des contenus que la BBC propose.
« L’avantage, c’est que nous faisons office de pont et que nous sommes vecteurs d’échange entre ces trois parties de la BBC qui d’ordinaire ne se parlent pas beaucoup – alors que de mon point de vue, c’est une nécessité », explique Robert McKenzie, membre du News Labs. « Il s’agit de tisser des liens avec le monde universitaire et d’autres acteurs de l’industrie pour s’assurer, qu’en ces temps de grands changements, la BBC s’inscrive dans une réflexion plus large sur l’information. »
Et pour maintenir le contact avec des partenaires externes et ainsi favoriser la collaboration, le Lab a mis en place #newsHACK, un événement de deux jours qui réunit les équipes des différents partenaires, y compris des universitaires et des étudiants, pour discuter des différentes problématiques auxquelles les médias sont aujourd’hui confrontés et explorer des pistes de solutions.
Pour se rapprocher des universités et des étudiants, le BBC News Labs organise aussi le University Challenge, au cours duquel des étudiants en journalisme et en informatique travaillent en binôme pour résoudre des problèmes spécifiques à la croisée des deux domaines.
De nombreux projets
Parmi les outils que le University Challenge a permis de lancer, on trouve notamment INJECT, un projet initié en 2017 par des professeurs de différents départements de la City University de Londres qui vise à développer des outils d’aide à la créativité numérique pour améliorer la qualité du journalisme d’information.
Rassemblant quatorze partenaires en Norvège, en Grèce, aux Pays-Bas, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, INJECT cherche à exploiter pleinement les possibilités offertes par les nouvelles technologies numériques dans les entreprises médiatiques afin d’améliorer la créativité et la productivité des journalistes, et d’accroître à terme la compétitivité des entreprises médiatiques européennes. Ce projet à 1 million d’euros a reçu une subvention de la Commission européenne grâce au programme Horizon 2020.
Autre succès, le projet interne du News Labs, News Switcher, un logiciel qui fait désormais partie du système de production des contenus de la BBC. Accessible en ligne, il permet aux journalistes d’afficher la version du site de la BBC telle qu’elle s’affiche sur n’importe quel appareil (smartphone, tablette, desktop), dans n’importe quel pays ou aire géographique et permet ainsi d’optimiser les contenus publiés sur ces différentes versions.
D’autres projets sont actuellement développés par les quinze membres du Lab, parmi lesquels un logiciel de speech-to-text, des outils pour analyser les contenus avec un moteur de recherche, de la reconnaissance faciale et vocale, de l’analyse sémantique et un projet qui vise à réaliser des contenus orientés objet, c’est-à-dire la transformation des contenus audio et vidéo en « objets ». Il s’agit d’adapter les spécificités des contenus en fonction des capacités techniques et des qualités du terminal sur lequel ils sont consommés. Robert McKenzie donne plus de détails à propos de ce projet :
« Pour l’instant, lorsque vous préparez un contenu radio ou TV, vous assemblez tous les éléments en studio ou sur votre ordinateur : la vidéo, les graphiques, l’audio, les effets sonores, l’étalonnement, les sous-titres, etc. Vous réunissez tout ça et vous l’aplatissez dans un simple fichier. L’approche par « objets », c’est exactement l’inverse. »
Il précise que les rédacteurs « continueront d’assembler tous les éléments en studio ou sur leur ordinateur, mais que chaque élément sera un ‘objet’ à part entière ». Cela signifie que les effets sonores déployés, la qualité des images, etc. dépendront de l’appareil sur lequel le contenu est consommé.
Pour Robert McKenzie, « c’est comme si votre appareil disait ‘Je suis un grand téléviseur ultra-haute définition large de 55 pouces avec un excellent système son disposé dans un salon, alors je vais prendre la version haute définition avec les incroyables graphiques, les effets sonores à couper le souffle ainsi que toutes les couleurs et textures que la BBC produit.’ Mais si vous envoyez ce même programme à quelqu’un qui se trouve à l’extérieur avec son téléphone, celui-ci dira ‘Oh, je suis un mobile avec une connexion 3G, je ne peux pas voir la moitié de ces couleurs, je ne peux entendre aucun de ces effets sonores, je n’ai pas besoin de l’étalonnage, mais j’ai besoin des sous-titres’. Tout ceci s’assemblera alors de façon à correspondre au mieux à ce que l’appareil est en mesure de traiter. »
Regard sur l’avenir
Robert McKenzie n’a pas de contrainte sur les livrables à produire et le Lab dispose d’une vraie liberté pour explorer une multitude de projets. Néanmoins, il prévoit que le BBC News Labs continuera à travailler sur les projets en cours et se concentrera tout particulièrement sur le développement des contenus orientés objets.
