Le Rad, le laboratoire de journalisme de Radio Canada, expérimente des formats pour les jeunes

Par Laure Delmoly, Journaliste indépendante, billet invité.

En mai 2016, Radio-Canada avait pris un engagement fort en faveur de l’innovation en créant Rad, un laboratoire de journalisme qui développe des formats à destination des jeunes qui s’informent sur Internet. Depuis, le lab a fait du chemin : deux prix numériques d’envergure, un JT hebdomadaire sur YouTube et des collaborations efficaces avec les différentes équipes de Radio Canada. 

Rajeunir l’audience et renouveler les formats journalistiques

Situé au rez-de-chaussée de la Tour Radio Canada, Rad a pour particularité de travailler dans un lieu dédié, séparé du reste de la rédaction. Il réunit une équipe pluridisciplinaire de 15 membres : journalistes, motion- designers, reporters d’image, chef de produits et experts UX. S’inspirant des méthodes agiles, le lab a su développer une offre numérique spécifique et renouveler son audience.

"Nous sommes partis d’un constat simple : une partie de la population n’écoute plus Radio Canada mais lit nos contenus en ligne. Comment peut-on s’adresser directement à cette audience ?" explique Johanne Lapierre, rédactrice en chef.

Plusieurs objectifs pour le lab éditorial de Radio Canada :

  • renouveler les formats journalistiques,
  • développer des contenus sur les réseaux sociaux
  • s’adresser au citoyen numérique
  • ... et un défi : réussir à rajeunir les publics tout en continuant à adresser son public historique.

A la tête de cette initiative, trois femmes : Johanne Lapierre, rédactrice en chef, Gigi Huynh, stratège digitale et Caroline Choinière, chef de produits numériques.

Différents formats pour un même sujet

"Nous fonctionnons par grands dossiers pour lesquels nous proposons plusieurs formats : le lecteur rentre par le format qui lui plait le plus. C’est lui qui choisit sa clef d’entrée dans nos contenus" commente Johanne Lapierre. 

Les grands dossiers tels que le contrôle du web, la décroissance, la reproduction, l’intelligence artificielle donnent ainsi lieu à trois formats vidéo : la base, l’expérimentation et l’anticipation.

  • La base : un format de type "explainer", incarné par un journaliste qui présente le sujet en face caméra avec extraits vidéos et enrichissement graphique. Ici Marie-Eve Maheu parle des enjeux géopolitiques et économiques liés au contrôle d’internet.

  • L’expérimentation : le spectateur suit le journaliste en train de relever un défi ou de mener son enquête. Un format de type "journalisme expérience" plébiscité par les jeunes générations.

Olivier Arbour-Masse décide par exemple de relever le défi du zéro déchet durant un mois.

Ou les journalistes Mathieu Papillon et Nicolas Pham qui parcourent Montréal, ville chef de file mondial de l'IA à la recherche précisément... de l’intelligence artificielle.

  • L’anticipation : un format de décryptage constitué d'interviews d'experts.

 "Au Rad, nous essayons de ne pas nous asseoir sur un format, mais d’expérimenter. Même le format explainer est repensé à chaque fois" ajoute Johanne Lapierre.

La durée de ces nouveaux formats vidéos inspirés de l’écriture YouTube oscille entre cinq et quinze minutes.

"On ne se donne pas de contrainte de temps. On a tendance à dire que le temps de visionnage des vidéos est court, mais cela dépend vraiment des plateformes de diffusion. Sur YouTube, les gens peuvent regarder pendant une heure des journalistes discuter dans un studio" affirme Johanne Lapierre.

Un programme primé dont les formats se pérennisent

Le programme "23-23" a été mis en place en vue des élections provinciales au Québec. Il a remporté le Boomerang 2018 de la meilleure stratégie éditoriale. Selon la présidente du jury des Boomerang, Jennifer Varvaresso, cette production éditoriale "a vite conquis le jury par sa pertinence, sa démarche créative et sa qualité d’exécution. Ce format réussit à atteindre une cible jeune, à la fois savante et néophyte, souvent rébarbative aux médias informatifs plus traditionnels. Le tout livré avec une direction artistique impeccable, une tonalité agréablement déjantée et un déploiement numérique savamment calculé".

 23-23 a également gagné le prix Numix 2019 dans la catégorie "production linéaire".

Le succès de 23-23 s'explique par la volonté d'être au plus près du public. Inspiré des challenges de trente jours qui font fureur sur le web, l’objectif était de fournir aux lecteurs 23 contenus à raison d'un par jour afin de préparer les citoyens numériques à un vote éclairé début octobre 2018. Rad a d’abord sondé sa communauté avec quarante questions, treize minutes pour y répondre et 1200 répondants. Inspirée par ces retours, l’équipe a développé 3 formats vidéos informatifs, accessibles et attrayants.

