Ouest Médialab, un cluster et laboratoire des médias qui accompagne les acteurs régionaux dans leur transition numérique

Cet article est présenté dans le cadre d’un partenariat éditorial entre Méta-Media et WAN-IFRA. © [2018] Tous droits réservés.

Propos recueillis par François Fluhr, France Télévisions, Prospective et MediaLab

Ouest Médialab est à la fois un cluster et un laboratoire d’expérimentation des médias qui réunit une grande variété d’acteurs autour de projets d’innovation numérique en régions Pays de la Loire et Bretagne.

Nous avons eu l’occasion d’échanger avec son directeur, Julien Kostrèche, qui nous a expliqué sa stratégie pour construire une communauté de confiance capable de dépasser méthodiquement les contraintes du secteur et de faire bouger les lignes du numérique dans les médias.

4 axes stratégiques

Après son lancement en 2012, il a fallu un certain temps de maturation pour que le projet fédère un nombre suffisant de personnes et qu’une feuille de route soit mise en place. Les premières actions du médialab ont ainsi été initiées en 2013 autour de quatre axes stratégiques qui sont restés les piliers du projet jusqu’à aujourd’hui.

  • Le premier axe est une ambition, celle de faire monter en compétences les équipes et de créer des synergies entre les métiers, un enjeu particulièrement central dans l’industrie des médias où il devient essentiel d’expérimenter au contact de développeurs ou de designers par exemple.
  • Le deuxième axe concerne la recherche et l’étude des nouveaux modèles économiques ainsi que le partage de bonnes pratiques. Le but étant d’accompagner les entreprises dans leur développement ou leur émergence, ce qui a conduit le médialab à ouvrir cette année un incubateur de médias (NMcube).
  • Le troisième axe est une mission de communication. Il s’agit de mettre en valeur ce qui se fait d’intéressant et d'innovant, notamment à l’échelle locale, que ça soit du côté des médias, des écoles, des start-ups, ou même des collectivité
  • Enfin, quatrième axe : l’innovation ouverte qui consiste à monter des projets à court ou moyen terme, afin de rapprocher les acteurs et de créer des synergies de travail sur des sujets liés au numérique. Cet axe permet au médialab d’affirmer sa spécificité de labo ouvert qui n’est pas le satellite d’un seul groupe de média ou de presse.

Crédit : Ronan Lanon

Construire une communauté

Si Ouest Médialab dispose d’une équipe réduite de quatre permanents, il bénéficie d’un apport bénévole important de la part de ses 130 adhérents, comme le souligne Julien Kostrèche : « Cela représente au moins deux équivalents temps-plein si on compte le temps que peuvent consacrer les adhérents aux actions que nous organisons. » Le cluster réunit la plupart des médias locaux de la région (Ouest-France, Le Télégramme, France 3, France Bleu, les télévisions locales, les radios associatives…) mais également des collectivités, les agences qui produisent des contenus, des start-ups, des écoles de journalisme, de communication, de design, et d'informatique. »

Pour en arriver là, il a fallu trouver un socle commun : le numérique. Évidemment, tout le monde ne part pas du même niveau : « Si certains se lancent par exemple dans la vidéo, d’autres évoluent dans des entreprises dont c'est le métier depuis longtemps. »

Un constat qui a inspiré la création du dialab Speed Training, événement au cours duquel les professionnels qui maîtrisent des outils numériques partagent leur savoir-faire et leurs bonnes pratiques avec leurs pairs. La force d’une telle communauté, c’est aussi de disposer de retours de la part des adhérents qui font remonter leurs besoins au fil des expérimentations et permettent ainsi d’orienter la stratégie du médialab.

Gagner la confiance

Ce partage est cependant loin d’aller de soi entre des acteurs qui sont parfois concurrents.

« Quand on monte un labo comme ça, il faut du temps pour que les gens apprennent à se connaître et à se faire confiance en acceptant de partager leurs problématiques. Il faut parfois accepter de se mettre un peu à nu sur certaines questions. »

Pour répondre à cet enjeu, de nombreux ateliers d’échanges ont été mis en place par le médialab pour que chacun puisse proposer des projets, faire part de ses envies, mais aussi se livrer à des retours d’expérience. Une excellente façon de faire prendre conscience à chacun de l’intérêt que représente cette démarche collective :

"Aujourd’hui les gens nous parlent plus facilement, ils nous livrent leurs problématiques, nous confient ce qu'ils veulent faire. A nous de mettre les bonnes personnes autour de la table pour qu'elles aient envie de travailler ensemble. »

Élaborer une méthode

Tout commence par une phase d'idéation au cours de laquelle le lab utilise des méthodes de design thinking, avec des réflexions centrées sur l’utilisateur. Une étape durant laquelle tous les métiers sont mis au même niveau.