SERIE MEDIA LABS
- Episode 8 APA-MediaLab : le Lab doit être tourné vers l’avenir
- Episode 7 L’innovation à l’Associated Press : partager une culture plutôt qu’un Lab
- Episode 6 Next Media Accelerator : comment l’Agence de Presse allemande accélère des start-ups médias et marketing
- Episode 5 Ouest Médialab, un cluster et laboratoire des médias qui accompagne les acteurs régionaux dans leur transition numérique
- Episode 3 « Media and Democracy » : un lab de recherche et d’innovation au service du journalisme et du débat public
- Episode 2 Le MediaLab « Théophraste » de Sud Ouest : créer des relations avec l’écosystème régional de startups
- Episode 1 Le Medialab de l’AFP : la vérification de l’info et l’UX au cœur de l’innovation journalistique
Les affects dans les machines : quels impacts sur l’homme ?
Par Laurence Devillers, professeur en intelligence artificielle à Sorbonne Université, chercheur au LIMSI-CNRS, membre de la CERNA-Allistène, auteur de Des robots et des hommes : mythes, fantasmes et réalité, Plon, 2017.
À la fin du XXe siècle, au sein des sciences cognitives, émerge un nouveau champ scientifique baptisé sciences affectives, dont l’objectif est de comprendre à la fois les mécanismes sous-jacents à l’affect – comment l’affect contribue au comportement et à la pensée –, mais aussi comment modéliser les affects sur machine.
Aujourd’hui, il est urgent d’étudier les effets de notre cohabitation avec des machines qui sont de plus en plus émotionnelles et de se poser les questions éthiques, juridiques et sociales qui s’imposent à cette nouvelle ère.
L’émotion, facteur explicatif déterminant du comportement humain
À la suite de l’explosion des travaux scientifiques sur les affects [1] dans les années 1990, l’émotion est maintenant considérée comme un facteur explicatif déterminant du comportement humain.
Antonio Damasio dans L’Erreur de Descartes (Odile Jacob, 1994) suggère qu’en l’absence d’émotions, l’humain ne peut être vraiment rationnel. Il démontre, dans son livre Spinoza avait raison (Odile Jacob, 2003), que Spinoza préfigure le mieux la neurobiologie moderne de l’émotion et du sentiment. Le rôle central de l’émotion au sein du système cognitif s’illustre par le fait que l’émotion occupe un « statut privilégié » dans le cerveau humain ; en effet, la plupart des mécanismes psychologiques sont soit nécessaires à l’émotion en tant que telle, soit influencés par l’émotion, soit impliqués dans la modulation de l’émotion. Plus récemment, Antonio Damasio, dans son dernier ouvrage L’Ordre étrange des choses (Odile Jacob, 2017), montre que le vivant porte en lui une force irrépressible, ce que Spinoza appelle le « conatus » [2], l’appétit de vie, et que Damasio nomme l’homéostasie, qui est le moteur de la continuation de la vie et en régule toutes les manifestations biologiques, psychologiques et sociales.
Des machines capables de détecter et simuler des affects
Un robot est une machine qui, grâce à des programmes informatiques, est capable de perception, de raisonnement et de génération d’action. Cette machine peut être également dotée de la capacité d’interagir verbalement avec les personnes et de simuler des affects. Le domaine de l’affective computing (ou programmation émotionnelle) par les machines prend ses sources dans les travaux de Rosalind Picard au laboratoire du Massachusetts Institute of Technology (Picard, 1997) et regroupe trois technologies :
– la reconnaissance des affects des humains,
– le raisonnement et la prise de décision en utilisant ces informations,
– la génération d’expressions affectives par les machines.
Un robot affectif peut détecter des indices émotionnels dans la voix, le visage et dans les mots reconnus à partir d’approches de reconnaissance de la parole et peut enchaîner des répliques de façon à simuler une conversation en générant également des comportements affectifs comme l’empathie, et vous dire « Je suis triste pour toi ».