1. Des formats "base" sur les élections 

Pour exemple la vidéo "Pourquoi voter ?" : un format sous forme de session d’audition pour inciter les jeunes à voter. Les personnes auditionnées défilent : humoristes, théâtreux, danseurs Hip-hop, étudiants de l’UQAM en science politique. Une vidéo qui adresse le cœur de cible du lab, les 18-39 ans qui représentent désormais le tiers de l’électorat québécois et dont le taux d’abstention demeure élevé.

ou encore "Il était une fois les partis politiques" de Nicolas Pham : une vidéo réalisée entièrement avec des playmobils, qui présente les quatre partis politiques québécois représentés à l’Assemblée Nationale.

2. Des sujets “Quête” sur les principaux sujets de société au Québec

3. Un JT hebdo sur YouTube : le bunker

Le bunker, c'est un JT hebdo face caméra présenté par les journalistes Rad qui reprend l’essentiel de l’actualité chaque semaine.

"Le format bunker permet de mettre en avant la personnalité de nos journalistes. Les jeunes générations aiment ce format face caméra authentique. Cela contribue à forger une relation de confiance. Mais ce ton plus familier ne nous autorise pas pour autant à franchir la ligne de l’opinion. Nos journalistes restent rigoureux dans leurs pratiques journalistiques" commente Johanne Lapierre. 

Le programme 23-23 a su trouver son public via plusieurs outils de diffusion : Facebook, YouTube, Instagram, une newsletter, un chatbot et des mise en avant sur les sites de Radio Canada : iciradiocanada.ca, curio.ca et rad.ca. Le programme a également fait l'objet d'annonces à la radio et la télévision.

Cette stratégie de communication en ligne a engendré une portée organique de quatre millions de personnes, plus de deux millions de vues, un taux d'engagement moyen de 9%, un temps moyen d’écoute de 4 min et 30 secondes sur YouTube et plus 15 000 abonnés à l’infolettre envoyée chaque matin. Au-delà de ces chiffres, les journalistes de Rad attestent d'une communauté en ligne très active tout au long de l'opération éditoriale.

"Les internautes nous remercient pour la re-contextualisation et les clefs d'analyse dans leurs commentaires YouTube et Facebook" explique Johanne Lapierre.

Le format bunker inventé pour le programme 23-23 est renouvelé en vue des élections fédérales d’octobre 2019 : douze minutes chaque samedi depuis juin 2019. La playlist complète des JT bunker est en ligne sur le compte YouTube du Lab.

Des collaborations avec les équipes TV et les bureaux régionaux

La collaboration la plus créative revient au chef de bureau de politique provinciale à Québec Sébastien Bovet. Pour les élections 2018, celui-ci a accepté de se prêter au jeu et de troquer sa cravate et sa veste pour enfiler un tee-shirt Rad et expliquer face caméra le scrutin majoritaire uninominal. 

Le Lab a également donné lieu à des collaborations avec les bureaux régionaux notamment pour un dossier complet sur la Francophonie. L'occasion pour les journalistes des régions de Toronto, Ottawa, Moncton et Winnipeg de venir à Montréal se former intensivement aux nouvelles écritures Rad et repartir avec de nouvelles pratiques en région.

Enfin, certains sujets tels que les reportages sur l’aide médicale à mourir (légale au Québec depuis quatre ans) ont été diffusés par les équipes du JT télévisé. Le succès des formats Rad a également donné lieu à des diffusions télévisées côté programme : les meilleurs dossiers ont été mis bout à bout pour créer deux séries diffusées à Noel 2018 et en juin 2019 sur la chaîne télévisée RDI.

Un diffuseur d’agilité au sein de Radio Canada

Le Lab de Radio Canada s’inspire des nouvelles méthodes de travail de design sprint. L’équipe travaille en itération afin d’améliorer chaque production éditoriale en fonction des retours utilisateurs.  Lors des sessions de pitchs de sujets, les designers et développeurs sont conviés et peuvent s'exprimer sur les questions éditoriales. 

Pour infiltrer le Lab de Radio Canada et voir l'équipe travailler en mode projet, visionnez la vidéo complète du making-of du programme 23-23.

A l'écoute de sa communauté, le Rad teste, apprend et évolue avec les internautes. Rad, c’est une expérience renouvelée de l’information, la rencontre entre les codes du web et la rigueur journalistique de Radio-Canada. "Les Canadiens associent Radio Canada à du journalisme crédible. Rad permet cette rencontre de l’innovation avec le journalisme crédible" commente Johanne Lapierre.

Présent sur Facebook, YouTube, Instagram et Snapchat, Rad a été conçu pour devenir le laboratoire de contenus journalistiques de Radio-Canada et la recette fonctionne. On attend avec impatience les prochaines productions éditoriales de cette équipe en pleine effervescence.

 

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