« On ne rentre pas tout de suite dans une chaîne de fabrication segmentée. On met d'emblée tout le monde en réflexion autour du projet. On autorise chacun à sortir de son terrain habituel, un informaticien peut se prononcer sur une dimension éditoriale comme un journaliste peut se prononcer sur l’interface. Cela crée des échanges inédits et sort les équipes de leur zone de confort. »

Les équipes réalisent ensuite une maquette et un prototype qu’elles testent pour se confronter à l'utilisateur. Puis chacun retrouve sa spécialité. Cette première phase est une phase difficile, car tout le monde ne parle pas le même langage : « Il faut s'adapter aux thèmes sur lesquels on va. Entre la pratique du data-journalisme et la création d'une application pour valoriser les archives, on n’a pas forcément en face les mêmes compétences. »

Une méthode qui prend du temps, mais qui s’avère indispensable. Brûler ces étapes équivaudrait à reproduire les anciens travers de la production de contenus, avec un silotage qui grippe la transmission de l'information et aboutit à des projets qui ne sortent pas des sentiers battus.

Assimiler les contraintes

Pour travailler avec des médias, il faut être capable d’identifier et de traiter les éléments susceptibles de freiner leurs ambitions en matière d’innovation.

« Au tout début, on est parti avec les labos de recherche, mais c'est dur d'embarquer les médias qui n'ont pas toujours le temps, les moyens, ou cette culture de la R&D  et qui veulent des résultats à plus court terme. »

Suite à ce constat, l’équipe du Médialab s’est inspiré des hackathons pour mettre en place les Hyblabs, réunissant une centaine d’étudiants issus de plusieurs disciplines (informatique, design, média) pour constituer des équipes de travail sur des projets apportés par des médias privés, des médias de collectivité ou des professionnels de la communication. Jusqu’ici, 16 Hyblabs ont eu lieu à raison de trois à quatre par an, sur le datajournalisme, la valorisation des archives, les récits interactifs, la couverture d’événements en live…

 « Il faut détecter les gens qui ont des envies, mais aussi susciter des envies en interne. Au départ, les gens posaient des RTT ou venaient pendant leurs jours de congé. On s'est dit qu’il y avait un problème. Donc on est remonté d'un cran ou deux pour aller convaincre les étages du dessus de libérer leurs équipes. »

 Malheureusement, l'économie des médias ne le permet pas toujours et il reste difficile de faire accepter la dimension expérimentale du projet dans un contexte économique tendu où tout investissement appelle un résultat rapide et concret :

« Il arrivait que des médias nous disent ‘On a un journaliste qui vient 3 jours, par contre on veut un résultat garanti !’ Mais quand on expérimente, on ne peut pas mettre cette pression, ni sur les équipes, ni sur les étudiants qui travaillent ensemble. Il faut faire un effort de lâcher-prise et accepter la possibilité de l’échec. »

Un bon projet, c’est un bon timing

Les ateliers de datajournalisme font partie des grandes réussites du médilalab. Ils permettent d’apprendre à collecter, à traiter et à visualiser des données pour raconter des histoires. À l'issue des hackathons, la majorité des projets ont été publiés et ont rencontré de larges audiences. Certains ont même été primés et ont permis aux équipes de créer leur cellule data, à l’image du Télégramme et de Ouest-France. 

« Dans le cas du Télégramme par exemple, le journaliste vient avec une ambition : cartographier la transformation de la ville de Brest. Il va collecter des données auprès des services compétents, s’inspire de ce qui avait été fait sur la ville de Berlin et vient sur le HybLab rencontrer une équipe d'étudiants de Polytech (informatique), AGR (webdesign), et Audencia SciencesCom (médias). En quatre grosses journées, ils réussissent à produire le contenu qui est mis en ligne en associant les Brestois pour leur demander ce qu'ils pensent de la transformation de la ville. Ça fait un carton et le projet conforte la direction du groupe de presse dans sa décision d'ouvrir une cellule data chez eux avec un journaliste à temps-plein. »

Pour Julien Kostrèche, l’enjeu essentiel consiste à trouver les bonnes échelles et le bon timing : « Tout ce qui tournait autour de la data a très bien fonctionné, parce que tout le monde partait un peu du même point là-dessus. Il y avait aussi un super timing avec l'ouverture des données publiques qui a amené du matériau et c'était un moment où il y avait des outils extraordinaires qui sortaient quasiment tous les mois pour visualiser les données. »

Ouest Médialab doit « toujours être sur la crête » pour trouver de nouveaux terrains de jeu en phase à la fois avec les contraintes du secteur, l’échelle locale, ainsi que la maturité des technologies et des usages.

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