Les robots affectifs vont partager notre espace, habiter nos maisons, nous aider dans notre travail et notre vie quotidienne et, également, partager avec nous une certaine histoire. Les robots sont, pour l’instant, créés pour des tâches spécifiques avec des fonctions bien particulières ; ils auront certaines capacités et pourront être doués d’adaptation à l’humain, mais ils ne seront en aucun cas des robots multifonctions doués d’une intelligence générale comme dans des films tels que Ex_Machina (2015) ou Her (2014). Pour l’instant ces systèmes sont émergents et peu robustes, il est possible de se rendre compte des limites des machines. « Sophia », robot d’Hanson Robotics, qui est citoyenne d’Arabie Saoudite et s’est exprimée à l’ONU, est un programme pré-scripté, une sorte de marionnette. La modélisation des affects sur machine ne touche que la composante expressive : il n’y a ni sentiment, ni désir, ni plaisir dans une machine. Malgré cela, des travaux montrent l’impact important de ces machines émotionnelles sur les humains.
Robot Sophia, qui s’est exprimé à l’ONU – Crédit : The Guardian
Evaluer les impacts des machines émotionnelles sur les humains
L’intelligence des robots n’a rien à voir avec celle des humains, il faut démystifier leurs capacités car l’homme a naturellement tendance à anthropomorphiser [3] la machine et à lui donner des capacités qu’elle n’a pas. Le concept d’intelligence artificielle « forte » fait référence à une machine capable de produire un comportement intelligent, et d’éprouver une conscience de soi, de « vrais sentiments », et « une compréhension de ses propres raisonnements ». L’intégration d’une conscience réflexive et une sensibilité de type humain semble très peu probable pour la machine. Malgré cela, tous ces outils dits d’intelligence artificielle « faible » deviennent de formidables alliés dans une interaction complémentaire avec les humains. La robotique affective veut créer des robots compagnons, censés nous apporter une assistance ou encore nous surveiller.
Développer une discipline de recherche interdisciplinaire avec des informaticiens, des médecins, des psychologues cogniticiens, pour étudier les effets de la coévolution avec ces machines de façon longitudinale est urgent. La machine va apprendre à s’adapter à nous, comment allons-nous nous adapter à elle ? Peut-on avoir une interaction humaine, teintée d’émotions et de sentiments éthiques, avec une machine qui simule parfaitement le comportement humain, mais qui ne l’éprouve pas ou ne le vit pas ?
Il faut éviter un déficit de confiance mais également une confiance trop aveugle dans les programmes d’intelligence artificielle. Un certain nombre de valeurs éthiques sont importantes : la déontologie et la responsabilité des concepteurs, l’émancipation des utilisateurs, l’évaluation, la transparence, l’intelligibilité, la loyauté, et l’équité des systèmes, enfin l’étude de la co-évolution humain-machine.
Les robots sociaux et affectifs soulèvent de nombreuses questions éthiques, juridiques et sociales. Qui est responsable en cas d’accident : le fabricant, l’acheteur, le thérapeute, l’utilisateur ? Comment réguler leur fonctionnement ? Faut-il intégrer des règles morales dans leur programmation ? Contrôler leur utilisation par des permis ? Pour quelles tâches souhaitons-nous créer ces entités artificielles ? Comment préserver notre intimité, nos données personnelles? Tout système doit être évalué avant d’être mis dans les mains de son utilisateur [4]. Comment évaluer une intelligence artificielle qui apprend des humains et s’adapte à eux, ou qui apprend seule ? Peut-on prouver qu’elle se cantonnera aux fonctions pour lesquelles elle a été conçue, qu’elle ne dépassera pas les limites fixées ? Les données que la machine exploite pour son apprentissage la dirigent vers certaines actions. Qui supervisera la sélection de ces données ?
Ces questions prégnantes ne sont évoquées que depuis peu. Les progrès spectaculaires du numérique permettront un jour d’améliorer le bien-être des personnes, à condition de réfléchir non pas à ce que nous pouvons en faire, mais à ce que nous voulons en faire. Dans mon ouvrage Des robots et des hommes : mythes, fantasmes et réalité [5], je propose d’enrichir les lois d’Asimov avec des règles éthiques. Nous avons besoin de démystifier, de former et de remettre au centre de la conception de ces systèmes robotiques affectifs, les valeurs de l’humain.
[1] Les états affectifs ou affects regroupent en autres les émotions, les sensations, les humeurs, les sentiments. Le concept d’émotion est souvent confondu avec celui d’affect dans le domaine de l’ « affective computing ».
[2] Éthique III, prop. 9, scolie.
[3] Anthropomorphiser : Prêter des traits humains et des intentions humaines à la machine
[4] G. Dubuisson Duplessis et L. Devillers, « Towards the consideration of dialogue activities in engagement measures for human-robot social interaction », International Conference on Intelligent Robots and Systems, Designing and Evaluating Social Robots for Public Settings Workshop, 2015, pp. 19-24.
[5] L. Devillers, « Des robots et des hommes : mythes, fantasmes et réalité », Plon, 2017.
Photo de une d’Alex Knight via Unsplash
La technologie nous rend-t-elle plus créatifs ?
Par Marc Herpoux, scénariste. Billet invité
Un créatif se doit d’interroger les techniques qu’il utilise parce qu’elles influencent sa création. A l’heure où nous parlons d’intelligence artificielle, on peut s’interroger sur leur pertinence. Des logiciels d’écriture pourraient-ils créer à notre place ? Jusqu’où peut aller cette « hybridation » entre l’homme et la machine ?
D’autant qu’elle ne date pas d’hier ; cette « hybridation » entre humains et objets a pris bien des formes : l’artisan et son outil, le musicien et son instrument…
Dans un film comme Le Pont de la rivière Kwaï, on nous présentait déjà des prisonniers américains refusant de faire sauter le pont de l’ennemi… parce qu’ils l’avaient eux-mêmes construit ; le personnage de Tom Hanks dans Seul au monde, prêt à risquer sa vie pour sauver son ami Wilson… un ballon de volley ; ou encore Her, où le protagoniste tombe amoureux… d’une machine !
Si le postulat de ces films semble absurde, ces œuvres « sonnent » pourtant juste. Elles révèlent quelque chose de notre humanité. Nous avons toujours cherché à « donner vie » aux objets. Il en va de même avec la technologie actuelle. Nous cherchons à « donner vie » à la machine. Mais ce faisant, reste-t-elle encore à notre service, ou est-ce l’Homme qui se plie désormais à ses propres algorithmes ?
Technique et créativité
Tout scénariste a ses habitudes et ses techniques, et ce n’est pas un hasard si les développeurs de logiciels – comme Final Draft, Scrivener, et bien d’autres – essaient de les reproduire toutes le plus fidèlement possible. La créativité est indissociable de la méthodologie qui la permet.
Pour cette même raison, des auteurs comme Vince Gilligan (Breaking Bad, Better Call Saul), ou Dustin Lance Black (Harvey Milk, J. Edgar) n’utilisent pas de logiciel pour le développement de leurs histoires, mais restent sur des « fiches » papier (Index Cards). Pourquoi ? L’utilisation des Index Cards papier et l’utilisation des Index Cards virtuelles ne stimule pas leur créativité de la même façon. A quoi bon profiter des avantages du virtuel, si cette même créativité n’est plus au rendez-vous ?
Dustin Lance Black en plein brainstorming sur ses Index Cards papier
Précisons que ces Index Cards virtuelles relèvent de ce que les chercheurs appellent une « prothèse technologique », parce qu’elle remplace un élément naturel ou une technique plus ancienne. Mais la technologie va aujourd’hui plus loin, et ne se réduit plus à de simples prothèses. Certains affirment même que les machines finiront par écrire des histoires à notre place.
Créativité et rationalisme
La construction d’une histoire, comme tout processus créatif, passe par l’imaginaire et la raison. Dans l’écriture d’une histoire, on doit tout autant produire de l’imaginaire – l’originalité de l’œuvre – que déduire ce qui manque à la cohérence du récit – sa crédibilité. Pour filer la métaphore, l’imaginaire passe par un calcul du type 1+1=3, alors que la raison passe par un calcul du type 3=1+?. La technologie n’a aucun mal à nous faire savoir que dans 3=1+?, il faut remplacer l’inconnue par 2. Concernant l’imaginaire, c’est autre chose… L’équation 1+1=3 est irrationnelle pour la machine. Il y a une valeur ajoutée que la technologie est incapable d’évaluer. Cette « valeur » représente des millénaires de philosophie, de poésie, d’art…
C’est ce qui compose la « complexité du vivant ». Le jeu, le rêve, la créativité sont des particularités du vivant. Tout être vivant est un organisme singulier, là où la machine n’est qu’un agrégat déclinable. Si nous disons : « J’ai joué aux échecs avec la machine ! », avons-nous bien conscience que la machine n’a pas « joué » avec nous, qu’elle ne s’est contentée que de calculer des coups ? Car si nous avons « perdu », la machine n’a pas « gagné » pour autant. Nous projetons quelque chose sur elle.
Après avoir reconnu une intelligence à l’animal, aux insectes, nous commençons à en reconnaître une… aux arbres ! Réduire l’intelligence au QI est une erreur fondamentale ! Spinoza refusait de faire de l’Homme, « un Empire dans un Empire ». « L’Homme n’est qu’un ‘mode’ de la nature », disait-il, tout organisme cherche « à persévérer dans son être ». La pensée n’est rien d’autre. Nietzsche préfère le terme « Volonté de Puissance », mais l’idée est la même. « C’est le corps qui pense », dit-il. C’est bien ce qui nous sépare de la machine. Une machine ne peut être un « mode » de la nature ! Elle n’est pas un organisme autonome. La machine n’est pas « un corps qui pense ». Elle ne possède aucune « Volonté de Puissance ». La plus complexe soit-elle, une machine reste une construction humaine ; elle n’est pas née de la nature.
Homo Sapiens a ensuite une autre particularité : la quête de sens !
Homo Sapiens a besoin d’exister dans le regard de ses frères.
Créativité et sens dialoguent de concert depuis les grottes de Lascaux. La créativité sert à donner du sens à notre existence (création artistique, scientifique, philosophique, artisanale, entrepreneurial… technologique). Ce qui fait culture, n’est rien d’autre que l’intersubjectivité de notre espèce. Il n’y a pas quelque part un sens en soi à décrypter au travers de je ne sais quels algorithmes. Le sens est toujours un pour soi, situé dans une époque et une culture donnée.
Pourra-t-on modéliser toutes ces données un jour ? Permettez-moi d’en douter !
C’est l’Homme qui donne de la valeur aux choses. Vince Gilligan ou Dustin Lance Black donnent de la valeur à leurs Index Cards papier parce qu’elles les aident à créer. C’est l’Homme qui valide ou invalide ce que la machine propose.
Crédit : Ian Schneider
Rationalisme et marché
La technologie a pour particularité – depuis le XIXe siècle – de tout passer au crible de « l’évaluation ». L’essor du productivisme (évaluation quantitative) et du contrôle (évaluation qualitative) en sont les principaux marqueurs historiques (pas étonnant que le QI naisse à cette période !).
Dans le domaine de l’écriture, de nouveaux logiciels s’installent sur le marché, à l’instar de startups comme Scriptbook, qui proposent de nous aider à écrire un script plus commercial en calculant au travers d’algorithmes les équivalents sur le marché afin d’en reproduire le succès. Le travail de l’auteur ne sert alors plus qu’à répondre à la demande.
Avec la prothèse technologique, la machine restait au service de l’humain. Avec le « rationalisme technocratique », la situation s’inverse ; elle fait naître un nouvel animisme !
Quand une chaîne de télévision ou une plateforme Internet calcule le développement de ses fictions via des algorithmes, c’est la chaîne ou la plateforme qui « donne vie » à ces outils technocratiques. C’est elle qui donne à ces « évaluations » le crédit et la valeur qu’elle veut bien lui donner.
A l’heure où la rationalisation du travail touche à peu près tous les secteurs d’activités, il n’y a pas à s’étonner qu’elle s’immisce aussi dans la créativité. Elle la vide d’abord de son sens (le propre de l’art) pour la réduire à un objet de consommation (le divertissement). Ainsi, à la question : « Pourquoi créons-nous ? » (portée existentielle et angoissante de l’art), nous pouvons répondre: « Pour nous ‘divertir’ » ! (réponse rationnelle et rassurante du marché).
Méfions-nous donc du nihilisme ambiant, de ce « tout divertissement », et surveillons de très, très près ces outils technocratiques, au risque de voir – bien qu’au sommet de l’intelligence artificielle – la bêtise humaine déclarer la mort de l’Art.
Photo de Une de Aaron Burden